Ça faisait un bon moment que Sam avait quitté
la piste de décollage de bulles de savon qu'était la fenêtre. Elle avait troqué
son jeu pour un bon livre: Narnia l'occupait quasiment à plein temps en ce
moment et chaque jour elle retrouvait ses personnages préférés avec
délectation. Son chouchou était Aslan le lion, évidemment. Les princes
l'intéressaient aussi tout comme leurs sœurs, mais leurs relations lui
paraissaient improbables. Elle même ne communiquait pas beaucoup avec son frère
Joe qui l'ignorait la plupart du temps. Il lui avait fait comprendre plus d'une
fois que ce n'était pas drôle pour lui de passer toujours derrière ses besoins
à elle. Sam en était désolée, elle aurait tant voulu être une autre en passant par
le passage secret d'une armoire, hélas son fauteuil ne pouvait pas y rentrer
...
Elle avait été tirée de sa lecture assidue
par une proximité anormale du bruit des sirènes. Cette fois, maman allait être
réveillée, Sam regarda l'heure, 7h45,
elle devait déjà l'être de toute façon et sans doute était-elle en train de
faire sa toilette. Son père entra dans le salon, une joue pleine de crème à
raser et encore en pantalon de pyjama. Sam lui tendit les bras et d'un sourire
l'homme posa son rasoir et l'emporta jusqu'à la fenêtre. Elle aimait tant quand
il la prenait dans ses bras, hélas, ces instants deviendraient de plus en plus
rares, Sam avait encore un peu grandi et grossi l'été dernier et elle se
doutait bien que ces étreintes ne dureraient pas toute la vie. Papa ne parlait
pas beaucoup mais parfois il faisait des blagues et disait qu'elle était sa
salle de musculation sur mesure.
Il l'installa sur le rebord de la fenêtre
aménagé pour elle d'un long coussin et tous deux se penchèrent pour voir d'où
venait ce tintamarre.
Trois étages plus bas, deux chaussures
dépassaient d'une bâche étendue sur ce qui semblait être un corps allongé sur
le sol. Un petit homme prenait des tas de photos et Luke, le père de Sam
comprit bien vite qu'il ne s'agissait pas d'un film. Deux gros flics déroulaient
une bobine de plastique rouge et blanc et délimitaient un périmètre interdit
aux badauds. Luke recula précipitamment, regrettant de ne pas avoir jeté un
coup d'œil pour voir ce qu'il se passait avant d'installer Samantha à la
fenêtre.
« -Papa, tu crois qu'il est mort ? » demanda Samantha incrédule.
« - Oui, ma chérie, j'en ai bien l'impression, j'aimerais mieux que tu ne
regardes pas par la fenêtre ce matin, c'était sans doute un pauvre bougre, un
clodo.
-
Tu crois
que c'est Connie ? » Sam était très inquiète, elle connaissait la
"vieille indienne" qu'elle voyait tous les jours en allant à l'école
ou chez Madame Freeman.
-
« Papa,
papa, je t'en supplie, va voir si c'est Connie, ce
serait si terrible !" Les yeux bleus de
Sam s'étaient remplis de larmes et Luke tenta de la rassurer en prenant ses
petites mains dans les siennes.
-« Je suis sûre que ce n'est pas elle,
Samy, rassure toi, je crois que ce n'était pas ses bottes qui dépassaient,
c'était des chaussures d'homme."
Sam respira un peu mieux d'un coup. Connie
n'était pas vraiment une amie, mais souvent elle avait fait le vœu que la vie
de la vieille dame s'améliore et qu'elle ne termine pas sous l'escalier de
secours, et Sam avait désespérément besoin de croire que les vœux se réalisent.
-« Va voir, papa, je t'en prie, je veux
être sûre!
- D'accord, je finis de m'habiller et j'y vais, tâche de te calmer un peu. Je
te dis que ce n'est pas elle, elle est beaucoup trop maligne pour se laisser
assommer, tu sais, et qu'est-ce qu'on lui prendrait, hein? Elle n'a rien à part
deux ou trois cartons...Tu vois, il n'y aucune raison. »
Son père disparut dans la salle de bains et Sam l'entendit parler avec maman.
Quelques
instants plus tard, elle entendit papa déverrouiller la porte et celle-ci
claqua. Joe déboula dans le salon et lui adressa un vague salut. Il avait un
petit avion dans la main et s'amusait à courir dans tous les sens en imitant le
bruit des moteurs. L'avion atterrissait et décollait un nombre incalculable de
fois dans un temps aussi limité et Sam ne tarda pas à avoir mal à la tête.
"- Tu peux aller jouer ailleurs s'il te plait Joe, demanda Sam d'une
petite voix fatiguée, je voudrais essayer de lire un peu...
-
VRRRRRRRRRooooooooooouuuuuuuuu"
fut la seule réponse de Joe. Heureusement, maman arrivait.
-
On dirait
que Joe est pilote de ligne ce matin, dit-elle d'un ton enjoué qui contrastait
avec son air soucieux.
La mère de Sam disait souvent que Joe dépensait toute l'énergie que Sam n'avait
plus, et que c'était sa façon à lui de réagir à la quasi immobilité de sa sœur.
Sans doute y avait-il une part de vérité dans cette assertion, mais Joe était
de toute façon un petit casse cou, avec un père ex cascadeur, le contraire
aurait été étonnant.
"- Bonjour ma chérie" murmura Maman à l'oreille de Sam en lui glissant
un bisou dans le cou.
- Papa m'a tout raconté, dit-elle. Je suis
sûre que ce n'est pas Connie, ne sois pas inquiète! Mais malgré tout, ce n'est
pas rassurant de savoir que quelqu'un s'est encore fait agresser dans le
quartier. L'appartement est grand, c'est sûr, et l'ascenseur est drôlement
pratique pour toi, mais si ça continue, je me demande si on va rester
ici."
Sam était trop fatiguée et trop anxieuse pour répondre, elle suivit
machinalement sa mère jusqu'à la salle de bains pour faire sa toilette et
s'habiller. Sam aimait bien cet appartement, malgré le bruit, peut-être
justement à cause du bruit. Ici, on entendait tout. La petite fille entendait
surtout les pigeons roucouler sur les toits, et parfois la guitare de Kyle en
dessous, qui tenait le magasin Hi Fi dans la rue plus bas.
Il était guitariste professionnel autrefois
et son magasin c'était un peu sa retraite en quelque sorte. C'était un
sexagénaire alerte sur qui on pouvait compter et Sam l'aimait bien, et c’était
un ami de Tonton Jason.
Il lui faisait penser à Papy Charly qui était
dans l'Ohio et qu'elle ne voyait qu'une ou deux fois par an aux fêtes de
famille.
La mère de Sam était elle aussi
plongée dans ses pensées, on était à la fin des vacances et elle devait encore
conduire Sam chez Madame Freeman avant d'aller travailler. Ensuite, il faudrait
courir pour avoir le bus de 8h45
et déposer Joe chez son copain juste à côté du bureau. Heureusement que sa
patronne Léa était conciliante.
Elle n'en connaissait pas beaucoup des
employeurs qui tenaient compte des particularités familiales de leurs employés.
Déménager aurait remis en question tous ces arrangements qui leur permettaient
d'avoir une vie à peu près normale depuis l'accident de Sam.
Jason, le frère de Luke leur avait cédé son
appartement lorsqu'elle était sortie de rééducation, la garçonnière avait été
transformée avec son aide en lieu convivial où la petite famille avait
rapidement trouvé ses marques. Jason habitait maintenant un quartier plus
récent, une dizaine de rues plus loin, et passait souvent les voir. Susan, la
mère de Sam avait été très touchée par le dévouement de son beau frère. C'était
tellement agréable d'avoir une famille sur laquelle on peut compter.
Sa famille à elle était dans l'Ohio, et même
avec la meilleure bonne volonté du monde, il leur aurait été difficile de les
épauler, et on ne peut pas dire que la bonne volonté était l'une de leurs
caractéristiques principales.
"-Comment veux tu que je te coiffe ce
matin ? " Demanda maman qui avait saisi la brosse et était en train de lui
démêler ses longs cheveux châtain clair.
"-
Je voudrais deux nattes" dit-elle tout haut, et tout bas, elle pensa :
"comme Connie, comme ça il ne lui arrivera rien aujourd'hui".

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