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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 14 : Le loft

Phil Lockwood enrageait. Il s’était fait avoir comme un bleu. Pas assez de preuves, pas de mobile… Ce Fraser avait un peu trop de chance. Il lui fallait des informations concernant la victime. Les cartes de visite appartenaient à un certain Anton Mc Kenzie, disparu depuis hier soir, son concierge ne l’avait pas vu rentrer. En général, quand il s’absentait, il donnait un coup de fil, pour son chien, un bouledogue. Mc Kenzie le promenait chaque soir, ou bien il chargeait le concierge de s’acquitter de la corvée et hier soir, rien, pas de consigne. Phil voulait en avoir le cœur net, il avait envoyé une équipe là-bas. Il allait les rejoindre. Avant, il fallait lancer une filature sur Fraser. Il mit sur le coup un de ses meilleurs flics, puis s’engouffra dans sa bagnole et fila vers les beaux quartiers.
Un détail clochait avec les cartes de visite. Elles étaient anciennes, et visiblement périmées, étant donné l’endroit que son assistante lui avait donné comme étant l’adresse actuelle de Mc Kenzie. Pourquoi ce gars là aurait-il gardé sur lui deux cartes de visite dont il ne pouvait plus se servir ? Voulait-il s’en servir comme modèle afin d’en commander des nouvelles ? Ou avait-il enfilé un vieux manteau où elles auraient traîné, vestiges d’une autre vie ?
Phil Lockwood décida d’envoyer deux gars aux deux anciennes adresses de la victime. On ne sait jamais. Il faudrait voir aussi chez les imprimeurs si Mc Kenzie avait commandé d’autres cartes. On chercherait d’abord autour de son domicile, et ensuite sur son lieu de travail. Ce mec là avait sûrement une ou deux assistantes. Il faudrait les interroger.
En attendant, le dernier rendez-vous du promoteur avait viré au cauchemar. Son ou ses agresseurs avaient pris soin de ne rien laisser d’autre dans ses poches, pas de portefeuille, pas de téléphone, on aurait presque pu croire à un crime crapuleux.
A moins que quelqu’un d’autre se soit servi sur le cadavre encore frais, quelqu’un qui n’aurait rien à voir avec le meurtre. Il fallait surveiller les cartes de crédit de Mc Kenzie, et retrouver son téléphone, il en avait sûrement un : qui n’en avait pas ? Peut-être qu’on trouverait un indice de ce côté-là.
Les blessures étaient très profondes et témoignaient d’une rare sauvagerie. Le meurtrier était soit très fort, soit très en colère. Un tueur professionnel se serait contenté du premier coup de couteau, redoutablement efficace.
Ce crime évoquait presque plus un crime rituel qu’une sordide affaire de vol. Les deux cartes de visite comportant deux adresses différentes au nom de Mc Kenzie semblaient vouloir délivrer un message codé. Lockwood voulait en savoir plus et vite. Cette affaire l’intriguait vraiment, il en avait oublié de rentrer chez lui. Il sortit son téléphone et appela sa femme.
Il était arrivé devant l’immeuble où habitait la victime. Bel immeuble plus que cossu, Lockwood se présenta devant l’hygiaphone du concierge. Il montra sa carte à travers la vitre et le type lui ouvrit la porte automatique. Après s’être enquis de l’étage où habitait Mc Kenzie, il ne fut pas surpris outre mesure de se rendre compte qu’il s’agissait du dernier avant la terrasse. Celle-ci appartenait également au défunt promoteur. Quand il sortit de l’ascenseur privé, un bouledogue américain noir et blanc vint lui renifler les chaussures. Lockwood n’aimait pas les chiens.
« Qu’est-ce qu’il fait là, ce chien, foutez moi ça chez le concierge, et que ça saute ! » dit-il au flic qui gardait l’entrée. On n’allait pas en plus s’occuper du chien, non ?! pensa t-il, agacé.
Il découvrit éberlué l’intérieur de l’appartement. On aurait dit une salle de cinéma, sans écran et sans sièges, mais vaste et nue. Peu de meubles, tous transparents ou arachnéens ; des panneaux coulissants à moitié ouverts divulguaient leurs secrets, l’un une cuisine dernier cri, l’autre une salle de bains balnéo pour quatre personnes, enfin, un écran immense et circulaire dessinait un demi cercle autour de la pièce. Ca le changeait des intérieurs d’appartements de Manhattan où il avait l’habitude d’opérer. Des canapés recouverts de lin blanc étaient insérés dans la maçonnerie un peu à la façon des villas grecques taillées dans la roche.
Des collègues s’affairaient un peu partout, il salua Doug, le photographe qu’il avait déjà vu le matin et Bridget Lanson qui relevait les empreintes sur les meubles.
Sur la petite table en plexiglas immaculé, une superbe coupe renfermait des billes de toutes les couleurs. C’était le seul objet décoratif parfaitement inutile de la pièce. Aucun autre objet de couleur n’était visible non plus. Mc Kenzie se complaisait manifestement dans le vide, signe de richesse absolue. Pas un journal ne traînait et à part les taches noir et blanc de son bouledogue, rien ne se déplaçait.
Bridget était en train de s’affairer autour du calice rempli de billes.
« -Des empreintes ? » demanda Phil.
« -Presque pas, il ne recevait pas beaucoup ou bien la femme de ménage vient de passer …
-Et sur les billes ?
-Rien non plus.
-C’est étrange, en général, quand on aime ce genre d’objet, on s’amuse à les faire rouler entre ses doigts, dit l’inspecteur en saisissant une bille multicolore. Il la fit jouer dans la lumière et ne résista pas à la glisser dans sa poche. Puis il pensa à autre chose. Cet appartement était trop propre.
-Des poils de chien ?
-Ah, ça, oui, quelques uns quand même… répondit la jeune femme à quatre pattes sur le tapis. 
-Renseignez vous en sortant pour connaître les dates et heures de passage de la femme de ménage, Bridget. »
Phil farfouilla encore dans les affaires de Lockwood, un coffre fort dissimulé derrière la cave à vin  résistait encore au savoir-faire de l’un des experts.
En dessous du lit, dans d’immenses tiroirs, Doug avait trouvé un stock impressionnant de DVD à caractère pornographique. Il faudrait visionner tout ça. Heureusement, il y avait une brigade spécialisée pour ça, foutu métier !  Mc Kenzie ne crachait pas sur les plaisirs solitaires apparemment, à moins qu’il n’organise aussi des projections privées. Le concierge en savait sûrement long là-dessus, une profession bien utile pour les forces de l’ordre. En général, ils détestaient les habitants des étages supérieurs, et dans des cas comme celui-ci, une fois le tri effectué entre la jalousie et la médisance, deux ou trois informations essentielles étaient mises à jour.
Phil Lockwood en avait assez vu, ses trois petites femmes l’attendaient à la maison, et demain il devait se lever tôt s’il voulait avoir le temps de faire un jogging. Il était temps de rentrer.

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