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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 35 : Les cœurs pétrifiés

A présent, Bertha se sentait vieille et écoutait du dedans son corps se délabrer. Son asthme l’obligeait à ralentir ses gestes et elle sentait bien que son cœur n’était plus aussi vaillant qu’autrefois. Comme la plupart des gens qui avaient dû supporter beaucoup, elle avait développé différentes maladies auto-immunes ou psycho somatiques. Sa thyroïde n’était plus qu’un  gruyère, ses nerfs étaient abîmés et pour couronner le tout, elle commençait à voir quelques vilaines petites tâches noires danser dans ses pupilles.
Seuls les jeux radiophoniques parvenaient encore à la captiver et à la détourner de sa petite boîte noire personnelle.
Ce jour là, elle ne gardait pas Samy. La petite devait prendre l’avion le matin même, pour une opération qui devait être la dernière.
Non, ce matin là avait été attendu depuis longtemps, trop longtemps. L’infirmière retraitée attendait les amis que le malheur lui avait choisis. Survivants à leurs enfants, déçus du jugement des hommes de loi, ils avaient cédé aux appels de vengeance que leurs cœurs brisés leur envoyaient à chaque battement.
Pour tous ces parents, le premier jugement ajourné pour  vice de procédure puis, quelques années plus tard, le non lieu prononcé avaient été des coups de poignards que rien ne pouvait cicatriser.
Bertha avait été l’instigatrice de la réaction de choc qui consistait à faire justice soi-même. Ne plus croire en rien lui était insupportable, et penser que tous ses enfants étaient morts pour rien l’était encore plus. Il fallait au moins essayer de punir les coupables de cette horrible disparition collective.
Par-dessus tout Bertha voulait savoir. Savoir ce qu’il était arrivé à son dernier petit garçon. Elle se doutait bien qu’il avait rencontré en chemin des tueurs de rêve, des assassins pervers et sans pitié, sans foi ni loi. Mettre un masque sur ces créatures méphitiques était dès lors devenu sa raison de vivre.
Pendant les trois années qui avaient suivi le dernier procès, elle avait fait appel à deux détectives. C’est après le décès du second qu’elle avait changé de tactique. Sur le net, dans un forum de familles de victimes,  elle avait lancé un SOS et quelqu’un, elle ne saurait jamais exactement qui, l’avait contactée.
Quelques semaines plus tard, Kyle, l’homme aux dreadlocks, l’attendait sur le banc près de la statue d’Andersen dans Central Park.
Elle était passée devant lui sans s’arrêter, comme convenu, et c’est ainsi que Kyle avait repéré sa première victime.
En effet, un homme suivait Bertha. Petit et insipide, personne n’aurait pu se douter qu’il s’agissait de l’un des sbires de Mc Kenzie.
Il n’avait fallu qu’un souffle à Kyle pour dégainer ses armes blanches et les teinter de rouge. Les chasseurs pensent rarement qu’ils peuvent eux aussi devenir, d’un claquement de doigt, la proie d’un autre.
Le lendemain, en ouvrant le journal, Bertha avait eu la plus éclatante confirmation de la justesse de son choix. Dés lors, les exécutions se succédèrent. Lors de la troisième, Bertha reçut les membres de trois des autres familles d’enfants disparus. Elle ne put leur cacher la vérité et ils établirent une espèce de pacte secret. Le plus important au bout de toutes ces longues années étant de trouver enfin une délivrance. Ils partagèrent le silence avec la même attention meurtrie qu’ils avaient eue dans la souffrance.
A la grande surprise de Bertha, ce n’est que lors de la disparition de cette ordure de Mc Kenzie que la police vint sonner à sa porte. Ils enquêtaient sur son ancien lieu de résidence, tout proche.
C’est là qu’elle apprit que celui-ci avait possédé une espèce de garçonnière dans le quartier à l’époque des disparitions des enfants. Son cœur se souleva à la pensée que sans doute son petit Mortimer avait été séquestré à quelques mètres de sa propre maison. Mais elle n’en montra rien. Apparemment les policiers n’avaient pas fait le rapprochement entre Bertha et les petites victimes. Ils voulaient juste savoir si elle connaissait Mc Kenzie. Elle put leur répondre sans trop mentir que non. Elle ne l’avait jamais rencontré personnellement.
Les deux flics ne relevèrent pas son identité, simple enquête de voisinage. Elle n’en entendit plus parler.
Si la police à l’époque avait connu cette adresse, le lien aurait sans doute été établi entre Mc Kenzie et les deux accusés, le père Patterson et le photographe. Cela aurait peut-être tout changé …
Ce furent les parents de Montgomery qui arrivèrent en premier.
Il leur restait une fille, Barbara, qui les accompagnait presque à chacune de leur visite chez Bertha. Aujourd’hui, elle les accompagnait encore et pour la première fois, elle souriait lorsque l’ancienne infirmière ouvrit la porte.
Les Moore, parents des jumeaux ne tardèrent pas à sonner à leur tour et enfin ce furent les parents de Doug, d’origine irlandaise, ils étaient roux tous les deux comme l’était le meilleur ami de Mort.
Si le temps avait figé le sourire de leurs petits défunts sur les photos, il n’en était pas de même pour les parents survivants. Chez eux, l’âge avait rempli son office, et tous accusaient les années passées dans l’attente insupportable.
Ils se serrèrent tous les mains et restèrent un moment ainsi, formant une espèce de grand cercle au milieu de la salle à manger de Bertha.
« -Il est toujours trop tard pour revenir en arrière » commença la vieille femme d’une voix ferme, « nous avons banni les –si j’avais su- qui nous tuaient à petit feu et nous avons fait le choix de ne pas laisser vivre les monstres qui s’en étaient pris à nos enfants. »
Les autres l’écoutaient l’un hochant la tête, l’autre  accrochant la main de son voisin.
« Je ne sais pas si nous allons mieux vivre désormais… Je ne crois pas non plus que cette terrible boule de glace qui nous fige le cœur va disparaître un jour. Certains l’appellent le courage, moi, je sais comment l’appeler, c’est du désespoir. Je suis juste reconnaissante que quelqu’un ait entendu notre appel et que ces ordures sanguinaires aient disparu de la surface de la Terre. »
Barbara, la plus jeune d’entre eux tourna son visage inondé de larmes vers la maman de Mortimer et ajouta :
« Je sais qu’ils ne reviendront pas, mais maintenant, peut-être que nous, nous le pourrons. »

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