Phil
Lockwood enrageait. Il s’était fait avoir comme un bleu. Pas assez de preuves,
pas de mobile… Ce Fraser avait un peu trop de chance. Il lui fallait des
informations concernant la victime. Les cartes de visite appartenaient à un
certain Anton Mc Kenzie, disparu depuis hier soir, son concierge ne l’avait pas
vu rentrer. En général, quand il s’absentait, il donnait un coup de fil, pour
son chien, un bouledogue. Mc Kenzie le promenait chaque soir, ou bien il
chargeait le concierge de s’acquitter de la corvée et hier soir, rien, pas de
consigne. Phil voulait en avoir le cœur net, il avait envoyé une équipe là-bas.
Il allait les rejoindre. Avant, il fallait lancer une filature sur Fraser. Il
mit sur le coup un de ses meilleurs flics, puis s’engouffra dans sa bagnole et
fila vers les beaux quartiers.
Un
détail clochait avec les cartes de visite. Elles étaient anciennes, et
visiblement périmées, étant donné l’endroit que son assistante lui avait donné
comme étant l’adresse actuelle de Mc Kenzie. Pourquoi ce gars là aurait-il
gardé sur lui deux cartes de visite dont il ne pouvait plus se servir ?
Voulait-il s’en servir comme modèle afin d’en commander des nouvelles ? Ou
avait-il enfilé un vieux manteau où elles auraient traîné, vestiges d’une autre
vie ?
Phil
Lockwood décida d’envoyer deux gars aux deux anciennes adresses de la victime.
On ne sait jamais. Il faudrait voir aussi chez les imprimeurs si Mc Kenzie
avait commandé d’autres cartes. On chercherait d’abord autour de son domicile,
et ensuite sur son lieu de travail. Ce mec là avait sûrement une ou deux
assistantes. Il faudrait les interroger.
En
attendant, le dernier rendez-vous du promoteur avait viré au cauchemar. Son ou
ses agresseurs avaient pris soin de ne rien laisser d’autre dans ses poches,
pas de portefeuille, pas de téléphone, on aurait presque pu croire à un crime
crapuleux.
A
moins que quelqu’un d’autre se soit servi sur le cadavre encore frais,
quelqu’un qui n’aurait rien à voir avec le meurtre. Il fallait surveiller les
cartes de crédit de Mc Kenzie, et retrouver son téléphone, il en avait sûrement
un : qui n’en avait pas ? Peut-être qu’on trouverait un indice de ce
côté-là.
Les
blessures étaient très profondes et témoignaient d’une rare sauvagerie. Le
meurtrier était soit très fort, soit très en colère. Un tueur professionnel se
serait contenté du premier coup de couteau, redoutablement efficace.
Ce
crime évoquait presque plus un crime rituel qu’une sordide affaire de vol. Les
deux cartes de visite comportant deux adresses différentes au nom de Mc Kenzie
semblaient vouloir délivrer un message codé. Lockwood voulait en savoir plus et
vite. Cette affaire l’intriguait vraiment, il en avait oublié de rentrer chez
lui. Il sortit son téléphone et appela sa femme.
Il
était arrivé devant l’immeuble où habitait la victime. Bel immeuble plus que
cossu, Lockwood se présenta devant l’hygiaphone du concierge. Il montra sa
carte à travers la vitre et le type lui ouvrit la porte automatique. Après
s’être enquis de l’étage où habitait Mc Kenzie, il ne fut pas surpris outre
mesure de se rendre compte qu’il s’agissait du dernier avant la terrasse.
Celle-ci appartenait également au défunt promoteur. Quand il sortit de
l’ascenseur privé, un bouledogue américain noir et blanc vint lui renifler les
chaussures. Lockwood n’aimait pas les chiens.
« Qu’est-ce
qu’il fait là, ce chien, foutez moi ça chez le concierge, et que ça
saute ! » dit-il au flic qui gardait l’entrée. On n’allait pas en
plus s’occuper du chien, non ?! pensa t-il, agacé.
Il
découvrit éberlué l’intérieur de l’appartement. On aurait dit une salle de
cinéma, sans écran et sans sièges, mais vaste et nue. Peu de meubles, tous
transparents ou arachnéens ; des panneaux coulissants à moitié ouverts
divulguaient leurs secrets, l’un une cuisine dernier cri, l’autre une salle de
bains balnéo pour quatre personnes, enfin, un écran immense et circulaire
dessinait un demi cercle autour de la pièce. Ca le changeait des intérieurs
d’appartements de Manhattan où il avait l’habitude d’opérer. Des canapés
recouverts de lin blanc étaient insérés dans la maçonnerie un peu à la façon
des villas grecques taillées dans la roche.
Des
collègues s’affairaient un peu partout, il salua Doug, le photographe qu’il
avait déjà vu le matin et Bridget Lanson qui relevait les empreintes sur les
meubles.
Sur
la petite table en plexiglas immaculé, une superbe coupe renfermait des billes
de toutes les couleurs. C’était le seul objet décoratif parfaitement inutile de
la pièce. Aucun autre objet de couleur n’était visible non plus. Mc Kenzie se
complaisait manifestement dans le vide, signe de richesse absolue. Pas un
journal ne traînait et à part les taches noir et blanc de son bouledogue, rien
ne se déplaçait.
Bridget
était en train de s’affairer autour du calice rempli de billes.
« -Des
empreintes ? » demanda Phil.
« -Presque
pas, il ne recevait pas beaucoup ou bien la femme de ménage vient de passer …
-Et
sur les billes ?
-Rien
non plus.
-C’est
étrange, en général, quand on aime ce genre d’objet, on s’amuse à les faire
rouler entre ses doigts, dit l’inspecteur en saisissant une bille multicolore.
Il la fit jouer dans la lumière et ne résista pas à la glisser dans sa poche.
Puis il pensa à autre chose. Cet appartement était trop propre.
-Des
poils de chien ?
-Ah,
ça, oui, quelques uns quand même… répondit la jeune femme à quatre pattes sur
le tapis.
-Renseignez
vous en sortant pour connaître les dates et heures de passage de la femme de
ménage, Bridget. »
Phil
farfouilla encore dans les affaires de Lockwood, un coffre fort dissimulé
derrière la cave à vin résistait encore
au savoir-faire de l’un des experts.
En
dessous du lit, dans d’immenses tiroirs, Doug avait trouvé un stock
impressionnant de DVD à caractère pornographique. Il faudrait visionner tout
ça. Heureusement, il y avait une brigade spécialisée pour ça, foutu
métier ! Mc Kenzie ne crachait pas
sur les plaisirs solitaires apparemment, à moins qu’il n’organise aussi des
projections privées. Le concierge en savait sûrement long là-dessus, une
profession bien utile pour les forces de l’ordre. En général, ils détestaient
les habitants des étages supérieurs, et dans des cas comme celui-ci, une fois
le tri effectué entre la jalousie et la médisance, deux ou trois informations essentielles
étaient mises à jour.
Phil
Lockwood en avait assez vu, ses trois petites femmes l’attendaient à la maison,
et demain il devait se lever tôt s’il voulait avoir le temps de faire un
jogging. Il était temps de rentrer.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.