Je
n’avais qu’une hâte, reprendre le cours de ma vie là où je l’avais laissé. Je
raccompagnai Lowenstein au parking réservé aux avocats. Elle s’arrêta devant un
superbe cabriolet rouge sang.
« Belle
bête », ne puis-je m’empêcher de commenter.
« Une
française, j’ai eu du mal à la faire venir, mais je ne regrette pas. Il n’y en
a que deux comme ça à New York. L’autre c’est ma fille qui la conduit.
-Vous
avez déjà une fille qui conduit ?
-Voyons,
Fraser, ne jouez pas ce jeu là avec moi, je pourrais presque être votre mère.
D’ailleurs, vous aurez bien besoin d’un soutien dans cette affaire. C’est votre
père le grand type avec les cheveux gris ? » Je fis oui de la tête.
« -Vous
aurez besoin de lui, c’est peut-être le moment d’enterrer la hache de guerre,
Emma m’a dit que tout n’était pas clair entre vous.
-Je
tâcherai d’essayer, dis-je un peu sur la réserve.
-N’essayez
pas, faites le, comme dit je ne sais plus qui dans je ne sais plus quel
film ! » me lança la grande rouquine en s’asseyant au volant de
son petit bijou.
Elle
saisit une paire de petites ballerines noires et entreprit de les échanger
contre ses escarpins. J’entrevis une paire de très longues jambes qui prenaient
place sous le volant. Elle jeta négligemment les talons aiguille sur le siège
passager. L’avocate démarra ma foi avec une douceur toute féline et le moteur
ronronna tranquillement sous le capot étincelant. Elle devait faire le bonheur
du lavage automatique de son quartier.
« -Rendez-vous
demain devant la pizzeria, là, chez Pablo ?
-Paulo !
Ok, à quelle heure ?
-Neuf
heures trente, j’ai d’autres affaires en cours en ce moment et il faut que je
passe chez le procureur avant.
-Neuf
heures trente, pour une visite guidée du lieu du crime, ça roule Maître !
Bonne route ! Et… merci !
-Tout
reste à faire ! » me cria-t-elle en partant.
C’est
tout juste si je n’agitais pas mon mouchoir en la regardant démarrer.
Je
me retournai juste à temps pour surprendre mon père la main sur le bras d’Emma.
Sans doute lui faisait-il le serment de ne plus jamais repartir. Les femmes
aiment qu’on leur mente.
Moi,
j’avais une faim de loup. Je m’avançais résolument vers le couple, bien décidé
à dévorer tout le stock de rouleaux de printemps du Vi Daï le petit restau
vietnamien en bas de chez moi.
Nous
avions fait bombance tous les trois avec Emma et j’étais drôlement content de
retrouver mon appart. Maugham n’avait pas pu se libérer, ce n’était que partie
remise et je me promettais d’aller la remercier dès demain matin en
personne. En attendant, je lui avais passé un coup de fil qui avait ouvert de
nouvelles perspectives d’avenir avec ma blonde. Cette aventure aurait-elle au
moins une conséquence agréable ? Je n’osais encore trop y croire. Maugham aimait
les mecs auréolés de danger et harcelés par un destin contraire. Quant à moi,
j’aspirais à une vie plus tranquille finalement, j’avais eu mon compte d’ennuis
pour des mois, enfin, c’est ce que j’espérais.
J’étais
seul à l’appartement, papa et Emma s’étaient éclipsés. Officiellement, le beau
Bruce raccompagnait celle qui était encore sa femme. Quel veinard ! Emma
avait vraiment une patience d’ange avec lui, si on m’avait dit qu’à peine
arrivé, mon séducteur de père réussirait à se remettre le cœur (et le reste) d’Emma
dans la poche… Je connaissais vraiment mal la psychologie féminine. Il faudrait
que je demande quelques leçons à cet enfoiré !
Sarah
Lowenstein voulait voir les lieux du crime et refaire le chemin que j’avais
parcouru l’avant-veille. J’en profiterais pour saluer Maugham et l’inviter
quelque part, dans un grand restau, et au cinéma. Le cinéma ne serait peut-être
pas une étape obligatoire… Si je m’y prenais bien, elle débarquerait peut-être
après demain ici avec sa petite valise et son énorme trousse de
maquillage ! Je m’endormais en pensant à elle, enfin, à ses cuisses et
puis à ses …
Le
lendemain, je me réveillai tôt, six heures trente. J’en profitai pour bondir
sur mon PC, et me remettre un peu dans le bain de la Bourse. J’avais loupé pas
mal d’épisodes et mes clients n’allaient pas me faire de cadeaux ; si je
pouvais rapidement dégoter une ou deux petites affaires juteuses, ça me
dépannerait bien. Je me plongeai dans mes statistiques et mes graphiques, tout
en passant quelques coups de fil. J’avais rendez vous à neuf heures trente avec
Lowenstein, ça me laissait un peu de temps. Elle avait intérêt à me sortir de
là vite fait, je n’avais pas que ça à faire moi, de me balader le matin sur des
lieux de crime, en plus, à présent, il fallait que j’assure pour lui payer ses
honoraires.
Deux
femmes à entretenir, je me demandais s’il ne valait pas mieux attendre encore
un peu que mes finances se renflouent avant de concrétiser avec Maugham.
Bah ! On verrait bien, il fallait saisir la chance quand elle
passait ! Tout trader de base se doit d’être opportuniste, et je ressentais
psychologiquement une rage de dents aigüe depuis l’épisode au poste de police.
Dents de sagesse ? Me connaissant j’aurais plutôt penché pour un
rallongement des canines.
Je
ne savais toujours pas grand-chose du mec qui s’était foutu en travers de mon
chemin ce soir là… Il s’agissait d’un promoteur immobilier, m’avait laissé
entendre Lockwood, et Lowenstein devait essayer d’en savoir plus. Je décidai
d’assouvir ma soif de vengeance sur les valeurs du bâtiment. C’était de toute
façon la grosse pagaille là dedans. Ce mec traficotait sans doute dans des
combines louches, blanchiment d’argent ? Dettes de jeu, que sais-je ?
Un règlement de compte sûrement ! Qu’est-ce que ça aurait pu être
d’autre ? Pas un crime passionnel ! Les nanas ne descendent pas leur
mec dans la rue à coups de couteau !
Et
cette bille oubliée dans une poche ? Qu’est-ce qu’elle foutait là ?
Il avait largement passé l’âge d’y jouer. Tiens d’ailleurs où était-elle
passée ? Je me mis à la chercher partout, les flics avaient fouillé
l’appart et mis mes affaires sens dessus dessous. Mes vêtements étaient à même
le sol et j’allais avoir une sacrée note de pressing. Je pestais contre leur
sans-gêne ! Je me mis à quatre pattes et regardais sous mon lit, la bille
avait sûrement roulé lorsque j’avais retiré mon falzar l’autre soir.
Elle
était là. Calée contre la plinthe, au coin de la pièce, comme si elle avait
voulu se cacher. Je la ramassais, satisfait : ils n’avaient pas eu ma
bille ! Mon triomphe serait total, j’en étais presque sûr à présent. Je ne
sais pas ce qui me poussait à transformer ce porte poisse en porte bonheur,
l’habitude sans doute de toujours essayer de tourner à mon avantage les pires
situations. Je m’en étais toujours sorti comme ça, et cette aventure ne serait
pas une exception. Je tentais de m’en persuader.

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