La
sonnerie d’entrée du magasin retentit et Kyle entra. Le soleil commençait à
réchauffer la devanture, mais ça n’allait pas durer longtemps, à cette époque
de l’année, il allait bientôt passer de l’autre côté de l’immeuble d’en face,
et la rue de ce côté-ci serait vite plongée dans l’ombre.
Kyle
portait à la main un petit sac en papier dans lequel était emballée une boîte
rectangulaire en carton. Il se débarrassa de son pardessus au portemanteau
accroché dans le couloir et avança résolument dans celui-ci.
Arrivé
devant la porte de la chambre où Connie avait passé la nuit, il frappa deux
petits coups et attendit. Elle vint lui ouvrir la porte. Elle avait des cernes
et Kyle pensa qu’elle n’avait peut-être pas très bien dormi. Malgré tout, son
chignon lui allait plutôt bien et la tenue de taïchi également, même si ça la
faisait paraître encore plus petite que d’habitude.
« -Je
vous ai trouvé une paire de baskets » commença celui-ci en sortant la
boîte du sac en papier. « Je pense qu’elles sont à votre taille.
-Je
n’ai pas besoin de vous demander pourquoi vous faites tout ça, » lui dit
la clocharde, « je sais que vous êtes un homme bon. J’en ai pas vu
souvent, alors je les distingue des autres, ceux qui se foutent de tout ce qui
n’est pas leur pomme.
-Je
ne sais pas si je suis bon, Connie, je sais juste qu’il vous fallait des
chaussures. » Kyle esquissa un sourire vite réprimé.
« -
Essayez-les donc! Je peux les échanger si ça ne va pas !
Connie
s’installa sur le bord du lit et enfila les chaussures.
-
« C’est
ma pointure, et elles me vont parfaitement bien ! » dit Connie
qui remuait comiquement ses orteils dans les baskets.
-
Vous
avez déjeuné ? » enchaînait déjà Kyle qui ne voulait surtout pas
s’étaler sur les remerciements.
-
« Non,
non, pas encore » Connie eut un petit rire « Vous savez, il y a
bien longtemps que je n’ai plus fait de café le matin… et avec des chaussures
neuves, en plus !
-
Il faut
reprendre cette bonne habitude, alors ! Venez, allons-y ! » Kyle
lui emboîta le pas et la conduisit jusqu’à son réduit où vraisemblablement il
passait la plupart de son temps.
Celle
que Sam appelait affectueusement « la vieille squaw » regardait son
bienfaiteur installer un copieux petit déjeuner sur deux plateaux posés contre
l’évier.
Il
eut tôt fait de leur faire griller quelques toasts pendant que des tranches de
bacon grésillaient au fond d’une poêle. Le café passait goutte à goutte dans la
machine.
Connie
était fascinée. Etait-il possible que tout cela soit vrai ? Tout à coup,
la précarité de sa situation reprit le dessus :
« Mes
vêtements sont où ? » questionna-t-elle en essayant de maîtriser ce
drôle de sentiment qui lui garrotait la gorge.
« -Vos
vêtements ? Ils sont au sèche-linge. Je comprends que vous vouliez les
récupérer, Connie, mais considérez que cette tenue de tai-chi vous appartient.
Elle vous va très bien.
-Je
suis gênée » répondit-elle après un petit temps de réflexion.
« Il
ne faut pas, j’allais m’en séparer de toute façon. Je vais bientôt déménager. »
continua Kyle, désinvolte.
-Ah
bon ? Vous partez ? » Le monde s’écroulait encore une fois
autour d’elle.
« -Oui,
la route me manque, des vieux amis m’attendent, nous avons un projet qu’il nous
tient très à cœur de réaliser. Je règle quelques affaires et je mets la clé
sous la porte.
-Mais ?
Le magasin ?
-Il
est vendu. » Kyle lui tendait une tasse de café brûlant qu’elle ne pensa
pas à saisir.
Il
la posa sur le plateau, et entreprit d’y disposer deux tranches de bacon et des
toasts.
« -Un
peu de confiture de cassis ? »
Pour
un peu, Connie aurait pu croire qu’il ne se rendait pas du tout compte de
l’impact de ses dernières paroles sur elle.
Elle
était sur le point de se demander s’il n’y avait pas, plutôt, une pointe
d’amusement dans ses propos. S’était-elle trompée à ce point sur cet
homme ? Ne l’avait-il relevée d’entre les morts que pour l’abandonner à
son sort comme si rien ne s’était passé ? Cette nuit à l’abri de tout chez
Kyle n’était-elle en somme qu’une nouvelle torture que le destin lui
infligeait ? N’aurait-elle donc jamais fini d’expier son crime ?
« Alors,
c’était donc pour ça que vous m’avez laissée venir ? » explosa-t-elle
soudain.
« -Pour
ça ? Qu’est-ce que vous voulez dire, Connie ? » demanda-t-il
sans se départir de son flegme habituel.
« -Pour
me relaisser tomber, pour un geste de pitié sans lendemain, pour vous
débarrasser de moi, de cette amitié qui vous encombre, cette vieille Connie
décrépie et inutile dont plus personne ne veut, qui ne sait plus où aller, qui
n’est plus bonne que pour être bouffée par les puces, se saouler la gueule avec
du mauvais vin et se faire tuer un de ces quat’ par un junkie en mal de
sensation ! »
Elle
s’était levée de son tabouret comme une chanteuse de cabaret qui entonne un
refrain tragique et comme ça, toute petite et vêtue de noir, elle évoquait pour
Kyle la Môme Piaf que son père aimait tant.
Kyle
la regardait, impuissant, se tordre les mains.
« -Pour
me faire payer encore et encore… » C’en était trop pour Connie et elle
s’écroula en larmes sur le sol froid de la petite cuisine.
L’homme
aux dreadlocks ne savait pas quoi faire, cette situation était nouvelle pour
lui. Il avait déjà vu des hommes pleurer, mais des femmes, jamais. Sa propre
femme, Jane, avait toujours été souriante et battante et il ne trouvait rien
pour résoudre ce nouveau défi.
« Venez
avec moi » dit-il doucement. « Nous allons trouver une
solution, relevez vous, ne restez pas comme ça », lui dit-il en l’aidant à
se redresser.
Soudain,
il ne sut pas comment, il se retrouva avec cette femme contre lui. Elle
enfouissait son visage dans sa poitrine, ses cheveux poivre et sel s’étaient
détachés, et il leva la main pour les caresser et la réconforter.
« C’est
fini » disait-il « c’est fini, allons, voilà, ça va aller, ne vous en
faites pas, ça va aller »
Il
ne savait pas ce qui allait se passer avec Connie, mais pour la première fois
depuis des années, il se sentait bien.
Ses
bras se refermèrent plus fortement sur le corps si frêle de Connie. Les
sanglots qu’elle avait su réfréner depuis de si longues années sortaient enfin,
le goût de la joie retrouvée était bien salé.

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