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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 5: le cauchemar continue

J'en revenais pas, j'avais à peine eu le droit de m'habiller pendant qu'un flic noir me lisait mes droits, deux autres malabars uniformisés me passaient les menottes et me fouillaient. J'avais l'air fin devant papa qui n'en comprenait pas une ramée, et à qui j'avais juste eu le temps de demander qu'il prévienne Emma pour qu'elle m'envoie un avocat d'urgence. Emma saurait quoi faire, elle avait travaillé au bureau d'un procureur et elle avait des tas de copains avocats.
Encore fallait-il qu’elle laisse mon père prononcer plus de trois mots sur son répondeur avant d’effacer le message ! A moins qu’il ne réussisse à coincer une de ses chaussures Goodyear vachette pleine fleur cousue main dans sa porte blindée, Emma ne lui donnerait sûrement aucune chance d’en placer une… Je me sentais mal.
Le mec d'hier soir avait sûrement été retrouvé et Connie avait sûrement ouvert sa grande gueule. Mon café noir du matin ne m'avait jamais autant manqué, en plus, ils allaient à tous les coups me pressurer de questions, et il faudrait faire gaffe à ce que j'allais répondre: "la vérité", une petite voix dans ma tête me répétait inlassablement cette évidence.
Après tout qu'est-ce que je risquais? J'avais rien fait que de lui piquer une bille, on n'envoie pas quelqu'un en prison pour ça ?...La petite voix n'en était pas si sûre.
Cette arrestation musclée m'avait complètement déboussolé, j'avais entendu qu'ils voulaient fouiller l'appartement, papa ne leur avait opposé aucune résistance. Finalement, il allait encore profiter de la situation, le bougre, le voilà maître de mon appart pendant que je serais en prison! En prison? La petite voix était au comble de l'affolement.
J'aurais voulu être plus vieux de 48 heures, pour voir si je m'en étais sorti. J'étais en train de réaliser un rêve de gosse: je traversais New York dans une bagnole de flics, toutes sirènes hurlantes, à un détail prés: j'étais pas au volant, mais pris en sandwich à l'arrière entre deux molosses qui avaient un indice de masse corporelle largement supérieur à ce qui était préconisé.

Je sentais mon stock d'humour en chute libre et j'étais à deux doigts de me mettre à sangloter comme un bébé. Depuis mon plus jeune âge, j'avais toujours redouté d'être condamné à tort pour un crime que je n'aurais pas commis. J'avais fait quelques bêtises, mais je ne m'étais jamais fait prendre et c'est pas deux ou trois petits trafics pour arrondir les fins de mois difficiles qui auraient pu mettre la puce à l'oreille des flics à mon sujet...A moins que...à moins que le mec que j'avais trouvé soit un gros bonnet et que quelques personnes bien placées ne veuillent me faire porter le chapeau. Nom de Dieu...l'aiguille de mon trouillomètre interne sauta d'un coup bien plus haut que le plus haut de l'échelle de Richter.

Au bout d'un temps très long qui à postériori me sembla bien trop court, nous arrivâmes au poste de police de Manhattan. J'étais comme anesthésié et je n'ai pas vu venir la grosse pogne du mec qui m'a sorti de la bagnole où finalement je ne devais pas me sentir si mal. Si seulement j'avais eu le temps de boire mon café...La petite voix ne disait plus rien et je sentais le petit garçon de six ou sept ans que j'avais été recroquevillé en moi comme un témoin impuissant. C'est là que j'ai commencé à être content que papa soit revenu la veille, je sentais que j'allais avoir besoin de lui. J'espérais que lui aussi le sentait.
Des fois en plein cauchemar les rêves les plus fous se permettent une petite incartade.
Je fus poussé vers une espèce de comptoir où je dus énoncer mon identité et où ils prirent mes empreintes digitales. J'étais cuit, s'ils les trouvaient sur le mec, je pouvais dire adieu à la liberté. Ensuite mes deux poteaux de soutènement me poussèrent à nouveau vers un endroit plus éclairé où on me colla un panneau dans les mains et où je fus pris en photo sous tous les angles, je me sentais comme un con. On avait tellement joué à ça quand on était mômes, cette fois, j'y étais. Je l'avais bien gagné mon rôle dans cette série B...Je me demandais juste qui avait écrit le scénario. C'était pas le moment de piquer un fou rire, de toute façon, j'avais une panne de zygomatiques.
Après, ils m'ont collé dans une cellule avec des barreaux dernier cri, à fermeture électronique. Je me suis laissé tomber sur le banc crado, la tête entre les mains, je me refaisais le film d'hier soir. Pourquoi moi ? Il y en avait certainement plein d'autres qui étaient passés par là et l'avaient vu, Frankenstein, dans sa flaque rouge!
C'est à ce moment là qu'ils ont amené Connie, ils l'ont installée dans la cellule d'en face. J'étais trop tétanisé pour lui gueuler dessus, mais j'entendais la petite voix du dedans qui s'en donnait à cœur joie. Si ça pouvait lui faire plaisir...De toute façon, les flics ne m'ont pas laissé le temps de préparer un discours. Ils sont revenus, à trois, cette fois, le flic noir était avec les deux clones. Ils m'ont conduit dans un bureau.
Le noir s'installa derrière une table. J'avais l'impression d'avoir déjà vécu cette scène, de connaître par cœur ce qui allait se passer. Un autre mec est venu avec un café qu'il a posé devant mon interlocuteur puis s'est installé derrière un autre bureau et a commencé à taper sur son clavier avant même qu'aucun de nous ait ouvert la bouche.
"- Nom, prénom, adresse, profession" énonça le noir par dessus les dossiers posés entre lui et moi.
-Fraser, Jack, 278 Minogue square, trader.
-Mouais." Un badge sur le revers du veston de mon interlocuteur m'apprit qu'il s'agissait de l'inspecteur Phil quelque chose, le badge se retournait sans arrêt et je n'arrivais pas à lire son nom en entier. Il sirota en silence son café, comme je l'enviais d'avoir une vie si simple, se lever le matin, partir au boulot, arrêter des mecs au saut du lit, les interroger en buvant du café, manger de délicieux sandwichs, coffrer les mecs arrêtés après leur avoir fait cracher le morceau, et rentrer chez lui se pieuter en regardant un match à la télé.
Il jouait négligemment avec un petit sac plastique style congélation, qui traînait sur le bureau.
"-Vous avez déjà vu ça quelque part ? " me demanda-t-il.
Je regardai plus attentivement le sachet et l'évidence me sauta aux yeux. Je crois que j'ai dû blanchir d'un coup. Je me suis senti mal.

"-Ca ne va pas ? Vous voulez un café peut-être ?

-Euh, oui, oui, un café me ferait le plus grand bien" murmurai-je, complètement abruti.
Phil agitait entre ses longs doigts fins les deux cartes de visite que j'avais négligées au profit de la bille hier soir.

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