Diego
Espanes était descendu d’un taxi jaune quelques centaines de mètres avant son
domicile, histoire de se dégourdir les jambes, avant de finir la soirée devant
un whisky et la télé. Il en avait plein le dos, une sale journée venait de se
terminer, trop d’emmerdes, il allait falloir penser à prendre une retraite bien
méritée.
Il
se voyait bien à Cuba ou dans un coin comme ça, soleil et pépitas en strings.
Il y avait passé des vacances bien souvent et les plages là-bas étaient un vrai
régal pour mater la chair fraîche. Garçons ou filles, il ne les trouvait pas
farouches et savait y faire avec son portefeuille bien garni de bons gros
dollars américains.
Soixante
trois ans, c’était un bel âge pour profiter de la retraite. Depuis son arrivée
dans la grosse pomme, il avait bien travaillé, un bon petit ver.
Ca
devenait de plus en plus difficile de négocier avec les propriétaires des quartiers en vue, pour leur racheter leurs
appartements à des prix intéressants. Ils s’accrochaient, allez comprendre
pourquoi ?
Bien
sûr, Diego savait utiliser des arguments très convaincants. Les menaces
d’enlèvement étaient rarement suivies d’effets, mais un bon petit chantage aux
photos compromettantes pouvait faire accélérer les tractations. Les
« clients » devenaient tout à coup beaucoup moins intransigeants.
Il
ne remarqua pas l’homme au long imperméable qui lui emboita si discrètement le
pas. Un bonnet lui recouvrait le crâne et on ne pouvait deviner la couleur de
ses cheveux, ni même lui donner un âge. Son allure s’était calée exactement sur
celle de Diego Espanes. S’il avait été plus prés, on aurait pu croire qu’ils
étaient ensemble. En tout cas, la direction qu’ils prenaient était la même.
L’homme,
plutôt grand, ses lunettes de soleil recouvrant son regard impénétrable,
connaissait par cœur lui aussi le trajet de celui qu’il suivait. Cela faisait
déjà plusieurs fois qu’il jouait la scène. Il connaissait aussi sur le bout des
doigts la configuration de la rue, les
devantures des magasins ou les halls des immeubles qui se succédaient comme les
cases sur le jeu des petits chevaux.
Un
peu plus loin, un immeuble offrait une petite alcôve qui devait être bien
sympathique pour les amoureux en mal de caresses. Le portoricain s’y glissait
parfois, les jours de vent, pour allumer une cigarette.
Ce
jour là, un petit vent de bon aloi soufflait. Ce n’était pas le vent des
canyons si commun à New York lorsqu’il vient se cogner et rebondir sur les
buildings comme dans les westerns quand on voit les herbes sèches partir en
roulant, comme animées d’une vie propre. Non, là, c’était un petit vent léger,
presque guilleret, comme un assassin qui sait qu’il va pouvoir tuer.
Diego
Espanes sortit son paquet de cigarettes de sa poche quelques mètres plus loin,
et l’homme reconnut le signal qu’il attendait. Il pressa le pas, serra dans sa
main droite un long couteau bien aiguisé, sous son imper. Dans sa main gauche
un autre couteau attendait lui aussi son heure.
On
ne se rend pas compte à quel point nos petites manies sont facilement
repérables, et comme elles trahissent autant de faiblesses qu’un prédateur
repère facilement, et qui peuvent l’aider à nous nuire.
Espanes
n’eut pas le temps d’allumer sa cigarette, il sentit une lame glaciale
s’infiltrer dans son corps jusqu’à la moelle. L’homme lui souriait de toutes
ses dents pendant que de sa deuxième main il enfonçait son autre couteau au
plus profond entre les côtes. Six coups, pas un de moins, puis il retira une
dernière fois son arme et le sang gicla instantanément. Le tissu de bonne
qualité du costume d’Espanes n’était d’aucun secours. De toute façon, le
premier impact l’avait
tué quasiment sur le coup. Il s’écroula, comme une poupée gonflable trouée.
L’homme
aux lunettes de soleil glissa alors quelque chose dans la poche de sa victime et
après un rapide coup d’œil dans la rue, abandonna le corps dans le recoin du
hall. Personne n’avait rien remarqué. Tout était allé très vite et même si quelqu’un avait vu les deux hommes ensemble, on aurait pu croire à une simple
conversation entre amis.
Sans
s’en douter une seconde, Espanes venait de vivre ses derniers instants de
condamné, il n’avait même pas eu le temps de fumer une dernière cigarette.
Une
jeune femme sortait de l’ascenseur et tirait à reculons la poussette où un
enfant dormait lorsqu’elle se retourna et vit un corps d’homme qui baignait
dans une mare de sang. Les passants dans la rue furent attirés par son cri et
tournèrent la tête pour découvrir le même tableau d’horreur.
Un
homme sortit un portable de sa poche et appela la police.
Quelques
instants plus tard, les sirènes se rapprochaient du lieu du crime.
La
voiture de Phil Lockwood se gara derrière celle du petit photographe.
L’inspecteur salua rapidement ses collègues.
« -Homme,
la soixantaine, tué de sept coups de couteau, un derrière et six devant… Ca ne
vous rappelle rien, inspecteur ? » lui lança Bridget Lanson.
Phil
Lockwood hocha la tête.
« -Bien
sûr que si, ça me rappelle quelque chose » répondit le flic aux yeux
insondables. « Ca me le rappelle trop bien, nous voilà avec un tueur en
série sur les bras ! Il ne manquait plus que ça ! Et cette fois,
en plein jour ! Dans une rue passante ! C’est à n’y rien
comprendre ! … Des témoins ?
-Apparemment,
non, ils sont tous arrivés quand le mec pissait déjà son sang. Il a dû mourir
sur le coup, une blessure bien franche, sans un iota d’hésitation. »
« -Tenez,
dit Bridget en lui tendant un petit paquet en plastique, on a retrouvé ça dans
sa poche ! ».
Phil
regarda sidéré une petite bille rouge et verte qui se balançait dans le sachet.
Instinctivement sa main se porta dans sa poche où reposait encore celle qu’il
avait substituée dans l’appartement de Mc Kenzie.
« -Rien
d’autre ? Pas de papiers ?
-Si,
si, repartit la jeune femme aux cheveux courts en se grattant la tempe, on a
retrouvé ses papiers et son portable, des clopes…enfin la panoplie normale du
type qui se ballade un peu avant de rentrer chez lui. Il habite une rue plus
haut.
-Qui
est-ce ? s’enquit l’inspecteur.
-Il
travaillait dans un conglomérat immobilier…une grosse boîte qui rachète et qui
revend presque tout de suite des paquets d’immeubles entiers.
-Tiens,
tiens, encore un rat de l’immobilier à ce qu’on dirait ?
-Oui,
c’est plus que probable. Encore un point commun entre nos deux
victimes !
-Merci
Bridget ! Des empreintes ?
-Non,
pas une seule, notre tueur prend des gants. »
Phil
Lockwood s’engouffra dans sa voiture, il avait du pain sur la planche. Il
allait devoir annoncer la mort d’Espanes à sa famille, en espérant qu’il
n’avait pas lui aussi qu’un bouledogue comme seule compagnie.

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