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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 15 : Retour

Je n’avais qu’une hâte, reprendre le cours de ma vie là où je l’avais laissé. Je raccompagnai Lowenstein au parking réservé aux avocats. Elle s’arrêta devant un superbe cabriolet rouge sang.
« Belle bête », ne puis-je m’empêcher de commenter.
« Une française, j’ai eu du mal à la faire venir, mais je ne regrette pas. Il n’y en a que deux comme ça à New York. L’autre c’est ma fille qui la conduit.
-Vous avez déjà une fille qui conduit ?
-Voyons, Fraser, ne jouez pas ce jeu là avec moi, je pourrais presque être votre mère. D’ailleurs, vous aurez bien besoin d’un soutien dans cette affaire. C’est votre père le grand type avec les cheveux gris ? » Je fis oui de la tête.
« -Vous aurez besoin de lui, c’est peut-être le moment d’enterrer la hache de guerre, Emma m’a dit que tout n’était pas clair entre vous.
-Je tâcherai d’essayer, dis-je un peu sur la réserve.
-N’essayez pas, faites le, comme dit je ne sais plus qui dans je ne sais plus quel film ! » me lança la grande rouquine en s’asseyant au volant de son  petit bijou.
Elle saisit une paire de petites ballerines noires et entreprit de les échanger contre ses escarpins. J’entrevis une paire de très longues jambes qui prenaient place sous le volant. Elle jeta négligemment les talons aiguille sur le siège passager. L’avocate démarra ma foi avec une douceur toute féline et le moteur ronronna tranquillement sous le capot étincelant. Elle devait faire le bonheur du  lavage automatique de son quartier.
« -Rendez-vous demain devant la pizzeria, là, chez Pablo ?
-Paulo ! Ok, à quelle heure ?
-Neuf heures trente, j’ai d’autres affaires en cours en ce moment et il faut que je passe chez le procureur avant.
-Neuf heures trente, pour une visite guidée du lieu du crime, ça roule Maître ! Bonne route ! Et… merci !
-Tout reste à faire ! » me cria-t-elle en partant.
C’est tout juste si je n’agitais pas mon mouchoir en la regardant démarrer.
Je me retournai juste à temps pour surprendre mon père la main sur le bras d’Emma. Sans doute lui faisait-il le serment de ne plus jamais repartir. Les femmes aiment qu’on leur mente.
Moi, j’avais une faim de loup. Je m’avançais résolument vers le couple, bien décidé à dévorer tout le stock de rouleaux de printemps du Vi Daï le petit restau vietnamien en bas de chez moi.

Nous avions fait bombance tous les trois avec Emma et j’étais drôlement content de retrouver mon appart. Maugham n’avait pas pu se libérer, ce n’était que partie remise et je me promettais d’aller la remercier dès demain matin en personne. En attendant, je lui avais passé un coup de fil qui avait ouvert de nouvelles perspectives d’avenir avec ma blonde. Cette aventure aurait-elle au moins une conséquence agréable ? Je n’osais encore trop y croire. Maugham aimait les mecs auréolés de danger et harcelés par un destin contraire. Quant à moi, j’aspirais à une vie plus tranquille finalement, j’avais eu mon compte d’ennuis pour des mois, enfin, c’est ce que j’espérais.
J’étais seul à l’appartement, papa et Emma s’étaient éclipsés. Officiellement, le beau Bruce raccompagnait celle qui était encore sa femme. Quel veinard ! Emma avait vraiment une patience d’ange avec lui, si on m’avait dit qu’à peine arrivé, mon séducteur de père réussirait à se remettre le cœur (et le reste) d’Emma dans la poche… Je connaissais vraiment mal la psychologie féminine. Il faudrait que je demande quelques leçons à cet enfoiré !
Sarah Lowenstein voulait voir les lieux du crime et refaire le chemin que j’avais parcouru l’avant-veille. J’en profiterais pour saluer Maugham et l’inviter quelque part, dans un grand restau, et au cinéma. Le cinéma ne serait peut-être pas une étape obligatoire… Si je m’y prenais bien, elle débarquerait peut-être après demain ici avec sa petite valise et son énorme trousse de maquillage ! Je m’endormais en pensant à elle, enfin, à ses cuisses et puis à ses …
Le lendemain, je me réveillai tôt, six heures trente. J’en profitai pour bondir sur mon PC, et me remettre un peu dans le bain de la Bourse. J’avais loupé pas mal d’épisodes et mes clients n’allaient pas me faire de cadeaux ; si je pouvais rapidement dégoter une ou deux petites affaires juteuses, ça me dépannerait bien. Je me plongeai dans mes statistiques et mes graphiques, tout en passant quelques coups de fil. J’avais rendez vous à neuf heures trente avec Lowenstein, ça me laissait un peu de temps. Elle avait intérêt à me sortir de là vite fait, je n’avais pas que ça à faire moi, de me balader le matin sur des lieux de crime, en plus, à présent, il fallait que j’assure pour lui payer ses honoraires.
Deux femmes à entretenir, je me demandais s’il ne valait pas mieux attendre encore un peu que mes finances se renflouent avant de concrétiser avec Maugham. Bah ! On verrait bien, il fallait saisir la chance quand elle passait ! Tout trader de base se doit d’être opportuniste, et je ressentais psychologiquement une rage de dents aigüe depuis l’épisode au poste de police. Dents de sagesse ? Me connaissant j’aurais plutôt penché pour un rallongement des canines.
Je ne savais toujours pas grand-chose du mec qui s’était foutu en travers de mon chemin ce soir là… Il s’agissait d’un promoteur immobilier, m’avait laissé entendre Lockwood, et Lowenstein devait essayer d’en savoir plus. Je décidai d’assouvir ma soif de vengeance sur les valeurs du bâtiment. C’était de toute façon la grosse pagaille là dedans. Ce mec traficotait sans doute dans des combines louches, blanchiment d’argent ? Dettes de jeu, que sais-je ? Un règlement de compte sûrement ! Qu’est-ce que ça aurait pu être d’autre ? Pas un crime passionnel ! Les nanas ne descendent pas leur mec dans la rue à coups de couteau !
Et cette bille oubliée dans une poche ? Qu’est-ce qu’elle foutait là ? Il avait largement passé l’âge d’y jouer. Tiens d’ailleurs où était-elle passée ? Je me mis à la chercher partout, les flics avaient fouillé l’appart et mis mes affaires sens dessus dessous. Mes vêtements étaient à même le sol et j’allais avoir une sacrée note de pressing. Je pestais contre leur sans-gêne ! Je me mis à quatre pattes et regardais sous mon lit, la bille avait sûrement roulé lorsque j’avais retiré mon falzar l’autre soir.
Elle était là. Calée contre la plinthe, au coin de la pièce, comme si elle avait voulu se cacher. Je la ramassais, satisfait : ils n’avaient pas eu ma bille ! Mon triomphe serait total, j’en étais presque sûr à présent. Je ne sais pas ce qui me poussait à transformer ce porte poisse en porte bonheur, l’habitude sans doute de toujours essayer de tourner à mon avantage les pires situations. Je m’en étais toujours sorti comme ça, et cette aventure ne serait pas une exception. Je tentais de m’en persuader.

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