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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 19 : Espanes

Diego Espanes était descendu d’un taxi jaune quelques centaines de mètres avant son domicile, histoire de se dégourdir les jambes, avant de finir la soirée devant un whisky et la télé. Il en avait plein le dos, une sale journée venait de se terminer, trop d’emmerdes, il allait falloir penser à prendre une retraite bien méritée.
Il se voyait bien à Cuba ou dans un coin comme ça, soleil et pépitas en strings. Il y avait passé des vacances bien souvent et les plages là-bas étaient un vrai régal pour mater la chair fraîche. Garçons ou filles, il ne les trouvait pas farouches et savait y faire avec son portefeuille bien garni de bons gros dollars américains.
Soixante trois ans, c’était un bel âge pour profiter de la retraite. Depuis son arrivée dans la grosse pomme, il avait bien travaillé, un bon petit ver.
Ca devenait de plus en plus difficile de négocier avec les propriétaires  des quartiers en vue, pour leur racheter leurs appartements à des prix intéressants. Ils s’accrochaient, allez comprendre pourquoi ?
Bien sûr, Diego savait utiliser des arguments très convaincants. Les menaces d’enlèvement étaient rarement suivies d’effets, mais un bon petit chantage aux photos compromettantes pouvait faire accélérer les tractations. Les « clients » devenaient tout à coup beaucoup moins intransigeants.
Il ne remarqua pas l’homme au long imperméable qui lui emboita si discrètement le pas. Un bonnet lui recouvrait le crâne et on ne pouvait deviner la couleur de ses cheveux, ni même lui donner un âge. Son allure s’était calée exactement sur celle de Diego Espanes. S’il avait été plus prés, on aurait pu croire qu’ils étaient ensemble. En tout cas, la direction qu’ils prenaient était la même.
L’homme, plutôt grand, ses lunettes de soleil recouvrant son regard impénétrable, connaissait par cœur lui aussi le trajet de celui qu’il suivait. Cela faisait déjà plusieurs fois qu’il jouait la scène. Il connaissait aussi sur le bout des doigts  la configuration de la rue, les devantures des magasins ou les halls des immeubles qui se succédaient comme les cases sur le jeu des petits chevaux.
Un peu plus loin, un immeuble offrait une petite alcôve qui devait être bien sympathique pour les amoureux en mal de caresses. Le portoricain s’y glissait parfois, les jours de vent, pour allumer une cigarette.
Ce jour là, un petit vent de bon aloi soufflait. Ce n’était pas le vent des canyons si commun à New York lorsqu’il vient se cogner et rebondir sur les buildings comme dans les westerns quand on voit les herbes sèches partir en roulant, comme animées d’une vie propre. Non, là, c’était un petit vent léger, presque guilleret, comme un assassin qui sait qu’il va pouvoir tuer.
Diego Espanes sortit son paquet de cigarettes de sa poche quelques mètres plus loin, et l’homme reconnut le signal qu’il attendait. Il pressa le pas, serra dans sa main droite un long couteau bien aiguisé, sous son imper. Dans sa main gauche un autre couteau attendait lui aussi son heure.
On ne se rend pas compte à quel point nos petites manies sont facilement repérables, et comme elles trahissent autant de faiblesses qu’un prédateur repère facilement, et qui peuvent l’aider à nous nuire.
Espanes n’eut pas le temps d’allumer sa cigarette, il sentit une lame glaciale s’infiltrer dans son corps jusqu’à la moelle. L’homme lui souriait de toutes ses dents pendant que de sa deuxième main il enfonçait son autre couteau au plus profond entre les côtes. Six coups, pas un de moins, puis il retira une dernière fois son arme et le sang gicla instantanément. Le tissu de bonne qualité du costume d’Espanes n’était d’aucun secours. De toute façon, le premier impact  l’avait tué quasiment sur le coup. Il s’écroula, comme une poupée gonflable trouée.
L’homme aux lunettes de soleil glissa alors quelque chose dans la poche de sa victime et après un rapide coup d’œil dans la rue, abandonna le corps dans le recoin du hall. Personne n’avait rien remarqué. Tout était allé très vite et même si quelqu’un avait vu les deux hommes ensemble, on aurait pu croire à une simple conversation entre amis.
Sans s’en douter une seconde, Espanes venait de vivre ses derniers instants de condamné, il n’avait même pas eu le temps de fumer une dernière cigarette.
Une jeune femme sortait de l’ascenseur et tirait à reculons la poussette où un enfant dormait lorsqu’elle se retourna et vit un corps d’homme qui baignait dans une mare de sang. Les passants dans la rue furent attirés par son cri et tournèrent la tête pour découvrir le même tableau d’horreur.
Un homme sortit un portable de sa poche et appela la police.
Quelques instants plus tard, les sirènes se rapprochaient du lieu du crime.
La voiture de Phil Lockwood se gara derrière celle du petit photographe. L’inspecteur salua rapidement ses collègues.
« -Homme, la soixantaine, tué de sept coups de couteau, un derrière et six devant… Ca ne vous rappelle rien, inspecteur ? » lui lança Bridget Lanson.
Phil Lockwood hocha la tête.
« -Bien sûr que si, ça me rappelle quelque chose » répondit le flic aux yeux insondables. « Ca me le rappelle trop bien, nous voilà avec un tueur en série sur les bras ! Il ne manquait plus que ça ! Et cette fois, en plein jour ! Dans une rue passante ! C’est à n’y rien comprendre ! … Des témoins ?
-Apparemment, non, ils sont tous arrivés quand le mec pissait déjà son sang. Il a dû mourir sur le coup, une blessure bien franche, sans un iota d’hésitation. »
« -Tenez, dit Bridget en lui tendant un petit paquet en plastique, on a retrouvé ça dans sa poche ! ».
Phil regarda sidéré une petite bille rouge et verte qui se balançait dans le sachet. Instinctivement sa main se porta dans sa poche où reposait encore celle qu’il avait substituée dans l’appartement de Mc Kenzie.
« -Rien d’autre ? Pas de papiers ?
-Si, si, repartit la jeune femme aux cheveux courts en se grattant la tempe, on a retrouvé ses papiers et son portable, des clopes…enfin la panoplie normale du type qui se ballade un peu avant de rentrer chez lui. Il habite une rue plus haut. 
-Qui est-ce ? s’enquit l’inspecteur.
-Il travaillait dans un conglomérat immobilier…une grosse boîte qui rachète et qui revend presque tout de suite des paquets d’immeubles entiers.
-Tiens, tiens, encore un rat de l’immobilier à ce qu’on dirait ?
-Oui, c’est plus que probable. Encore un point commun entre nos deux victimes ! 
-Merci Bridget ! Des empreintes ?
-Non, pas une seule, notre tueur prend des gants. »
Phil Lockwood s’engouffra dans sa voiture, il avait du pain sur la planche. Il allait devoir annoncer la mort d’Espanes à sa famille, en espérant qu’il n’avait pas lui aussi qu’un bouledogue comme seule compagnie.

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