Kyle
avait laissé dormir Connie et avait quitté le magasin aux aurores. Le soleil
pointait à peine le bout de son nez lorsqu’il entra dans Central Park. Un homme
entre deux âges promenait deux dalmatiens en laisse, quelques sportifs lève-tôt
faisaient leur jogging matinal.
Il
s’assit sur le dossier d’un banc, en dessous d’un grand chêne et attendit.
Il
profitait de ce moment calme pour respirer à fond et savourer l’instant.
Il
vit arriver Bruce de loin, son vieil ami agita la main dés qu’il l’aperçut à
son tour. Toujours aussi élégant, Bruce laissait un long pardessus se balancer
au rythme de ses pas, un col roulé le protégeant de la fraîcheur du parc.
La
rosée s’élevait par petites nappes propulsant l’haleine de la terre humide en
léger tapis de brume rampante.
Le
pianiste avança vers Kyle sa longue main fine et douce et lui serra la sienne.
Kyle la pressa un peu plus longtemps que nécessaire :
« C’est
bon de te revoir. » lui dit-il en plantant ses yeux bleus droit dans ceux
de Bruce.
« Oui,
ça faisait trop longtemps » répondit celui-ci en souriant. Lui aussi
s’assit sur le dossier du banc et les deux hommes restèrent un moment
silencieux, savourant l’instant des retrouvailles.
« Alors,
ça y est, c’est fini ? » interrogea Bruce Fraser sans se retourner
vers son ami.
« Je
le crois » fut la drôle de réponse de Kyle.
« Tu
sais que Jack a été soupçonné ? » demanda l’autre.
« Je
l’ai su… par Paulo… Mais j’ai su aussi qu’Emma lui avait trouvé une très bonne
avocate.
-
C’est quand même une sacrée fichue coïncidence ! » s’exclama le père
de Jack, s’efforçant de ne pas élever la voix.
« On
ne pouvait pas savoir » rétorqua l’homme aux dreadlocks. « Ils n’ont
rien contre lui, ne t’inquiète pas ! »
« -
Plus vite il sera lavé de tout soupçon, mieux je me porterai …
« -
Je ne laisserai pas ton fils être accusé de ce qu’il n’a pas fait »
« Tu
veux dire que tu…
« Oui,
je n’hésiterai pas une seconde à témoigner si je sens que ça tourne mal pour
ton Jack. »
« Je
sais que tu as tout pesé, Kyle. Mais ce Lockwood est redoutable,
méfie-toi ! » reprit Bruce.
« Je
suis transparent à ses yeux… Il ne me trouvera pas, on se ressemble trop lui et
moi. »
« Je
te le souhaite… Tu pars bientôt ? » ajouta Bruce.
« Dès
que tout est réglé, oui. »
« Parfait
Kyle, prends soin de toi. Je te recontacte très vite »
« Merci
Bruce, je sais, tu es un vrai ami. » Kyle serra la main que Bruce lui tendait
à nouveau et derechef, il la garda un peu plus longtemps que ce qui était
habituel entre gentlemen.
Puis
Bruce repartit d’où il était venu, la tête levée vers les frondaisons des
hautes futaies du plus beau parc de New York.
Kyle
restait là, tournant le dos à l’allée par laquelle Bruce était arrivé. Le poids
des derniers mois accablait ses épaules et ce n’était pas l’envie qui lui
manquait de tout plaquer là et de partir avec sa guitare pour tout bagage.
Mais
il était trop tôt.
Les
autorités devaient comprendre ce qui s’était passé, et surtout en tirer les
conséquences pour l’avenir.
Issu
d’une longue lignée de justiciers, Kyle ne pouvait imaginer que des crimes
demeurent non punis, qu’une affaire aussi grave retombe dans l’oubli. Son sens
inné de la justice l’exigeait.
Lockwood
était comme un chien sur la piste et lui, Kyle Hutchinson avait semé les indices. Il fallait
attendre que l’homme de loi, l’autre loi, celle d’un pays en perpétuelle
construction, trouve sa nourriture. La loi des hommes de Droit, elle, avait été
appliquée. La sentence était accomplie, il ne restait plus qu’à faire
disparaître les exécuteurs pour leur permettre de finir leurs jours en paix.
Pour
cela, l’un des réseaux les plus incroyables qui soit avait été mis en place et
ce, depuis de longues années. Dans plusieurs états du pays, des familles
d’accueil, des maisons prêtes à être habitées attendaient patiemment l’honneur
d’abriter les derniers justiciers libres d’Amérique.
Tels
des samouraïs, ils avaient tout sacrifié à la cause. Pas de vie de famille, pas
de perspective de carrière, une vie de discrétion et de renoncement pour nombre
d’entre eux. La mort ne leur faisait pas peur. Certains même l’attendaient
comme une délivrance d’une vie où ils avaient touché de trop près la déliquescence
humaine.
Kyle
n’était pas le seul exécuteur de cette longue traque. Deux autres anciens
compagnons de route l’accompagnaient, peut-être
anciens GI, mais nul ne savait trop d’où ils venaient ni dans quelles
circonstances particulières ils avaient acquis leurs étranges compétences. Commando
en électron libre, ils l’avaient secondé
dans sa quête.
Déjà
implanté sur les lieux, Bruce était celui qui avait été choisi pour porter les
premiers coups, traquant les vermines de Mc Kenzie, reprenant l’enquête officiellement
terminée. Il avait disparu ensuite,
abandonnant une toute jeune femme et le fils d’un premier mariage, Jack. Son
physique atypique de dandy évanescent le protégeait quasiment de tout soupçon.
Son courage n’avait pourtant d’égal que sa ruse.
Paulo
de son côté, orchestrait l’opération dans l’ombre, depuis les tréfonds de sa
pizzeria. Infiltré depuis plus de quinze ans dans les milieux de la nuit, il
avait été le mieux placé pour tisser la grande toile où ils avaient finalement
réussi à piéger Mc Kenzie et ses acolytes. Tout le monde le croyait russe, mais
il était bosniaque et avait fui la guerre qui le laissait sans famille.
Autrefois, il avait été médecin. Personne ne se serait douté du rôle éminent
qu’il avait joué dans l’histoire de son pays.
Kyle
espérait que le message des billes laissées dans les poches des différentes
victimes serait compris. Quant au mode opératoire, ni lui, ni Bruce, ni Paulo
n’en avaient décidé. Leurs commanditaires avaient été très clairs là-dessus. Un
coup fatal dans le dos, pour les lâches, et six en pleine face, un pour venger chacun
des enfants martyrisés par ces salauds.
Lockwood
n’allait certainement pas tarder à trouver le lien qui reliait chacune des
victimes entre elles.
Il
y avait d’abord eu le pasteur bidon Samuel Patterson, nom prédestiné s’il en
est. Pourtant le Père n’avait été qu’une brebis galeuse profitant de la chair
tendre des agneaux innocents que son office lui envoyait.
Puis
la clique de McKenzie, ses deux rabatteurs dont Kyle avait oublié le nom, le
soi-disant photographe Robert O’Brien, et pour finir Espanes le bras droit,
l’âme damnée.
Tous
les six avaient été exécutés de la même façon, pour la même raison, par la même
arme, selon un scénario écrit par trois orfèvres de la vengeance, triés sur le
volet.

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