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dimanche 8 avril 2018

Epilogue







Quelques jours plus tard, une femme policier se présenta au domicile de Bertha :
-Vous êtes Bertha Freeman ?
-Oui.
-Je suis Anny Davis de la brigade des mineurs disparus. J’ai des choses importantes à vous dire.

Chapitre 35 : Les cœurs pétrifiés

A présent, Bertha se sentait vieille et écoutait du dedans son corps se délabrer. Son asthme l’obligeait à ralentir ses gestes et elle sentait bien que son cœur n’était plus aussi vaillant qu’autrefois. Comme la plupart des gens qui avaient dû supporter beaucoup, elle avait développé différentes maladies auto-immunes ou psycho somatiques. Sa thyroïde n’était plus qu’un  gruyère, ses nerfs étaient abîmés et pour couronner le tout, elle commençait à voir quelques vilaines petites tâches noires danser dans ses pupilles.
Seuls les jeux radiophoniques parvenaient encore à la captiver et à la détourner de sa petite boîte noire personnelle.
Ce jour là, elle ne gardait pas Samy. La petite devait prendre l’avion le matin même, pour une opération qui devait être la dernière.
Non, ce matin là avait été attendu depuis longtemps, trop longtemps. L’infirmière retraitée attendait les amis que le malheur lui avait choisis. Survivants à leurs enfants, déçus du jugement des hommes de loi, ils avaient cédé aux appels de vengeance que leurs cœurs brisés leur envoyaient à chaque battement.
Pour tous ces parents, le premier jugement ajourné pour  vice de procédure puis, quelques années plus tard, le non lieu prononcé avaient été des coups de poignards que rien ne pouvait cicatriser.
Bertha avait été l’instigatrice de la réaction de choc qui consistait à faire justice soi-même. Ne plus croire en rien lui était insupportable, et penser que tous ses enfants étaient morts pour rien l’était encore plus. Il fallait au moins essayer de punir les coupables de cette horrible disparition collective.
Par-dessus tout Bertha voulait savoir. Savoir ce qu’il était arrivé à son dernier petit garçon. Elle se doutait bien qu’il avait rencontré en chemin des tueurs de rêve, des assassins pervers et sans pitié, sans foi ni loi. Mettre un masque sur ces créatures méphitiques était dès lors devenu sa raison de vivre.
Pendant les trois années qui avaient suivi le dernier procès, elle avait fait appel à deux détectives. C’est après le décès du second qu’elle avait changé de tactique. Sur le net, dans un forum de familles de victimes,  elle avait lancé un SOS et quelqu’un, elle ne saurait jamais exactement qui, l’avait contactée.
Quelques semaines plus tard, Kyle, l’homme aux dreadlocks, l’attendait sur le banc près de la statue d’Andersen dans Central Park.
Elle était passée devant lui sans s’arrêter, comme convenu, et c’est ainsi que Kyle avait repéré sa première victime.
En effet, un homme suivait Bertha. Petit et insipide, personne n’aurait pu se douter qu’il s’agissait de l’un des sbires de Mc Kenzie.
Il n’avait fallu qu’un souffle à Kyle pour dégainer ses armes blanches et les teinter de rouge. Les chasseurs pensent rarement qu’ils peuvent eux aussi devenir, d’un claquement de doigt, la proie d’un autre.
Le lendemain, en ouvrant le journal, Bertha avait eu la plus éclatante confirmation de la justesse de son choix. Dés lors, les exécutions se succédèrent. Lors de la troisième, Bertha reçut les membres de trois des autres familles d’enfants disparus. Elle ne put leur cacher la vérité et ils établirent une espèce de pacte secret. Le plus important au bout de toutes ces longues années étant de trouver enfin une délivrance. Ils partagèrent le silence avec la même attention meurtrie qu’ils avaient eue dans la souffrance.
A la grande surprise de Bertha, ce n’est que lors de la disparition de cette ordure de Mc Kenzie que la police vint sonner à sa porte. Ils enquêtaient sur son ancien lieu de résidence, tout proche.
C’est là qu’elle apprit que celui-ci avait possédé une espèce de garçonnière dans le quartier à l’époque des disparitions des enfants. Son cœur se souleva à la pensée que sans doute son petit Mortimer avait été séquestré à quelques mètres de sa propre maison. Mais elle n’en montra rien. Apparemment les policiers n’avaient pas fait le rapprochement entre Bertha et les petites victimes. Ils voulaient juste savoir si elle connaissait Mc Kenzie. Elle put leur répondre sans trop mentir que non. Elle ne l’avait jamais rencontré personnellement.
Les deux flics ne relevèrent pas son identité, simple enquête de voisinage. Elle n’en entendit plus parler.
Si la police à l’époque avait connu cette adresse, le lien aurait sans doute été établi entre Mc Kenzie et les deux accusés, le père Patterson et le photographe. Cela aurait peut-être tout changé …
Ce furent les parents de Montgomery qui arrivèrent en premier.
Il leur restait une fille, Barbara, qui les accompagnait presque à chacune de leur visite chez Bertha. Aujourd’hui, elle les accompagnait encore et pour la première fois, elle souriait lorsque l’ancienne infirmière ouvrit la porte.
Les Moore, parents des jumeaux ne tardèrent pas à sonner à leur tour et enfin ce furent les parents de Doug, d’origine irlandaise, ils étaient roux tous les deux comme l’était le meilleur ami de Mort.
Si le temps avait figé le sourire de leurs petits défunts sur les photos, il n’en était pas de même pour les parents survivants. Chez eux, l’âge avait rempli son office, et tous accusaient les années passées dans l’attente insupportable.
Ils se serrèrent tous les mains et restèrent un moment ainsi, formant une espèce de grand cercle au milieu de la salle à manger de Bertha.
« -Il est toujours trop tard pour revenir en arrière » commença la vieille femme d’une voix ferme, « nous avons banni les –si j’avais su- qui nous tuaient à petit feu et nous avons fait le choix de ne pas laisser vivre les monstres qui s’en étaient pris à nos enfants. »
Les autres l’écoutaient l’un hochant la tête, l’autre  accrochant la main de son voisin.
« Je ne sais pas si nous allons mieux vivre désormais… Je ne crois pas non plus que cette terrible boule de glace qui nous fige le cœur va disparaître un jour. Certains l’appellent le courage, moi, je sais comment l’appeler, c’est du désespoir. Je suis juste reconnaissante que quelqu’un ait entendu notre appel et que ces ordures sanguinaires aient disparu de la surface de la Terre. »
Barbara, la plus jeune d’entre eux tourna son visage inondé de larmes vers la maman de Mortimer et ajouta :
« Je sais qu’ils ne reviendront pas, mais maintenant, peut-être que nous, nous le pourrons. »

Chapitre 34 : Bertha et les loups

Bertha Freeman n’avait pas eu beaucoup de chance dans la vie. Elle avait pourtant eu trois fils. Le premier, pauvre petit ange, elle n’avait pas eu le temps d’en profiter, le bébé était mort dans la semaine qui avait suivi sa naissance. Mais Bertha était jeune à l’époque et une fois le fond du désespoir touché, elle était revenue à la surface de la vie tel un nageur qui ne veut pas mourir.
Bertha et son mari  avaient appris à leur deuxième aîné, Carol, que « dans la vie il faut se battre », et lui, dès ses quatre ans  répondait : « Moi, je suis un dur ! ».
Quand on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard, il répondait sans hésiter : « dictateur », ce qui faisait mourir de rire sa mère, quant à son père, syndicaliste convaincu, il était plus réservé sur cette vocation précoce. 
Des petits soldats en plastique inondèrent pendant des années le carrelage de l’appartement et quelques bataillons furent engloutis par l’aspirateur. Disparus au combat.
Puis il y eut la guerre du golfe. Carol partit dans les premiers contingents, et les Freeman ne le revirent jamais plus que sous la forme d’un cercueil recouvert d’un magnifique drapeau des Etats-Unis.
Monsieur Freeman ne s’en remit jamais et sombra dans une espèce de dépression chronique. Il quitta Bertha, n’en pouvant plus de partager cette valise de plomb qu’étaient leurs souvenirs communs.
Il lui laissait Mortimer. Le plus petit fut dès lors encore plus protégé. Déjà, sa place de cadet le prédisposait à toutes les attentions de sa mère. Ce fut le cas plus encore après que le destin s’en soit attaqué une deuxième fois à sa fratrie et fait valser en éclats le couple de ses parents.
Mortimer eut la chance de grandir, lui, et n’eut jamais le droit d’avoir aucun jouet qui ressemblait de près ou de loin à une arme ou à un soldat.
Tels les parents de la Belle au Bois Dormant qui ne voulaient pas d’aiguille au château, Bertha espérait avoir ainsi conjuré la malédiction qui semblait s’être abattue sur sa descendance. Mais le destin est rusé, il porte toutes sortes de masques, et lorsque Mortimer demanda innocemment son premier sac de billes, Bertha ne le lui refusa pas. Dés lors, les rouages s’enclenchèrent et rien ne put arrêter en route cette machine sans pitié qui broie tout devant elle et qu’il faut bien appeler la vie.
Mortimer avait une bande de copains, tous aussi accros que lui au jeu de billes. Ils étaient cinq.
Il y avait Doug, le meilleur copain de Mort, un sacré numéro : rouquin, faisant bien deux ans de plus que son âge, il défendait la petite tribu et quand il était là, personne n’osait approcher.
Montgomery, lui, n’était pas téméraire, c’était l’intello de la bande, celui qui réfléchissait avant chaque coup, utilisant des combinaisons compliquées. C’est lui qui avait eu l’idée des tournois.
Ils avaient fait un tabac dans la cour de l’école et bientôt leur marotte avait gagné les deux tiers de l’établissement. Après l’école, même les petites sœurs s’y mettaient.
Les billes circulaient comme des dollars dans les tripots. Quand on en avait une belle, les prix atteignaient des sommets. On n’était pas au pays du Dow Jones pour rien. Les billes gagnantes étaient entourées d’une aura quasi mystique, ou du moins largement teintée de superstition et de pensée magique.
Sean, un petit brun râblé aux magnifiques yeux bleus, était le plus malin, il avait bien compris l’intérêt de revendre ses billes gagnantes et il ne les gardait que le temps de faire monter les prix. Lui, il savait que ce qui compte pour les artistes dans son genre, ce n’est pas le matériel, c’est la main. Tout le prédisposait sans aucun doute  à être un futur spéculateur.
Le blond et longiligne Harvey venait parfois se mêler à leur quatuor de choc ; lorsque son jumeau Neil n’était pas dans les parages. Sinon, ces deux là étaient inséparables, ou plus exactement, Neil n’était pas très préteur en ce qui concernait son partenaire de jeux intra-utérin.
Bertha, très croyante à cette époque, ne laissait jamais son fils seul. Lorsqu’elle travaillait le weekend, l’infirmière  n’avait d’autre choix que de confier son fils chéri à une espèce de garderie paroissiale. Celle-ci mise sur pied à l’initiative du Père Patterson,  rendait bien  service aux familles où les parents, tenus par leurs obligations professionnelles, ne pouvaient se résoudre à laisser les enfants livrés à eux-mêmes.
Ce que Bertha Freeman ignorait, c’était l’interprétation toute personnelle de Patterson concernant le précepte biblique « Laissez venir à moi les agneaux de Dieu ». En effet, le père appartenait à la catégorie des loups. Sa meute avait faim, et il était aux premières loges pour fournir de la chair fraîche en abondance. Les loups savent si bien dissimuler leurs longues dents derrière un sourire enjôleur, et un petit col de pasteur suffit la plupart du temps à rassurer ceux qui ne demandent qu’à l’être.
Ce samedi là, c’était en mai, et il faisait si beau. Mortimer avait convié ses copains habituels à le rejoindre au gymnase derrière la salle paroissiale et ils avaient tous répondu à l’appel, y compris Harvey et Neil, les deux jumeaux. Ils étaient passés acheter des donuts au marché et ils se lançaient le sachet en papier gras de mains en mains, chacun prélevant au passage un précieux beignet troué au centre.
Ils avaient prévu de mettre au point quelques nouvelles combinaisons et Mortimer, le plus passionné rêvait déjà de hisser le jeu de billes au niveau du snooker.
Le petit Montgomery, d’origine britannique avait initié Mort aux règles complexes de ce jeu de billard remontant à la fin du XIXème siècle. Toute la joyeuse bande s’était engouffrée dans la petite cour derrière le gymnase, là où les plus jeunes venaient se dégourdir les jambes après la sieste.
Mais là, il était quatorze heures et les enfants dormaient dans le dortoir qui leur était réservé, surveillé par une ou deux nurses. La petite cour goudronnée était donc aux garçons, terrain de jeux idéal, aplani et propre.
Les nurses les avaient entendus arriver et puis le bruit joyeux des rires s’était tari, et les enfants n’avaient jamais été revus. Disparus.
De Mortimer, on n’avait retrouvé, abandonnée au sol, que la petite bombe au poivre que son père lui avait offert avant de fuir ses responsabilités paternelles et conjugales. Une arme dérisoire pour un combattant non averti.

Chapitre 33 : Nouveau départ


Jason attendait Kyle. Ils avaient rendez-vous à midi trente.
Assis sur l’un des tabourets en skaï jauni du bar, il écoutait distraitement la musique que le vieux jukebox diffusait. Une relique, cette machine, c’était le seul encore en marche qu’il ait jamais vu. De toute façon, chez Paulo, le temps semblait s’être arrêté! Même la serveuse, cette Maugham, avec ses frisettes et son tablier rose, semblait presque sortie d’une aquarelle de Rockwell, elle n’était pas là aujourd’hui.
C’est Paulo qui était de service. L’énigmatique sexagénaire chantait à tue tête des airs d’opéra de sa voix de fausset, une serviette jetée nonchalamment sur l’épaule.
Cette ambiance bon enfant ne suffisait pas à lui faire oublier que Sam prenait l’avion demain pour l’autre bout du pays, où elle allait subir une dernière opération. Ils passeraient lui dire au revoir après le repas, Kyle et lui.
Jason pensait déjà au vide que l’enfant allait lui laisser. Il fallait qu’il trouve un contrat et vite, pour tenter d’empêcher les idées noires de tourner dans sa tête.
Kyle entra dans la pizzeria, un peu en avance. Au premier regard, Jason le trouva changé. Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Kyle n’avait pas l’air de se préparer à une attaque nucléaire ou à un cataclysme mondial. Oui, il avait presque l’air détendu.
« - Dis donc, Kyle ! Qu’est-ce qui t’arrive ? C’est la perspective de nous quitter bientôt qui te met en joie ? » demanda Jason en tendant la main, faisant allusion au prochain départ en retraite de Kyle.
« - Mais non Jason ! Ne dis pas de bêtise ! Je me sens prêt  c’est tout. Je pense qu’un nouveau départ m’attend, c’est vrai. » Hutchinson s’assit prés de son ami. Le haut tabouret vacilla un peu sous son poids.
« - Tu sais combien j’aime la route. J’ai toujours rêvé d’aller à Sydney. Il parait qu’il y a un banc circulaire le long de la mer. On peut y poser sa tête et fermer les yeux pour écouter le bruit des vagues. Je vais me payer le voyage avant de retrouver ma vieille bicoque.
-Je ne te savais pas si romantique ! » se moqua gentiment Jason.
« - Mais ne t’en fais pas, je n’y resterai pas si longtemps et quand j’aurai rafistolé et nettoyé ma maison en Louisiane, tu viendras, toi.
- Je ne connais pas la Louisiane, ça me fera bien plaisir de la découvrir avec toi… Tu vas me manquer.
- Tu m’amèneras Samy avec Luke et Susan et le petit Joe aussi. Je suis sûr que ça vous plaira. Un coup d’avion et hop, vous serez chez moi. Vous êtes ma famille, Jason, tu le sais bien.» rétorqua Kyle pour couper court à l’émotion qu’il sentait monter chez Jason.
« - A propos d’avion, Samy part à dix heures demain » enchaîna celui-ci en avalant sa salive.
« - Oui, je ne l’ai pas oublié, Jason. On les voit tout à l’heure ? ».
Jason acquiesça de la tête.
- « Je vous rejoindrai » ajouta Kyle.
- Tu ne manges pas avec moi ?
- Non, Jason excuse moi, je n’ai pas pu te prévenir, un imprévu. J’ai quelqu’un chez moi, que je ne peux pas laisser seul trop longtemps.
- Ok, c’est pas grave Kyle » dit Jason en lui tapant affectueusement l’épaule, on se voit tout à l’heure. Il faut que je donne des coups de fil de toute façon. Il me faut un job, là, j’ai besoin de penser à autre chose pendant quelques jours. Je vais essayer de me dégoter un petit truc.
- Paulo, il me faudrait une royale pour deux avec plein de champignons s’il te plaît ! » s’écria Kyle en apercevant Paulo au fond de l’établissement.
Une voix chantante répondit de la cuisine « Ca roule ! ».
« - Mettez en une pour moi aussi » lança Jason.
« Samy les adore, je la lui porterai tout à l’heure. Susan ne sera pas contente, mais ça ne fait rien. J’ai bien le droit de la gâter un peu, non ? 
- Mais oui, Jason, mais oui, y’a pas de mal à ça ! On a tous besoin de faire plaisir à quelqu’un, et quand il s’agit de la plus adorable des petites filles, je te comprends mieux que personne !»
Les deux hommes restèrent un moment silencieux, le temps pour Paulo de leur concocter deux énormes pizzas. Après avoir donné quelques dollars à Paulo, Kyle s’esquiva avec un petit signe pour Jason qui partit de l’autre côté en direction de l’appartement de Luke et Sarah.
En chemin, il croisa la nouvelle petite serveuse, Maugham. Elle était au bras de ce type qui avait été accusé de ce crime affreux une ou deux semaines auparavant. Jason leur sourit. Ils avaient eu de la chance de ne pas être emportés dans cette sordide histoire.
En passant prés de la ruelle où donnait l’escalier de service de son ancien appartement, il ne put s’empêcher de frémir à l’idée que Sam aurait pu assister à cet horrible homicide.
En effet, Samantha avait l’habitude d’envoyer des bulles de savon par la fenêtre à toute heure du jour et de la nuit quand elle avait du mal à dormir. C’était un secret qu’elle avait confié seulement à Jason. Heureusement qu’elle n’avait pas été réveillée cette nuit là.
Le jeune homme avait entendu parler de plusieurs coups de couteau, un acharnement incompréhensible qui orientait l’enquête de la police vers un crime de fou furieux.
Drôlement efficace quand même pour ne pas se faire remarquer. A Manhattan, la nuit, ce n’est pas vraiment l’endroit le plus calme pour se promener.
Jason se disait que ça serait intéressant de noter les détails de l’affaire pour un petit scénario où il mettrait en scène son savoir faire dans le maniement des armes blanches.
Il pourrait demander à Kyle de l’aider dans sa préparation physique. Ancien champion d’arts martiaux, celui-ci avait plus d’un tour dans son sac et avait déjà montré des prises que Jason ne connaissait pas du tout, comme un jeu. Ils avaient déjà plusieurs fois répété des scènes de cascade ensemble. Jason avait même suggéré à son vieil ami de reprendre l’entraînement, ce qui l’avait fait beaucoup rire.
L’ascenseur le déposait doucement au troisième étage et la grille s’ouvrait alors que Jason en était là de ses pensées.
Non, Kyle n’avait besoin d’aucun entraînement. Plus maintenant. De toute façon, ce qu’il savait, il ne voudrait le transmettre à quiconque pour rien au monde, même à son pire ennemi, mais ça, même Jason ne pouvait l’imaginer.

Chapitre 32 : Les bras se ferment

La sonnerie d’entrée du magasin retentit et Kyle entra. Le soleil commençait à réchauffer la devanture, mais ça n’allait pas durer longtemps, à cette époque de l’année, il allait bientôt passer de l’autre côté de l’immeuble d’en face, et la rue de ce côté-ci serait vite plongée dans l’ombre.
Kyle portait à la main un petit sac en papier dans lequel était emballée une boîte rectangulaire en carton. Il se débarrassa de son pardessus au portemanteau accroché dans le couloir et avança résolument dans celui-ci.
Arrivé devant la porte de la chambre où Connie avait passé la nuit, il frappa deux petits coups et attendit. Elle vint lui ouvrir la porte. Elle avait des cernes et Kyle pensa qu’elle n’avait peut-être pas très bien dormi. Malgré tout, son chignon lui allait plutôt bien et la tenue de taïchi également, même si ça la faisait paraître encore plus petite que d’habitude.
« -Je vous ai trouvé une paire de baskets » commença celui-ci en sortant la boîte du sac en papier. « Je pense qu’elles sont à votre taille.
-Je n’ai pas besoin de vous demander pourquoi vous faites tout ça, » lui dit la clocharde, « je sais que vous êtes un homme bon. J’en ai pas vu souvent, alors je les distingue des autres, ceux qui se foutent de tout ce qui n’est pas leur pomme. 
-Je ne sais pas si je suis bon, Connie, je sais juste qu’il vous fallait des chaussures. » Kyle esquissa un sourire vite réprimé.
« - Essayez-les donc! Je peux les échanger si ça ne va pas ! 
Connie s’installa sur le bord du lit et enfila les chaussures.
-   « C’est ma pointure, et elles me vont parfaitement bien ! » dit Connie qui remuait comiquement ses orteils dans les baskets.
-   Vous avez déjeuné ? » enchaînait déjà Kyle qui ne voulait surtout pas s’étaler sur les remerciements.
-   « Non, non, pas encore » Connie eut un petit rire « Vous savez, il y a bien longtemps que je n’ai plus fait de café le matin… et avec des chaussures neuves, en plus !
-   Il faut reprendre cette bonne habitude, alors ! Venez, allons-y ! » Kyle lui emboîta le pas et la conduisit jusqu’à son réduit où vraisemblablement il passait la plupart de son temps.

Celle que Sam appelait affectueusement « la vieille squaw » regardait son bienfaiteur installer un copieux petit déjeuner sur deux plateaux posés contre l’évier.
Il eut tôt fait de leur faire griller quelques toasts pendant que des tranches de bacon grésillaient au fond d’une poêle. Le café passait goutte à goutte dans la machine.
Connie était fascinée. Etait-il possible que tout cela soit vrai ? Tout à coup, la précarité de sa situation reprit le dessus :
« Mes vêtements sont où ? » questionna-t-elle en essayant de maîtriser ce drôle de sentiment qui lui garrotait la gorge.
« -Vos vêtements ? Ils sont au sèche-linge. Je comprends que vous vouliez les récupérer, Connie, mais considérez que cette tenue de tai-chi vous appartient. Elle vous va très bien.
-Je suis gênée » répondit-elle après un petit temps de réflexion.
« Il ne faut pas, j’allais m’en séparer de toute façon. Je vais bientôt déménager. » continua Kyle, désinvolte.
-Ah bon ? Vous partez ? » Le monde s’écroulait encore une fois autour d’elle.
« -Oui, la route me manque, des vieux amis m’attendent, nous avons un projet qu’il nous tient très à cœur de réaliser. Je règle quelques affaires et je mets la clé sous la porte.
-Mais ? Le magasin ?
-Il est vendu. » Kyle lui tendait une tasse de café brûlant qu’elle ne pensa pas à saisir.
Il la posa sur le plateau, et entreprit d’y disposer deux tranches de bacon et des toasts.
« -Un peu de confiture de cassis ? »
Pour un peu, Connie aurait pu croire qu’il ne se rendait pas du tout compte de l’impact de ses dernières paroles sur elle.
Elle était sur le point de se demander s’il n’y avait pas, plutôt, une pointe d’amusement dans ses propos. S’était-elle trompée à ce point sur cet homme ? Ne l’avait-il relevée d’entre les morts que pour l’abandonner à son sort comme si rien ne s’était passé ? Cette nuit à l’abri de tout chez Kyle n’était-elle en somme qu’une nouvelle torture que le destin lui infligeait ? N’aurait-elle donc jamais fini d’expier son crime ?
« Alors, c’était donc pour ça que vous m’avez laissée venir ? » explosa-t-elle soudain.
« -Pour ça ? Qu’est-ce que vous voulez dire, Connie ? » demanda-t-il sans se départir de son flegme habituel.
« -Pour me relaisser tomber, pour un geste de pitié sans lendemain, pour vous débarrasser de moi, de cette amitié qui vous encombre, cette vieille Connie décrépie et inutile dont plus personne ne veut, qui ne sait plus où aller, qui n’est plus bonne que pour être bouffée par les puces, se saouler la gueule avec du mauvais vin et se faire tuer un de ces quat’ par un junkie en mal de sensation ! »
Elle s’était levée de son tabouret comme une chanteuse de cabaret qui entonne un refrain tragique et comme ça, toute petite et vêtue de noir, elle évoquait pour Kyle la Môme Piaf que son père aimait tant.
Kyle la regardait, impuissant, se tordre les mains.
« -Pour me faire payer encore et encore… » C’en était trop pour Connie et elle s’écroula en larmes sur le sol froid de la petite cuisine.
L’homme aux dreadlocks ne savait pas quoi faire, cette situation était nouvelle pour lui. Il avait déjà vu des hommes pleurer, mais des femmes, jamais. Sa propre femme, Jane, avait toujours été souriante et battante et il ne trouvait rien pour résoudre ce nouveau défi.
« Venez avec moi » dit-il doucement. «  Nous allons trouver une solution, relevez vous, ne restez pas comme ça », lui dit-il en l’aidant à se redresser.
Soudain, il ne sut pas comment, il se retrouva avec cette femme contre lui. Elle enfouissait son visage dans sa poitrine, ses cheveux poivre et sel s’étaient détachés, et il leva la main pour les caresser et la réconforter.
« C’est fini » disait-il « c’est fini, allons, voilà, ça va aller, ne vous en faites pas, ça va aller »
Il ne savait pas ce qui allait se passer avec Connie, mais pour la première fois depuis des années, il se sentait bien.
Ses bras se refermèrent plus fortement sur le corps si frêle de Connie. Les sanglots qu’elle avait su réfréner depuis de si longues années sortaient enfin, le goût de la joie retrouvée était bien salé.

Chapitre 31 : Innocent

Quand je suis entré dans le bureau de Fraser, tous les moments d’angoisse, de doute et aussi de stupide euphorie me sont revenus en mémoire. Cet enfoiré de Phil Lockwood tenait la porte à Lowenstein et je me demandais quel coup de Jarnac il était en train de nous préparer.
Il a commencé à jacter avec ma sauveuse et je serrais les dents comme si je me préparais à recevoir un coup de poing dans la gueule. C’est à peine si j’écoutais leur verbiage administratif. C’est pourtant bien de moi qu’ils parlaient en disant « le suspect numéro un »…
J’entendais Lowenstein choisir ses mots avec soin, comme une ménagère qui choisit ses pièces de viande sur le marché pour faire le meilleur ragoût possible. L’envie de gerber montait doucement mais sûrement… Je partageais l’instant de terrible découragement du mouton auquel on demande de grimper dans le camion de l’abattoir. Encore un pas et je sentais que j’étais cuit.
C’est au moment où j’avançais le premier sabot que Sarah explosa de rire et me serra la main avec sa force de championne de bras de fer.
« Vous êtes content Jack ? »
Elle me regardait avec ses yeux verts et bleus et me secouait gentiment.
Peu à peu, je sortais de ma torpeur « Euh… quoi ? Qu’est-ce qu’il a dit ?… »
« -Mais vous êtes innocenté, Fraser, innocenté !! Ce deuxième meurtre perpétré pendant que vous étiez surveillé par les hommes de l’inspecteur Lockwood est une bénédiction pour vous !! »
J’eus l’impression que ma chaise n’avait plus de pieds et que je m’enfonçais doucement dans le sol… C’était peut-être ça le bonheur, finalement, disparaître.
Lockwood me regardait bizarrement.
Sortir d’ici, le plus vite possible, rassembler cette bouillie molle qu’étaient mes jambes, les prendre à mon cou et dehors !
« Alors, je suis libre ? » demandai-je sans oser y croire.
« Mais oui, Fraser, vous avez eu beaucoup de chance » affirma Lockwood. Le besoin de fuir du bureau était si fort que je ne résistai plus et sortis.
Sarah Lowenstein resta encore un moment avec Lockwood. Je ne voulais pas savoir ce qu’elle lui racontait. Cette affaire ne me concernait plus. Je quittai l’étage grouillant de flics et descendit les escaliers vers le parking.
Je sortis une cigarette et l’allumai non sans un immense soulagement en attendant l’avocate. Il faudrait que je m’achète un de ces petits pulvérisateurs qui transforme l’haleine du plus répugnant des fumeurs en régal pour le nez le plus délicat, sinon Maugham allait encore piquer une crise.
Est-ce que je l’empêchais de se teindre en blonde, moi, hein ?
J’étais libre, ce mot reprenait peu à peu un sens pour moi.
J’entendis le bruit caractéristique des talons aiguille de Lowenstein avant de la voir arriver. Pourquoi une femme frôlant le mètre quatre-vingt éprouvait-elle encore le besoin de se grandir de dix centimètres ? Cela resterait un mystère pour moi.
« - Il m’a parlé de la bille » furent ses premiers mots. Je la vis pour la première fois moins sûre d’elle et je sentis que des tas de questions sans réponse devaient lui traverser l’esprit.
« - La petite bille bleue ? » fut la seule chose que je puisse prononcer.
« - Non, non, pas celle-là… Il y en avait plein chez la première victime et une dans la poche des autres… » répondit l’avocate.
« -Vous ne lui avez pas donné la mienne ? » demandai-je très inquiet.
« -Vous me prenez pour une débutante ? » rétorqua Lowenstein, ses sourcils jouant aux montagnes russes.
« -Excusez-moi, je n’en peux plus, là, si on allait boire un verre loin d’ici ? »
« -Volontiers, je vous emmène ! ». Je lui emboîtai le pas, reconnaissant. Lowenstein avait revêtu un tailleur noir hyper sexy, comment avais-je pu ne pas le remarquer jusqu’à maintenant ? Elle déliait ses longues jambes de guépard et je me demandais comment j’avais fait pour ne pas voir à quel point cette femme était belle auparavant !
Etait-ce la victoire qui l’entourait de cette aura d’invincibilité ? Elle se retourna vers moi et me lança les clés de son jouet :
« -Tenez, Jack, vous l’avez bien mérité, et moi, il faut que je passe un ou deux coups de fil… Jamais au volant, c’est une des règles auxquelles je me tiens ! »
« -Je ne vais pas m’en plaindre, où allons-nous ? »
« -Je vais vous guider, c’est un de mes repères secrets ! »
Elle rengaina ses jambes dignes d’Adriana Karembeu dans l’étui qu’elle leur avait choisi et je tournai la clé dans le contact.
New York rayonnait en ce début d’automne et lorsque nous longeâmes Central Park, ce fut un régal pour les yeux. Je me serais volontiers offert une fricassée de champignons comme dans mon enfance en Louisiane.
J’entendais Lowenstein babiller au téléphone, je devinais qu’elle partageait cette victoire avec quelque collaborateur. Les feux rouges étaient une halte bienfaisante et je roulais des yeux de conquérant à toutes les femmes entre quatorze et soixante dix ans que mon regard croisait. La voiture décuplait mes appétits, mais je ne pensais qu’à Maugham qui devait emménager ce soir dans ma garçonnière.
Il me semblait urgent de lui acheter une bague. C’est ça qu’il lui fallait, une bague bien rutilante qui l’estampille comme une future Fraser. Ce type d’argument porte avec les femmes. Il n’y avait qu’à voir Emma. Pendant deux ans passés elle avait attendu mon père. Deux ans… à cause d’une bague greffée à son doigt, un petit anneau de rien du tout. 
Mon célibat à moi avait bien assez duré, Jack il est temps de savoir ce que tu veux et Maugham ferait une bien jolie maman.
Feu vert, démarrage en douceur, accélération maximale… Rugir de plaisir. Lowenstein posa la main sur la boîte à gants devant elle et me demanda bientôt de me garer.
« Pas de doute, cette voiture est une thérapie à elle toute seule ! » lui dis-je en lui rendant la clé.
« -Je crois que ce qu’il vous faudrait, Jack, ce serait plutôt d’aller un peu jouer au docteur, si vous voyez ce que je veux dire ! »
Je la regardai, méditatif.

Chapitre 30 : Lockwood cogite

Kyle avait laissé dormir Connie et avait quitté le magasin aux aurores. Le soleil pointait à peine le bout de son nez lorsqu’il entra dans Central Park. Un homme entre deux âges promenait deux dalmatiens en laisse, quelques sportifs lève-tôt faisaient leur jogging matinal.
Il s’assit sur le dossier d’un banc, en dessous d’un grand chêne et attendit.
Il profitait de ce moment calme pour respirer à fond et savourer l’instant.
Il vit arriver Bruce de loin, son vieil ami agita la main dés qu’il l’aperçut à son tour. Toujours aussi élégant, Bruce laissait un long pardessus se balancer au rythme de ses pas, un col roulé le protégeant de la fraîcheur du parc.
La rosée s’élevait par petites nappes propulsant l’haleine de la terre humide en léger tapis de brume rampante.
Le pianiste avança vers Kyle sa longue main fine et douce et lui serra la sienne. Kyle la pressa un peu plus longtemps que nécessaire :
« C’est bon de te revoir. » lui dit-il en plantant ses yeux bleus droit dans ceux de Bruce.
« Oui, ça faisait trop longtemps » répondit celui-ci en souriant. Lui aussi s’assit sur le dossier du banc et les deux hommes restèrent un moment silencieux, savourant l’instant des retrouvailles.
« Alors, ça y est, c’est fini ? » interrogea Bruce Fraser sans se retourner vers son ami.
« Je le crois » fut la drôle de réponse de Kyle.
« Tu sais que Jack a été soupçonné ? » demanda l’autre.
« Je l’ai su… par Paulo… Mais j’ai su aussi qu’Emma lui avait trouvé une très bonne avocate.
- C’est quand même une sacrée fichue coïncidence ! » s’exclama le père de Jack, s’efforçant de ne pas élever la voix. 
« On ne pouvait pas savoir » rétorqua l’homme aux dreadlocks. « Ils n’ont rien contre lui, ne t’inquiète pas ! »
« - Plus vite il sera lavé de tout soupçon, mieux je me porterai …
« - Je ne laisserai pas ton fils être accusé de ce qu’il n’a pas fait »
« Tu veux dire que tu…
« Oui, je n’hésiterai pas une seconde à témoigner si je sens que ça tourne mal pour ton Jack. »
« Je sais que tu as tout pesé, Kyle. Mais ce Lockwood est redoutable, méfie-toi ! » reprit Bruce.
« Je suis transparent à ses yeux… Il ne me trouvera pas, on se ressemble trop lui et moi. »
« Je te le souhaite… Tu pars bientôt ? » ajouta Bruce.
« Dès que tout est réglé, oui. »
« Parfait Kyle, prends soin de toi. Je te recontacte très vite »
« Merci Bruce, je sais, tu es un vrai ami. » Kyle serra la main que Bruce lui tendait à nouveau et derechef, il la garda un peu plus longtemps que ce qui était habituel entre gentlemen.
Puis Bruce repartit d’où il était venu, la tête levée vers les frondaisons des hautes futaies du plus beau parc de New York.
Kyle restait là, tournant le dos à l’allée par laquelle Bruce était arrivé. Le poids des derniers mois accablait ses épaules et ce n’était pas l’envie qui lui manquait de tout plaquer là et de partir avec sa guitare pour tout bagage.
Mais il était trop tôt.
Les autorités devaient comprendre ce qui s’était passé, et surtout en tirer les conséquences pour l’avenir.
Issu d’une longue lignée de justiciers, Kyle ne pouvait imaginer que des crimes demeurent non punis, qu’une affaire aussi grave retombe dans l’oubli. Son sens inné de la justice l’exigeait.
Lockwood était comme un chien sur la piste et lui, Kyle  Hutchinson avait semé les indices. Il fallait attendre que l’homme de loi, l’autre loi, celle d’un pays en perpétuelle construction, trouve sa nourriture. La loi des hommes de Droit, elle, avait été appliquée. La sentence était accomplie, il ne restait plus qu’à faire disparaître les exécuteurs pour leur permettre de finir leurs jours en paix.
Pour cela, l’un des réseaux les plus incroyables qui soit avait été mis en place et ce, depuis de longues années. Dans plusieurs états du pays, des familles d’accueil, des maisons prêtes à être habitées attendaient patiemment l’honneur d’abriter les derniers justiciers libres d’Amérique.
Tels des samouraïs, ils avaient tout sacrifié à la cause. Pas de vie de famille, pas de perspective de carrière, une vie de discrétion et de renoncement pour nombre d’entre eux. La mort ne leur faisait pas peur. Certains même l’attendaient comme une délivrance d’une vie où ils avaient touché de trop près la déliquescence humaine.
Kyle n’était pas le seul exécuteur de cette longue traque. Deux autres anciens compagnons de route l’accompagnaient,  peut-être anciens GI, mais nul ne savait trop d’où ils venaient ni dans quelles circonstances particulières ils avaient acquis leurs étranges compétences. Commando en électron libre, ils  l’avaient secondé dans sa quête.
Déjà implanté sur les lieux, Bruce était celui qui avait été choisi pour porter les premiers coups, traquant les vermines de Mc Kenzie, reprenant l’enquête officiellement terminée. Il  avait disparu ensuite, abandonnant une toute jeune femme et le fils d’un premier mariage, Jack. Son physique atypique de dandy évanescent le protégeait quasiment de tout soupçon. Son courage n’avait pourtant d’égal que sa ruse.
Paulo de son côté, orchestrait l’opération dans l’ombre, depuis les tréfonds de sa pizzeria. Infiltré depuis plus de quinze ans dans les milieux de la nuit, il avait été le mieux placé pour tisser la grande toile où ils avaient finalement réussi à piéger Mc Kenzie et ses acolytes. Tout le monde le croyait russe, mais il était bosniaque et avait fui la guerre qui le laissait sans famille. Autrefois, il avait été médecin. Personne ne se serait douté du rôle éminent qu’il avait joué dans l’histoire de son pays.
Kyle espérait que le message des billes laissées dans les poches des différentes victimes serait compris. Quant au mode opératoire, ni lui, ni Bruce, ni Paulo n’en avaient décidé. Leurs commanditaires avaient été très clairs là-dessus. Un coup fatal dans le dos, pour les lâches, et six en pleine face, un pour venger chacun des enfants martyrisés par ces salauds.
Lockwood n’allait certainement pas tarder à trouver le lien qui reliait chacune des victimes entre elles.
Il y avait d’abord eu le pasteur bidon Samuel Patterson, nom prédestiné s’il en est. Pourtant le Père n’avait été qu’une brebis galeuse profitant de la chair tendre des agneaux innocents que son office lui envoyait.
Puis la clique de McKenzie, ses deux rabatteurs dont Kyle avait oublié le nom, le soi-disant photographe Robert O’Brien, et pour finir Espanes le bras droit, l’âme damnée.
Tous les six avaient été exécutés de la même façon, pour la même raison, par la même arme, selon un scénario écrit par trois orfèvres de la vengeance, triés sur le volet.

Chapitre 29 : Kyle

Kyle avait laissé dormir Connie et avait quitté le magasin aux aurores. Le soleil pointait à peine le bout de son nez lorsqu’il entra dans Central Park. Un homme entre deux âges promenait deux dalmatiens en laisse, quelques sportifs lève-tôt faisaient leur jogging matinal.
Il s’assit sur le dossier d’un banc, en dessous d’un grand chêne et attendit.
Il profitait de ce moment calme pour respirer à fond et savourer l’instant.
Il vit arriver Bruce de loin, son vieil ami agita la main dés qu’il l’aperçut à son tour. Toujours aussi élégant, Bruce laissait un long pardessus se balancer au rythme de ses pas, un col roulé le protégeant de la fraîcheur du parc.
La rosée s’élevait par petites nappes propulsant l’haleine de la terre humide en léger tapis de brume rampante.
Le pianiste avança vers Kyle sa longue main fine et douce et lui serra la sienne. Kyle la pressa un peu plus longtemps que nécessaire :
« C’est bon de te revoir. » lui dit-il en plantant ses yeux bleus droit dans ceux de Bruce.
« Oui, ça faisait trop longtemps » répondit celui-ci en souriant. Lui aussi s’assit sur le dossier du banc et les deux hommes restèrent un moment silencieux, savourant l’instant des retrouvailles.
« Alors, ça y est, c’est fini ? » interrogea Bruce Fraser sans se retourner vers son ami.
« Je le crois » fut la drôle de réponse de Kyle.
« Tu sais que Jack a été soupçonné ? » demanda l’autre.
« Je l’ai su… par Paulo… Mais j’ai su aussi qu’Emma lui avait trouvé une très bonne avocate.
- C’est quand même une sacrée fichue coïncidence ! » s’exclama le père de Jack, s’efforçant de ne pas élever la voix. 
« On ne pouvait pas savoir » rétorqua l’homme aux dreadlocks. « Ils n’ont rien contre lui, ne t’inquiète pas ! »
« - Plus vite il sera lavé de tout soupçon, mieux je me porterai …
« - Je ne laisserai pas ton fils être accusé de ce qu’il n’a pas fait »
« Tu veux dire que tu…
« Oui, je n’hésiterai pas une seconde à témoigner si je sens que ça tourne mal pour ton Jack. »
« Je sais que tu as tout pesé, Kyle. Mais ce Lockwood est redoutable, méfie-toi ! » reprit Bruce.
« Je suis transparent à ses yeux… Il ne me trouvera pas, on se ressemble trop lui et moi. »
« Je te le souhaite… Tu pars bientôt ? » ajouta Bruce.
« Dès que tout est réglé, oui. »
« Parfait Kyle, prends soin de toi. Je te recontacte très vite »
« Merci Bruce, je sais, tu es un vrai ami. » Kyle serra la main que Bruce lui tendait à nouveau et derechef, il la garda un peu plus longtemps que ce qui était habituel entre gentlemen.
Puis Bruce repartit d’où il était venu, la tête levée vers les frondaisons des hautes futaies du plus beau parc de New York.
Kyle restait là, tournant le dos à l’allée par laquelle Bruce était arrivé. Le poids des derniers mois accablait ses épaules et ce n’était pas l’envie qui lui manquait de tout plaquer là et de partir avec sa guitare pour tout bagage.
Mais il était trop tôt.
Les autorités devaient comprendre ce qui s’était passé, et surtout en tirer les conséquences pour l’avenir.
Issu d’une longue lignée de justiciers, Kyle ne pouvait imaginer que des crimes demeurent non punis, qu’une affaire aussi grave retombe dans l’oubli. Son sens inné de la justice l’exigeait.
Lockwood était comme un chien sur la piste et lui, Kyle  Hutchinson avait semé les indices. Il fallait attendre que l’homme de loi, l’autre loi, celle d’un pays en perpétuelle construction, trouve sa nourriture. La loi des hommes de Droit, elle, avait été appliquée. La sentence était accomplie, il ne restait plus qu’à faire disparaître les exécuteurs pour leur permettre de finir leurs jours en paix.
Pour cela, l’un des réseaux les plus incroyables qui soit avait été mis en place et ce, depuis de longues années. Dans plusieurs états du pays, des familles d’accueil, des maisons prêtes à être habitées attendaient patiemment l’honneur d’abriter les derniers justiciers libres d’Amérique.
Tels des samouraïs, ils avaient tout sacrifié à la cause. Pas de vie de famille, pas de perspective de carrière, une vie de discrétion et de renoncement pour nombre d’entre eux. La mort ne leur faisait pas peur. Certains même l’attendaient comme une délivrance d’une vie où ils avaient touché de trop près la déliquescence humaine.
Kyle n’était pas le seul exécuteur de cette longue traque. Deux autres anciens compagnons de route l’accompagnaient,  peut-être anciens GI, mais nul ne savait trop d’où ils venaient ni dans quelles circonstances particulières ils avaient acquis leurs étranges compétences. Commando en électron libre, ils  l’avaient secondé dans sa quête.
Déjà implanté sur les lieux, Bruce était celui qui avait été choisi pour porter les premiers coups, traquant les vermines de Mc Kenzie, reprenant l’enquête officiellement terminée. Il  avait disparu ensuite, abandonnant une toute jeune femme et le fils d’un premier mariage, Jack. Son physique atypique de dandy évanescent le protégeait quasiment de tout soupçon. Son courage n’avait pourtant d’égal que sa ruse.
Paulo de son côté, orchestrait l’opération dans l’ombre, depuis les tréfonds de sa pizzeria. Infiltré depuis plus de quinze ans dans les milieux de la nuit, il avait été le mieux placé pour tisser la grande toile où ils avaient finalement réussi à piéger Mc Kenzie et ses acolytes. Tout le monde le croyait russe, mais il était bosniaque et avait fui la guerre qui le laissait sans famille. Autrefois, il avait été médecin. Personne ne se serait douté du rôle éminent qu’il avait joué dans l’histoire de son pays.
Kyle espérait que le message des billes laissées dans les poches des différentes victimes serait compris. Quant au mode opératoire, ni lui, ni Bruce, ni Paulo n’en avaient décidé. Leurs commanditaires avaient été très clairs là-dessus. Un coup fatal dans le dos, pour les lâches, et six en pleine face, un pour venger chacun des enfants martyrisés par ces salauds.
Lockwood n’allait certainement pas tarder à trouver le lien qui reliait chacune des victimes entre elles.
Il y avait d’abord eu le pasteur bidon Samuel Patterson, nom prédestiné s’il en est. Pourtant le Père n’avait été qu’une brebis galeuse profitant de la chair tendre des agneaux innocents que son office lui envoyait.
Puis la clique de McKenzie, ses deux rabatteurs dont Kyle avait oublié le nom, le soi-disant photographe Robert O’Brien, et pour finir Espanes le bras droit, l’âme damnée.
Tous les six avaient été exécutés de la même façon, pour la même raison, par la même arme, selon un scénario écrit par trois orfèvres de la vengeance, triés sur le volet.

Chapitre 28 : Plus de preuve

Lowenstein tirait doucement sur son cigarillo tout en écoutant distraitement le babil de sa fille. Elles s’étaient donné rendez-vous dans ce french café qu’elles affectionnaient tout particulièrement et où Sarah échappait momentanément aux affaires judiciaires en tout genre qui agitaient le barreau new-yorkais. Jenny lui parlait depuis un bon quart d’heure du mariage de son ex-meilleure amie lorsque tout à coup elle s’arrêta net :
« -Tu ne m’écoutes pas ! » se plaignit-elle en souriant et en tendant la main par-dessus la table pour secouer le poignet libre de sa mère.
-Mais si, ma chérie, je t’écoute, tu me parlais de Diane et de Jonathan, tu t’es sentie soulagée de ne plus rien éprouver pour lui, je te comprends…Il ne sert de rien de s’accrocher au passé. Tu as bien raison, va de l’avant. Un jeune homme romantique…et fortuné t’attend quelque part ! »
Les deux femmes partirent d’un éclat de rire complice.
« -Bon, j’y vais, Karen ne va pas tarder… On doit réviser ensemble.
-Excellente idée ! C’est toujours mieux de travailler en équipe ! Appelle-moi quand tu as un moment, on ira au cinéma ?
-D’accord, à plus tard…Porte toi bien ! Fais attention !
-Ne t’inquiète pas, à plus ! »
Sarah Lowenstein agita la main encore une fois pour saluer Jenny et lui envoyer un baiser. Une fois sa fille partie, elle se replongea mentalement dans le dossier Fraser.
En admettant que son client était innocent, cette surprenante histoire de bille laissait Sarah rêveuse. Mc Kenzie avait vraisemblablement passé l’âge de jouer à quatre pattes dans la rue et les journaux avaient bien insisté sur le fait qu’il n’avait apparemment aucun héritier. Pas d’enfants donc, et encore moins de petits enfants… Un hasard ?! La longue expérience de l’avocate en matière criminelle la portait à ne pas y croire un instant. Non, dans ce genre d’affaires, il n’y avait pas de hasard. Chaque pièce du puzzle était importante, même la plus petite.
Un détail infime pouvait faire basculer une personne du côté de l’innocence ou de la culpabilité et dans l’Etat de New York, tout comme dans la plupart de ceux des Etats-Unis, on ne chipotait pas sur la culpabilité.
Le téléphone de Lowenstein se mit à sonner, la musique de « mission impossible » emplit un instant le petit café et des visages courroucés se tournèrent vers la quinquagénaire rousse. Elle eut un petit geste d’excuse de la main et pressa l’écouteur à son oreille.
« Maître Lowenstein ? C’est moi ! Jack Fraser ! Lockwood me convoque à son bureau dans une demi-heure ! Je ne sais pas ce qu’il a encore inventé, il m’a dit qu’il avait du nouveau, il veut nous voir, vous et moi !
-OK ! Jack ! Pas de panique, ressaisissez-vous ! Ce n’est peut-être pas plus mal, vous savez, on va avoir enfin l’occasion de lui prouver que vous n’êtes pour rien dans cette affaire !!
-Vous en avez de bonnes, vous ! Ca n’en finira donc jamais ?
-Ne vous affolez pas, Jack, je ne vous laisse pas tomber, je serai là-bas ! Attendez-moi sur le parking des avocats ! »
Elle raccrocha.
Son cigarillo s’était éteint tout seul dans le cendrier ; Sarah poussa un profond soupir. Elle espérait que Jack avait bien suivi son conseil et qu’il n’était pas resté seul ces dernières vingt quatre heures. Il allait peut-être avoir besoin d’un solide alibi. Elle ramassa ses affaires, paya grassement et sortit. Son cabriolet l’attendait et elle fut en deux temps trois mouvements sur le parking du commissariat.
Jack ne tarda pas à arriver, à pied, comme toujours. Son air rebelle était encore plus marqué qu’à l’habitude et il tirait nerveusement sur une cigarette.
« Je croyais que vous arrêtiez de fumer ? » fut la première question de Sarah.
« Oh, ça va, hein, c’est l’hôpital qui se fout de la charité, là ! ».
L’humeur de Jack ne s’était visiblement pas arrangée, Sarah ne s’attendait du reste pas à le trouver très détendu.
« Est-ce que vous avez pensé à m’apporter la bille ? » demanda-t-elle aussitôt, histoire de le remettre dans le bain.
« Je l’ai toujours sur moi… Sauf pour l’interrogatoire, là, je l’avais pas !
-Et tant mieux, il valait mieux que Lockwood ne la trouve pas !
-Pourquoi dites vous ça ?
-Je ne sais pas, une intuition ! Donnez-la-moi ! Tout de suite ! Si vous étiez à nouveau incarcéré et qu’il s’agisse d’une pièce à conviction, je préfère que ce soit moi qui l’aie. Ne vous en faites pas, je prendrai soin d’elle ! » Ajouta-t-elle avec un sourire en coin, comme elle voyait Jack un peu réticent à la lui confier.
Jack vit sa bille avalée par la poche de Lowenstein et se sentit aussi démuni que le Golum du Seigneur de Anneaux au moment où son « Précieux » lui échappait. Un sentiment mitigé de perte et de soulagement l’envahit, et il ne savait plus exactement si c’était la perspective d’un nouvel interrogatoire ou la perte de son drôle de porte-poisse qui le mettait dans cet état.
Il décida de se laisser porter par les événements, cette fois. Il ne parlerait qu’en présence de son avocat, et même, il tournerait sept fois la langue dans sa bouche avant de proférer le moindre son !
En voyant arriver l’étrange paire devant son bureau, la grande haridelle rousse et son Lucky Luke, Lockwood ne put s’empêcher de se demander à quoi pouvait bien ressembler l’ex mari de l’avocate. Il savait quelle réputation de femme indépendante et imprenable elle s’était bâtie, et ressentit une pointe d’admiration, matinée d’amusement.
Lowenstein n’aimait pas les affaires faciles, si tant est qu’il y en eut. En tout cas, Phil ne se souvenait pas avoir jamais entendu parler de beaucoup de défaites de sa part. Au pire, elle s’en tirait avec une partie nulle et n’abandonnait pas facilement.
L’inspecteur appréciait les adversaires à sa mesure. Malheureusement, il ne gagnerait sans doute aucun point Elo dans cette partie là. Elle se terminait trop vite. Quel dommage !