A
présent, Bertha se sentait vieille et écoutait du dedans son corps se délabrer.
Son asthme l’obligeait à ralentir ses gestes et elle sentait bien que son cœur
n’était plus aussi vaillant qu’autrefois. Comme la plupart des gens qui avaient
dû supporter beaucoup, elle avait développé différentes maladies auto-immunes
ou psycho somatiques. Sa thyroïde n’était plus qu’un gruyère, ses nerfs étaient abîmés et pour
couronner le tout, elle commençait à voir quelques vilaines petites tâches
noires danser dans ses pupilles.
Seuls
les jeux radiophoniques parvenaient encore à la captiver et à la détourner de
sa petite boîte noire personnelle.
Ce
jour là, elle ne gardait pas Samy. La petite devait prendre l’avion le matin
même, pour une opération qui devait être la dernière.
Non,
ce matin là avait été attendu depuis longtemps, trop longtemps. L’infirmière
retraitée attendait les amis que le malheur lui avait choisis. Survivants à
leurs enfants, déçus du jugement des hommes de loi, ils avaient cédé aux appels
de vengeance que leurs cœurs brisés leur envoyaient à chaque battement.
Pour
tous ces parents, le premier jugement ajourné pour vice de procédure puis, quelques années plus
tard, le non lieu prononcé avaient été des coups de poignards que rien ne
pouvait cicatriser.
Bertha
avait été l’instigatrice de la réaction de choc qui consistait à faire justice
soi-même. Ne plus croire en rien lui était insupportable, et penser que tous
ses enfants étaient morts pour rien l’était encore plus. Il fallait au moins
essayer de punir les coupables de cette horrible disparition collective.
Par-dessus
tout Bertha voulait savoir. Savoir ce qu’il était arrivé à son dernier petit
garçon. Elle se doutait bien qu’il avait rencontré en chemin des tueurs de
rêve, des assassins pervers et sans pitié, sans foi ni loi. Mettre un masque
sur ces créatures méphitiques était dès lors devenu sa raison de vivre.
Pendant
les trois années qui avaient suivi le dernier procès, elle avait fait appel à
deux détectives. C’est après le décès du second qu’elle avait changé de
tactique. Sur le net, dans un forum de familles de victimes, elle avait lancé un SOS et quelqu’un, elle ne
saurait jamais exactement qui, l’avait contactée.
Quelques
semaines plus tard, Kyle, l’homme aux dreadlocks, l’attendait sur le banc près
de la statue d’Andersen dans Central Park.
Elle
était passée devant lui sans s’arrêter, comme convenu, et c’est ainsi que Kyle
avait repéré sa première victime.
En
effet, un homme suivait Bertha. Petit et insipide, personne n’aurait pu se
douter qu’il s’agissait de l’un des sbires de Mc Kenzie.
Il
n’avait fallu qu’un souffle à Kyle pour dégainer ses armes blanches et les
teinter de rouge. Les chasseurs pensent rarement qu’ils peuvent eux aussi
devenir, d’un claquement de doigt, la proie d’un autre.
Le
lendemain, en ouvrant le journal, Bertha avait eu la plus éclatante
confirmation de la justesse de son choix. Dés lors, les exécutions se
succédèrent. Lors de la troisième, Bertha reçut les membres de trois des autres
familles d’enfants disparus. Elle ne put leur cacher la vérité et ils
établirent une espèce de pacte secret. Le plus important au bout de toutes ces
longues années étant de trouver enfin une délivrance. Ils partagèrent le
silence avec la même attention meurtrie qu’ils avaient eue dans la souffrance.
A
la grande surprise de Bertha, ce n’est que lors de la disparition de cette
ordure de Mc Kenzie que la police vint sonner à sa porte. Ils enquêtaient sur
son ancien lieu de résidence, tout proche.
C’est
là qu’elle apprit que celui-ci avait possédé une espèce de garçonnière dans le
quartier à l’époque des disparitions des enfants. Son cœur se souleva à la
pensée que sans doute son petit Mortimer avait été séquestré à quelques mètres
de sa propre maison. Mais elle n’en montra rien. Apparemment les policiers
n’avaient pas fait le rapprochement entre Bertha et les petites victimes. Ils
voulaient juste savoir si elle connaissait Mc Kenzie. Elle put leur répondre
sans trop mentir que non. Elle ne l’avait jamais rencontré personnellement.
Les
deux flics ne relevèrent pas son identité, simple enquête de voisinage. Elle
n’en entendit plus parler.
Si
la police à l’époque avait connu cette adresse, le lien aurait sans doute été
établi entre Mc Kenzie et les deux accusés, le père Patterson et le photographe.
Cela aurait peut-être tout changé …
Ce
furent les parents de Montgomery qui arrivèrent en premier.
Il
leur restait une fille, Barbara, qui les accompagnait presque à chacune de leur
visite chez Bertha. Aujourd’hui, elle les accompagnait encore et pour la
première fois, elle souriait lorsque l’ancienne infirmière ouvrit la porte.
Les
Moore, parents des jumeaux ne tardèrent pas à sonner à leur tour et enfin ce
furent les parents de Doug, d’origine irlandaise, ils étaient roux tous les
deux comme l’était le meilleur ami de Mort.
Si
le temps avait figé le sourire de leurs petits défunts sur les photos, il n’en
était pas de même pour les parents survivants. Chez eux, l’âge avait rempli son
office, et tous accusaient les années passées dans l’attente insupportable.
Ils
se serrèrent tous les mains et restèrent un moment ainsi, formant une espèce de
grand cercle au milieu de la salle à manger de Bertha.
« -Il
est toujours trop tard pour revenir en arrière » commença la vieille femme
d’une voix ferme, « nous avons banni les –si j’avais su- qui nous tuaient
à petit feu et nous avons fait le choix de ne pas laisser vivre les monstres
qui s’en étaient pris à nos enfants. »
Les
autres l’écoutaient l’un hochant la tête, l’autre accrochant la main de son voisin.
« Je
ne sais pas si nous allons mieux vivre désormais… Je ne crois pas non plus que
cette terrible boule de glace qui nous fige le cœur va disparaître un jour.
Certains l’appellent le courage, moi, je sais comment l’appeler, c’est du
désespoir. Je suis juste reconnaissante que quelqu’un ait entendu notre appel
et que ces ordures sanguinaires aient disparu de la surface de la Terre. »
Barbara,
la plus jeune d’entre eux tourna son visage inondé de larmes vers la maman de
Mortimer et ajouta :
« Je
sais qu’ils ne reviendront pas, mais maintenant, peut-être que nous, nous le
pourrons. »

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