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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 30 : Lockwood cogite

Kyle avait laissé dormir Connie et avait quitté le magasin aux aurores. Le soleil pointait à peine le bout de son nez lorsqu’il entra dans Central Park. Un homme entre deux âges promenait deux dalmatiens en laisse, quelques sportifs lève-tôt faisaient leur jogging matinal.
Il s’assit sur le dossier d’un banc, en dessous d’un grand chêne et attendit.
Il profitait de ce moment calme pour respirer à fond et savourer l’instant.
Il vit arriver Bruce de loin, son vieil ami agita la main dés qu’il l’aperçut à son tour. Toujours aussi élégant, Bruce laissait un long pardessus se balancer au rythme de ses pas, un col roulé le protégeant de la fraîcheur du parc.
La rosée s’élevait par petites nappes propulsant l’haleine de la terre humide en léger tapis de brume rampante.
Le pianiste avança vers Kyle sa longue main fine et douce et lui serra la sienne. Kyle la pressa un peu plus longtemps que nécessaire :
« C’est bon de te revoir. » lui dit-il en plantant ses yeux bleus droit dans ceux de Bruce.
« Oui, ça faisait trop longtemps » répondit celui-ci en souriant. Lui aussi s’assit sur le dossier du banc et les deux hommes restèrent un moment silencieux, savourant l’instant des retrouvailles.
« Alors, ça y est, c’est fini ? » interrogea Bruce Fraser sans se retourner vers son ami.
« Je le crois » fut la drôle de réponse de Kyle.
« Tu sais que Jack a été soupçonné ? » demanda l’autre.
« Je l’ai su… par Paulo… Mais j’ai su aussi qu’Emma lui avait trouvé une très bonne avocate.
- C’est quand même une sacrée fichue coïncidence ! » s’exclama le père de Jack, s’efforçant de ne pas élever la voix. 
« On ne pouvait pas savoir » rétorqua l’homme aux dreadlocks. « Ils n’ont rien contre lui, ne t’inquiète pas ! »
« - Plus vite il sera lavé de tout soupçon, mieux je me porterai …
« - Je ne laisserai pas ton fils être accusé de ce qu’il n’a pas fait »
« Tu veux dire que tu…
« Oui, je n’hésiterai pas une seconde à témoigner si je sens que ça tourne mal pour ton Jack. »
« Je sais que tu as tout pesé, Kyle. Mais ce Lockwood est redoutable, méfie-toi ! » reprit Bruce.
« Je suis transparent à ses yeux… Il ne me trouvera pas, on se ressemble trop lui et moi. »
« Je te le souhaite… Tu pars bientôt ? » ajouta Bruce.
« Dès que tout est réglé, oui. »
« Parfait Kyle, prends soin de toi. Je te recontacte très vite »
« Merci Bruce, je sais, tu es un vrai ami. » Kyle serra la main que Bruce lui tendait à nouveau et derechef, il la garda un peu plus longtemps que ce qui était habituel entre gentlemen.
Puis Bruce repartit d’où il était venu, la tête levée vers les frondaisons des hautes futaies du plus beau parc de New York.
Kyle restait là, tournant le dos à l’allée par laquelle Bruce était arrivé. Le poids des derniers mois accablait ses épaules et ce n’était pas l’envie qui lui manquait de tout plaquer là et de partir avec sa guitare pour tout bagage.
Mais il était trop tôt.
Les autorités devaient comprendre ce qui s’était passé, et surtout en tirer les conséquences pour l’avenir.
Issu d’une longue lignée de justiciers, Kyle ne pouvait imaginer que des crimes demeurent non punis, qu’une affaire aussi grave retombe dans l’oubli. Son sens inné de la justice l’exigeait.
Lockwood était comme un chien sur la piste et lui, Kyle  Hutchinson avait semé les indices. Il fallait attendre que l’homme de loi, l’autre loi, celle d’un pays en perpétuelle construction, trouve sa nourriture. La loi des hommes de Droit, elle, avait été appliquée. La sentence était accomplie, il ne restait plus qu’à faire disparaître les exécuteurs pour leur permettre de finir leurs jours en paix.
Pour cela, l’un des réseaux les plus incroyables qui soit avait été mis en place et ce, depuis de longues années. Dans plusieurs états du pays, des familles d’accueil, des maisons prêtes à être habitées attendaient patiemment l’honneur d’abriter les derniers justiciers libres d’Amérique.
Tels des samouraïs, ils avaient tout sacrifié à la cause. Pas de vie de famille, pas de perspective de carrière, une vie de discrétion et de renoncement pour nombre d’entre eux. La mort ne leur faisait pas peur. Certains même l’attendaient comme une délivrance d’une vie où ils avaient touché de trop près la déliquescence humaine.
Kyle n’était pas le seul exécuteur de cette longue traque. Deux autres anciens compagnons de route l’accompagnaient,  peut-être anciens GI, mais nul ne savait trop d’où ils venaient ni dans quelles circonstances particulières ils avaient acquis leurs étranges compétences. Commando en électron libre, ils  l’avaient secondé dans sa quête.
Déjà implanté sur les lieux, Bruce était celui qui avait été choisi pour porter les premiers coups, traquant les vermines de Mc Kenzie, reprenant l’enquête officiellement terminée. Il  avait disparu ensuite, abandonnant une toute jeune femme et le fils d’un premier mariage, Jack. Son physique atypique de dandy évanescent le protégeait quasiment de tout soupçon. Son courage n’avait pourtant d’égal que sa ruse.
Paulo de son côté, orchestrait l’opération dans l’ombre, depuis les tréfonds de sa pizzeria. Infiltré depuis plus de quinze ans dans les milieux de la nuit, il avait été le mieux placé pour tisser la grande toile où ils avaient finalement réussi à piéger Mc Kenzie et ses acolytes. Tout le monde le croyait russe, mais il était bosniaque et avait fui la guerre qui le laissait sans famille. Autrefois, il avait été médecin. Personne ne se serait douté du rôle éminent qu’il avait joué dans l’histoire de son pays.
Kyle espérait que le message des billes laissées dans les poches des différentes victimes serait compris. Quant au mode opératoire, ni lui, ni Bruce, ni Paulo n’en avaient décidé. Leurs commanditaires avaient été très clairs là-dessus. Un coup fatal dans le dos, pour les lâches, et six en pleine face, un pour venger chacun des enfants martyrisés par ces salauds.
Lockwood n’allait certainement pas tarder à trouver le lien qui reliait chacune des victimes entre elles.
Il y avait d’abord eu le pasteur bidon Samuel Patterson, nom prédestiné s’il en est. Pourtant le Père n’avait été qu’une brebis galeuse profitant de la chair tendre des agneaux innocents que son office lui envoyait.
Puis la clique de McKenzie, ses deux rabatteurs dont Kyle avait oublié le nom, le soi-disant photographe Robert O’Brien, et pour finir Espanes le bras droit, l’âme damnée.
Tous les six avaient été exécutés de la même façon, pour la même raison, par la même arme, selon un scénario écrit par trois orfèvres de la vengeance, triés sur le volet.

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