Je me croyais bien pénard devant un match de
football, en train de siroter un dernier whisky pour me remettre de mes
émotions, quand l'interphone vibra sur son support.
"-Ouais, qui est là ?
-C'est moi Jack, papa."
J'en restai coi, ça faisait bien deux ans que
j'avais pas de nouvelles de mon paternel, et le voilà qui se pointe justement
le soir où je voudrais que la terre entière m'oublie. Sans un mot j'actionnais
le bouton déclenchant le déverrouillage de l'entrée. Une minute plus tard mon
bellâtre de père débarquait de l'ascenseur et franchissait le perron, me
tendant une main franche comme si on venait de finir une partie de criquet,
belle main bien douce comme en ont tous les pianistes professionnels. Par
habitude, il se courba légèrement en avant pour passer la porte, de peur que
ses un mètre quatre vingt dix ne viennent en heurter le haut. Il se laissa
tomber dans le fauteuil club en cuir décati qu'il m'avait laissé en héritage
avant de disparaître ces deux dernières années, déposant à côté du siège deux
petites valises en cuir fauve.
-"Je vois que t'as gardé mon vieux compagnon" s'exclama-t-il en
flattant les flancs du fauteuil comme s'il s'agissait d'un animal familier.
-"Où t'étais passé ?" lui
demandai-je illico sans lui laisser le temps de m'embobiner dans sa nostalgie à
deux cents.
-Jamaïque, Seychelles, Pérou... J'ai pas mal zigzagué... J'ai fait les
croisières avec des drôles de boat people tu sais, enfin, plutôt des yacht
people … »
Je le regardai, incrédule. C’était bien le
même homme, comme impassible à tout ce qui pouvait survenir autour de lui, une
espèce de zénitude insupportable se dégageait de lui.
« -Et ça ne t’est jamais venu à l'idée
que ça m'aurait fait plaisir de savoir si t'étais toujours vivant? » criais-je
sans même m'en rendre compte.
-Je ne suis plus un gamin, et je croyais que
toi non plus...Me serais-je trompé sur ton compte ?
-Ne noies pas le poisson, tu ne t'en tireras
pas comme ça cette fois! Qu'est-ce que tu fuis à la fin ?! Et l'appart ? Hein,
l'appart, qu'est-ce que j'étais censé en faire moi de ton appart ?! T'aurais pu
me laisser des consignes, je ne sais pas moi ! Ton loyer, tu croyais qu'il
allait se payer tout seul ?!...Et Emma?! Tu y as pensé à Emma? Qu'elle se
faisait un sang d'encre ?...Elle n'avait pas droit à une poignée de main,
elle?... Au-revoir, c'était chouette, on s'est bien envoyé en l'air tous les
deux pendant trois ans, mais maintenant j'ai les Seychelles qui me démangent
!!! ...Et t'oses me dire que t'es plus un gamin ?! Mais je rêve, dites-moi que
je rêve !
J'arpentais le salon de long en large en moulinant des bras comme la roue des
bateaux du Mississippi de mon enfance. Le match continuait sans moi à la télé et
les cris des supporters en délire rythmaient nos retrouvailles familiales. Je
n'en croyais pas mes yeux, il était là, pas gêné, le cul dans son pantalon de
flanelle bien coupé, dans MON fauteuil, dans MON appart que je venais tout
juste de réussir à louer depuis le temps que je cherchais...mais avec SES
dettes, deux ans n'avaient pas été de trop pour ME renflouer.
"-Et d'ailleurs...comment t'as eu mon adresse ?
-Emma."
Les cris des supporters redoublèrent, il ne fallait pas le laisser marquer par
surprise, je repris aussitôt ma position d'attaque.
"-Emma ?...Il a fallu que tu ailles l'emmerder à peine rentré...
-Elle m'a jeté."
Je ne résistai pas au plaisir de l'enfoncer:
"-Ben oui, gros benêt ! Tu t'attendais à quoi ? Qu'elle t'ouvre les bras
comme les femmes de marin! Mais t'es PAS marin, t'es qu'un pianiste de seconde
catégorie, t'as pas encore saisi la différence? Et Emma, c'est PAS une femme de
marin...C'est une femme qui avait besoin de toi, qui comptait sur toi.
-C'est ma femme. " déclara-t-il en
plantant brusquement ses yeux verts pâles dans les miens.
"-Ben voilà, c'est ce que je voulais
dire, heureux que tu t'en souviennes...t'as retrouvé la mémoire alors?...
-Je comprends ta colère fiston, dit-il. Je
m'y attendais...Tu veux des excuses ? Je t'en fais, je te rembourserai..."
Je le regardai les bras croisés n'en croyant pas mes yeux...ni mes oreilles.
De rage, j'éteignis la télé et balançai au
loin la télécommande.
"- Me rembourser ? Mais mon pauvre papa, ce qu'il te reste de vie ne suffirait
pas à me faire effacer ta dette!
- Quant à Emma, ne t'inquiète pas, je saurai
me faire pardonner.
-Mais t'es bouché ou quoi? Elle te l'a pas
dit qu'elle ne voulait plus de toi?
-Non. »
Je marquai un temps d’arrêt, le temps
d’intégrer la donnée.
« -Tu planes à quinze mille, mon pauvre, tu crois qu'elle va te reprendre
?!
-On verra ça plus tard. Je suis fatigué,
là : décalage horaire, je voulais juste savoir si tu avais un lit pour
moi?
-Mais bien sûr, papa chéri, tu sais bien que
tout ce qui est à moi est à toi !...Tu ne manques pas d'air tout de même !
-Ca ne fait rien, je peux aller à l'hôtel...
-C'est ça à trois heures du mat' D'ailleurs,
t'as traîné où avant de passer ici ?
-Je te l'ai dit : chez Emma.
-Elle t'a foutu dehors ! » dis-je
en ricanant.
« -Alors ? Je peux me poser ici pour ce
soir ?
-Fais ce que tu veux, je m'en fous, moi j'ai ma dose pour ce soir, je vais me
coucher, bonsoir. »
Rageusement, je m'enfonçai dans les
profondeurs de l'appart, toutes portes derrière moi claquées et me retrouvai
sur la cuvette des chiottes à tirer sur ma clope comme un condamné à mort.
Cette
journée ne finissait pas bien, ah non, pas bien du tout. D'abord ce mec qui
pisse le sang juste sur mon chemin, puis Maugham que j'ai pas revue depuis des
mois qui réapparaît avec sa pizza à la main et ses seins toujours aussi
appétissants, et enfin ce vieux gogo danseur, qui me sert de paternel à ses
heures, qui remonte à la surface comme un glaçon sur mon whisky. Dégoûté, je
filais au pieu sans plus attendre, il faut savoir mettre fin aux pires
cauchemars, le mieux est parfois de se rendormir.
J'ai jeté mon futal par terre, c'est là que
la petite bille bleue est allée se carrer sous mon lit.
Il n’était même pas huit heures quand les
flics ont sonné en bas.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.