Quand
Paulo était enfin arrivé à la pizzeria, Juliet Maugham avait aussitôt posé son
tablier sur le comptoir, demandant d’avancer sa pause. Elle avait tenté
d’appeler Emma toute la matinée, mais rien à faire, celle-ci ne décrochait pas.
Juliet courut jusqu’au bus qui arrivait à l’arrêt et sauta dedans. Elle resta
debout pendant tout le trajet, trop énervée pour s’asseoir .Il fallait
sortir Jack de ce pétrin. Elle descendit à un carrefour à l’entrée du quartier
des affaires, c’était là qu’Emma travaillait. Elle fit encore quelques dizaines
de mètres moitié courant moitié marchant, ses talons hauts ne lui permettant
pas de donner le maximum de son potentiel de joggeuse, et arriva en bas du
building de la société où Emma était l’assistante du patron. Elle se présenta à
l’accueil et une ravissante métis la pria d’attendre quelques instants dans un
petit salon.
Maugham
entreprit de remettre un peu d’ordre dans ses cheveux, la choucroute qu’elle
avait montée en chignon sur sa tête n’était pas prévue pour cette course dans
New York. La laque ne résistait pas aux grandes émotions. Juliet avait toujours
rêvé de rester impeccable en toutes circonstances, hélas, sa nature de cheveux
en avait décidé autrement. Déjà, elle n’était pas naturellement blonde, et ça
pour une serveuse, c’est un handicap. Aussi consacrait-elle une partie non
négligeable de ses loisirs à entretenir sa blondeur surnaturelle. D’autre part,
le travail à la pizzeria n’était pas de tout repos et un déodorant même garanti
par la publicité à efficacité-prouvée-durée-24-heures, ne résistait pas
longtemps au régime de déménageur que le métier de Maugham lui imposait.
Heureusement,
elle avait pensé à enlever son tablier, mais elle avait bien vu au regard que lui
avait jeté l’hôtesse d’accueil que son accoutrement ne lui permettait pas
d’être confondue avec la jet set des secrétaires d’affaires.
Tant
pis pour la réputation d’Emma, le destin de Jack l’exigeait, et Emma lui
pardonnerait son intrusion dans sa vie professionnelle quand elle serait au
courant de l’exceptionnel caractère de gravité qui le motivait.
D’ailleurs,
Emma arrivait, un air d’interrogation dans ses yeux bleu profonds qu’elle
dissimulait derrière ses éternelles lunettes de myope. Emma était petite et un
peu ronde, brune, presque toujours en tailleur bleu marine impeccable sauf
lorsqu’elle allait faire son jogging avec Maugham. Elle troquait alors son
uniforme de parfaite assistante de direction contre un vieux teeshirt et un
pantalon de gym. C’est à cette Emma là que Maugham aurait préféré s’adresser
mais le temps pressait un peu trop pour attendre l’heure du sempiternel
rendez-vous sportif.
« -
Désolée de te déranger en plein boulot ma chérie, commença Maugham, c’est à
propos de Jack…
-Jack ? »
Emma contemplait son amie éberluée, ça faisait bien deux ans que Maugham avait
quitté son beau fils et elle trouvait qu’avec la visite d’hier soir, elle
entendait un peu trop parler de la famille Fraser ces temps-ci. Maugham avait
l’air désespéré. Son chignon était tout de travers, et elle avait pleuré. Cette
épidémie de comebacks fracassants n’était pas du tout du goût d’Emma. Hier soir
déjà elle avait dû résister au charme des yeux verts du père, que lui réservait
le fils aujourd’hui ?
« -Que
se passe-t-il ? Tu es toute pâle !
-Hier
soir, Jack est entré chez Paulo, la pizzeria où je travaille depuis que
Jonathan s’est fait virer de son emploi ! Oh ! Emma, je crois que
j’ai craqué ! Il a toujours autant de charme, il avait l’air si malheureux
pendant que je lui parlais ! Ses yeux regardaient dans le vague ! Et
quand il est parti, il m’a prise par le poignet comme avant quand il me
laissait au petit matin et il m’a embrassée là… » dit-elle en s’effleurant
le bas de la main.
« Au
but, Juliet, au but ! » la pressa Emma qui pensait à la pile de
compte rendus qu’elle avait abandonnée sur un coin de son bureau.
« Et
puis, ce matin, il y a eu cette vieille SDF tu sais Connie, je t’en ai déjà
parlé l’autre jour au sujet d’un hébergement pour cet hiver ? »
Emma fit oui de la tête. » Elle a découvert un cadavre en se
réveillant …
-Un
cadavre ? » Emma fut soudain plus attentive. La pile de dossiers
pouvait attendre encore un peu.
« -Oui,
un homme, couché là par terre, mort, des coups de couteau à ce qu’il
paraîtrait…
-Et
Jack là-dedans ? Je ne comprends pas bien !
-Ben,
moi non plus, Emma, moi non plus, » répéta la petite blonde en se tordant
les mains. Son rouge à lèvres accentuait le tragique de ses expressions. En
brune, elle aurait pu être figurante dans un théâtre grec.
« -
Cette Connie, là, elle a dit que Jack était avec elle hier soir, et qu’il lui
avait interdit l’accès à la rue où elle dort habituellement, et ça lui a paru
bizarre ! »
« Mouais…
Vous avez appelé la police bien sûr ?
-Oui,
et c’est là que j’ai dû donner le nom de famille de Jack à cet inspecteur au
regard impénétrable, il m’a fait froid dans le dos, oh, je ne voudrais pas être
interrogée par lui, ah ça non !
-Tu
lui as donné son nom… Emma réfléchissait : avec le nom de Jack les
services de police auraient vite fait de retrouver son adresse actuelle. Jack
était réglo, il déclarait au moins son adresse aux services de téléphone ou
d’électricité…Il n’y avait plus aucun doute, Jack devait être en cet instant
même en train de raconter ces dernières vingt quatre heures à un inspecteur au
poste de police de Manhattan.
-Oh,
Emma, c’est de ma faute ! Pleurnichait Maugham, je l’ai perdu,
perdu ! Je ne le reverrai qu’en prison !
-Tu
ne pouvais pas faire autrement, ne t’affole pas, Juliet, nous savons toutes les
deux que Jack n’est pas un meurtrier voyons… C’était donc ça tous ces appels
sur mon répondeur ! » Dit-elle quand Maugham lui eût résumé la
situation. « Moi qui pensais qu’il s’agissait encore d’une invention de
Bruce.
-Mais
non, il faut prévenir Jack ! Il doit se préparer à la visite des
flics ! s’écria la serveuse en se levant d’un bond.
-Je
crains qu’il ne soit trop tard Maugham, Bruce me demandait si je pouvais lui
donner l’adresse d’un bon avocat sur son dernier message. Dire que j’ai cru que
c’était une blague ! Apparemment, les flics sont déjà venus le chercher à
l’appartement ce matin !
-Déjà ?
Je n’en reviens pas ! J’espère qu’ils ne vont pas l’accuser du meurtre
tout de même !
-Il
y a des chances que si. En l’absence de tout autre suspect, ils vont cuisiner
Jack comme un lapereau bien tendre.
La
blonde retomba d’un coup sur son siège, tandis qu’Emma se levait du sien.
« Bon,
il faut que je te laisse Juliet, je vais contacter un ami qui me dira ce qu’il
faut faire. Ca va aller toi ? Tu tiendras le coup ? Et
Jonathan ? Qu’est-ce que tu en fais ?
-Oh !
Jonathan ! » Maugham eut un geste vague de la main qui en disait
long.
« -Allez,
accroche toi, on va le sortir de là, ne t’en fais pas, tu as bien fait de venir »,
lui cria encore Emma alors qu’elle montait dans un ascenseur juste comme il
s’ouvrait devant elle.
Chapitre 11 : la cavalerie
Madame Freeman habitait non loin de chez Oncle Jason et c’est grâce à une annonce que celui-ci avait vue, que les parents de Sam avait trouvé cette infirmière retraitée pour garder la petite les jours sans école.
Sam avait mis un peu de temps à s’habituer à cette dame autoritaire un peu revêche, mais petit à petit elles s’étaient apprivoisées toutes les deux. Ce qu’il y avait de bien, c’est que Sam avait le droit de lire autant qu’elle le souhaitait. Madame Freeman, elle, ce qu’elle aimait c’était la musique, elle écoutait toute sorte de musique toute la journée et parfois participait à des jeux où il fallait appeler à la radio pour gagner quelque chose. Elle avait gagné un orgue électrique qui trônait dans un coin du salon dont elle ne savait pas du tout jouer, mais dont elle était très fière.
L’autre passe-temps de Madame Freeman, c’était la cuisine, Bertha était un vrai cordon bleu et Sam avait repris un peu de poids depuis qu’elle venait chez elle.
Aujourd’hui, Bertha voulait faire des cookies et Sam fut ravie de lui offrir son aide pour confectionner les petits tas de pâte qui allaient miraculeusement se transformer en mini disques une fois passés au four. C’est Jason qui devait venir la chercher ce soir et Sam se faisait une joie de lui offrir quelques gâteaux qu’elle aurait fabriqués elle-même. Depuis que son père lui avait confirmé que Connie était en bonne forme, Samantha était sur un petit nuage. Elle chantonnait et sautillait sur son fauteuil roulant qui grinçait en rythme.
« -Tu es de bien bonne humeur ce matin, Samy, remarqua madame Freeman.
-Oui, je pense que tout va aller bien maintenant. Les choses vont s’arranger pour Connie, vous savez ? C’est la vieille dame qui vit dans la rue sous l’escalier.
-Elle a trouvé un logement ? s’intéressa Bertha.
- Je ne crois pas, mais il ne lui arrivera rien de mal, j’en suis sûre. »
Bertha renonça à interroger davantage la petite fille, son émission favorite commençait et réclamait toute son attention. Il y avait un voyage en Louisiane à gagner.
Pendant ce temps, au poste de Police de Manhattan, Connie attendait toujours que quelqu’un statue sur son sort.
Elle n’était pas morte, certes, mais elle était tout de même soupçonnée de meurtre. On ne peut pas vraiment dire que c’était une bonne nouvelle !
De plus, elle n’aurait certainement pas sa douche aujourd’hui, et ça, ça la mettait de mauvaise humeur. Or lorsque Connie était de mauvais poil, elle râlait, et quand elle râlait, ça s’entendait de loin :
« - Bon, c’est pas le tout, vous m’avez cueillie alors que j’allais faire un brin de toilette, faudrait voir à me laisser y aller, maintenant !
-Pour sûr lui répondit le planton le plus proche, ça chlingue jusqu’ici, la vieille, si ça tenait qu’à moi, je vous ouvrirais tout de suite !
-Ne te gêne pas ! J’attends que ça mon mignon, j’ai les guiboles qui me démangent, c’est mauvais pour ma circulation de rester trop longtemps sans bouger !
-Va falloir courir en rond dans ta cage, alors parce que tu n’es pas encore sortie ! rétorqua le gardien sans se démonter.
-Tu crois que j’ai que ça à faire de galoper à mon âge ! C’est quand même un monde d’emmerder une citoyenne qu’a fait que son devoir !
-L’inspecteur a dit de te garder au chaud, moi, j’applique les consignes !
- Les consignes, les consignes, ça c’est rien de le dire que t’as une tête de con qui signe ! Moi, je ne sais plus signer, comme ça, c’est marre ! De toute façon, à part des dettes, je ne vois pas ce que je pourrais payer d’autre si j’avais encore des chèques ! Quand je pense que je ne lui ai même pas fait les poches à votre macchabée ! Vu qu’il n’y avait rien dedans !...Mais puisque je vous dis que c’est le Jack qui a fait le coup ! J’en suis sûre ! Intuition féminine qu’il disait mon mari !... »
L’inspecteur Lockwood sortit de son bureau. Le chahut de Connie avait passé la porte insuffisamment insonorisée, il tomba nez à nez avec une grande femme rousse d’un certain âge qu’il aurait préféré ne pas connaître :
« -Maître Lowenstein, comment allez-vous ?
-Fort bien inspecteur, je suis ici comme représentante de mon client monsieur Jack Fraser, on m’a dit que vous le déteniez ici depuis ce matin ?
-Il n’a pas prononcé la petite phrase magique, vous savez ? » rétorqua Lockwood du tac au tac.
« -Il ne vous a pas dit qu’il ne parlerait qu’en présence de son avocat, c’est ça ? » s’enquit la magistrate.
« -Tout à fait !... » exulta l’inspecteur.
« -Eh bien, nous allons remédier à cet oubli, n’est-ce pas ?
-Vous êtes au courant des circonstances de l’affaire ?
-Mon client semble avoir été au mauvais endroit au mauvais moment, aucun antécédent criminel, vous n’allez pas nous écrire un roman, Lockwood ? »
Sarah Lowenstein dévisageait le grand noir sans ciller. Phil sentit que la partie allait lui échapper. Voilà le joker auquel il ne s’attendait pas. Ce Fraser avait plus d’un tour dans son sac, s’offrir les services de l’une des avocates les plus retorses du barreau n’était pas à la portée de n’importe qui. Cet élément nouveau corsait l’affaire et lui donnait un tour imprévu. Se pourrait-il que ce Jack Fraser ait plus de choses à cacher qu’il n’en avait l’air. Phil n’aimait pas beaucoup les milieux d’affaire, pour lui l’argent n’était pas virtuel mais bien réel, et il savait mieux que quiconque ce que l’argent peut faire faire à un homme.
La vieille Lang n’était peut-être pas la complice de Fraser, il fallait peut-être creuser plus loin. Décidément cette affaire n’était pas si banale.
« -Allons-y. Il est ici. » Phil s’effaça pour laisser passer l’avocate dans son bureau.
Lowenstein entra d’un pas décidé, une nouvelle affaire à plaider c’était une partie serrée qui commençait et Sarah aimait jouer.
Phil était très content du coup des empreintes digitales. Ce pauvre Jack Fraser ne pouvait pas se douter que la pluie aurait effacé toute trace avant le matin. Mais maintenant, avec l’intervention de Lowenstein, cet atout n’en était sans doute plus un.
C’était son père qui lui avait appris à acculer l’adversaire, au cours de longues parties d’échecs entrecoupées de parties de pêche à la truite, où Phil avait intégré son métier de flic sans effort, et ça marchait plutôt bien en général. Son arme, c’était la surprise, laisser le bouchon dériver un peu trop longtemps et hop d’un coup de semonce, rappeler qui tenait l’hameçon. Tout était dans le coup de rein, c’était assez long à attraper pour ceux qui n’avaient pas la chance de naître avec. Mais Phil était un élève doué. Il n’avait pas besoin de faire beaucoup d’efforts, et en plus, il s’amusait.
Il fallait bien que le crime ait un bon côté, et lui, il était du bon côté, il en était intimement persuadé.
Il suivait sa voie, celle que le Seigneur avait tracée pour lui, à part que le Seigneur, il n’y croyait plus trop, il avait vu trop d’injustices et trop d’atrocités pour croire qu’un être tout puissant puisse accepter ça sans rien faire. C’est ainsi qu’il justifiait sa place. Il fallait bien des justiciers puisque là-haut les forces d’intervention semblaient bien limitées.
Phil Lockwood referma la porte derrière lui.

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