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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 7 : La petite Samantha

Ça faisait un bon moment que Sam avait quitté la piste de décollage de bulles de savon qu'était la fenêtre. Elle avait troqué son jeu pour un bon livre: Narnia l'occupait quasiment à plein temps en ce moment et chaque jour elle retrouvait ses personnages préférés avec délectation. Son chouchou était Aslan le lion, évidemment. Les princes l'intéressaient aussi tout comme leurs sœurs, mais leurs relations lui paraissaient improbables. Elle même ne communiquait pas beaucoup avec son frère Joe qui l'ignorait la plupart du temps. Il lui avait fait comprendre plus d'une fois que ce n'était pas drôle pour lui de passer toujours derrière ses besoins à elle. Sam en était désolée, elle aurait tant voulu être une autre en passant par le passage secret d'une armoire, hélas son fauteuil ne pouvait pas y rentrer ...
Elle avait été tirée de sa lecture assidue par une proximité anormale du bruit des sirènes. Cette fois, maman allait être réveillée, Sam regarda l'heure, 7h45, elle devait déjà l'être de toute façon et sans doute était-elle en train de faire sa toilette. Son père entra dans le salon, une joue pleine de crème à raser et encore en pantalon de pyjama. Sam lui tendit les bras et d'un sourire l'homme posa son rasoir et l'emporta jusqu'à la fenêtre. Elle aimait tant quand il la prenait dans ses bras, hélas, ces instants deviendraient de plus en plus rares, Sam avait encore un peu grandi et grossi l'été dernier et elle se doutait bien que ces étreintes ne dureraient pas toute la vie. Papa ne parlait pas beaucoup mais parfois il faisait des blagues et disait qu'elle était sa salle de musculation sur mesure.
Il l'installa sur le rebord de la fenêtre aménagé pour elle d'un long coussin et tous deux se penchèrent pour voir d'où venait ce tintamarre.

Trois étages plus bas, deux chaussures dépassaient d'une bâche étendue sur ce qui semblait être un corps allongé sur le sol. Un petit homme prenait des tas de photos et Luke, le père de Sam comprit bien vite qu'il ne s'agissait pas d'un film. Deux gros flics déroulaient une bobine de plastique rouge et blanc et délimitaient un périmètre interdit aux badauds. Luke recula précipitamment, regrettant de ne pas avoir jeté un coup d'œil pour voir ce qu'il se passait avant d'installer Samantha à la fenêtre. 

« -Papa, tu crois qu'il est mort ? » demanda Samantha incrédule. 
« - Oui, ma chérie, j'en ai bien l'impression, j'aimerais mieux que tu ne regardes pas par la fenêtre ce matin, c'était sans doute un pauvre bougre, un clodo.
-   Tu crois que c'est Connie ? » Sam était très inquiète, elle connaissait la "vieille indienne" qu'elle voyait tous les jours en allant à l'école ou chez Madame Freeman.
-   « Papa, papa, je t'en supplie, va voir si c'est Connie, ce
serait si terrible !" Les yeux bleus de Sam s'étaient remplis de larmes et Luke tenta de la rassurer en prenant ses petites mains dans les siennes.
-« Je suis sûre que ce n'est pas elle, Samy, rassure toi, je crois que ce n'était pas ses bottes qui dépassaient, c'était des chaussures d'homme."
Sam respira un peu mieux d'un coup. Connie n'était pas vraiment une amie, mais souvent elle avait fait le vœu que la vie de la vieille dame s'améliore et qu'elle ne termine pas sous l'escalier de secours, et Sam avait désespérément besoin de croire que les vœux se réalisent.

-«  Va voir, papa, je t'en prie, je veux être sûre!

- D'accord, je finis de m'habiller et j'y vais, tâche de te calmer un peu. Je te dis que ce n'est pas elle, elle est beaucoup trop maligne pour se laisser assommer, tu sais, et qu'est-ce qu'on lui prendrait, hein? Elle n'a rien à part deux ou trois cartons...Tu vois, il n'y aucune raison. »
Son père disparut dans la salle de bains et Sam l'entendit parler avec maman.

 Quelques instants plus tard, elle entendit papa déverrouiller la porte et celle-ci claqua. Joe déboula dans le salon et lui adressa un vague salut. Il avait un petit avion dans la main et s'amusait à courir dans tous les sens en imitant le bruit des moteurs. L'avion atterrissait et décollait un nombre incalculable de fois dans un temps aussi limité et Sam ne tarda pas à avoir mal à la tête.

"- Tu peux aller jouer ailleurs s'il te plait Joe, demanda Sam d'une petite voix fatiguée, je voudrais essayer de lire un peu...
-   VRRRRRRRRRooooooooooouuuuuuuuu" fut la seule réponse de Joe. Heureusement, maman arrivait.
-   On dirait que Joe est pilote de ligne ce matin, dit-elle d'un ton enjoué qui contrastait avec son air soucieux.



La mère de Sam disait souvent que Joe dépensait toute l'énergie que Sam n'avait plus, et que c'était sa façon à lui de réagir à la quasi immobilité de sa sœur. Sans doute y avait-il une part de vérité dans cette assertion, mais Joe était de toute façon un petit casse cou, avec un père ex cascadeur, le contraire aurait été étonnant. 
"- Bonjour ma chérie" murmura Maman à l'oreille de Sam en lui glissant un bisou dans le cou.


- Papa m'a tout raconté, dit-elle. Je suis sûre que ce n'est pas Connie, ne sois pas inquiète! Mais malgré tout, ce n'est pas rassurant de savoir que quelqu'un s'est encore fait agresser dans le quartier. L'appartement est grand, c'est sûr, et l'ascenseur est drôlement pratique pour toi, mais si ça continue, je me demande si on va rester ici."

Sam était trop fatiguée et trop anxieuse pour répondre, elle suivit machinalement sa mère jusqu'à la salle de bains pour faire sa toilette et s'habiller. Sam aimait bien cet appartement, malgré le bruit, peut-être justement à cause du bruit. Ici, on entendait tout. La petite fille entendait surtout les pigeons roucouler sur les toits, et parfois la guitare de Kyle en dessous, qui tenait le magasin Hi Fi dans la rue plus bas.
Il était guitariste professionnel autrefois et son magasin c'était un peu sa retraite en quelque sorte. C'était un sexagénaire alerte sur qui on pouvait compter et Sam l'aimait bien, et c’était un ami de Tonton Jason.
Il lui faisait penser à Papy Charly qui était dans l'Ohio et qu'elle ne voyait qu'une ou deux fois par an aux fêtes de famille.



   La mère de Sam était elle aussi plongée dans ses pensées, on était à la fin des vacances et elle devait encore conduire Sam chez Madame Freeman avant d'aller travailler. Ensuite, il faudrait courir pour avoir le bus de 8h45 et déposer Joe chez son copain juste à côté du bureau. Heureusement que sa patronne Léa était conciliante.
Elle n'en connaissait pas beaucoup des employeurs qui tenaient compte des particularités familiales de leurs employés. Déménager aurait remis en question tous ces arrangements qui leur permettaient d'avoir une vie à peu près normale depuis l'accident de Sam.
Jason, le frère de Luke leur avait cédé son appartement lorsqu'elle était sortie de rééducation, la garçonnière avait été transformée avec son aide en lieu convivial où la petite famille avait rapidement trouvé ses marques. Jason habitait maintenant un quartier plus récent, une dizaine de rues plus loin, et passait souvent les voir. Susan, la mère de Sam avait été très touchée par le dévouement de son beau frère. C'était tellement agréable d'avoir une famille sur laquelle on peut compter.
Sa famille à elle était dans l'Ohio, et même avec la meilleure bonne volonté du monde, il leur aurait été difficile de les épauler, et on ne peut pas dire que la bonne volonté était l'une de leurs caractéristiques principales.
"-Comment veux tu que je te coiffe ce matin ? " Demanda maman qui avait saisi la brosse et était en train de lui démêler ses longs cheveux châtain clair.
 "- Je voudrais deux nattes" dit-elle tout haut, et tout bas, elle pensa : "comme Connie, comme ça il ne lui arrivera rien aujourd'hui".

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