Kyle
avait quitté la pizzeria avant tout le monde et était rentré au magasin. En
tapant sur les touches de l’alarme, à la lumière de la veilleuse qui
surplombait l’entrée du magasin, il avait constaté la trace vague mais bien
reconnaissable de ses empreintes sur les chiffres du code d’entrée.
A
peine à l’intérieur, il se dirigea vers le lavabo où il s’était si longuement
lavé les mains la veille et emporta une petite éponge afin de nettoyer les
dernières traces de son secret.
Il
eut juste le temps de ranger l’éponge à sa place avant que Connie arrive. Il
lui ouvrit la porte.
« Si
vous êtes toujours d’accord, » dit-elle en se grattant l’aisselle, « je
profiterais bien de votre offre.
-Pas
de problème Connie, si on peut s’entraider, suivez-moi c’est par là. »
Kyle
poussa une porte juste avant celle de son réduit que Connie connaissait déjà et
appuya sur un interrupteur. La sexagénaire découvrit un couloir assez long qui
devait courir tout le long du magasin. Des portes fermées s’y découpaient à
intervalle non régulier. Elle en compta trois. Kyle ouvrit la deuxième et
alluma la lumière dans une petite salle de bains.
Il
posa la porte d’une cabine de douche et farfouilla dans un placard duquel il
sortit une grande serviette éponge.
« Il
vous faut peut-être une brosse à cheveux ? » dit-il en la
dévisageant.
Connie
tortilla machinalement ses nattes où seuls quelques rares cheveux Auburn
rappelaient son ancienne splendeur au milieu d’une dominante grise.
« Ce
sera pas de refus ».
« Laissez
vos vêtements sur ce tabouret » dit-il en le sortant de dessous le
lavabo. « Je passerai tout à
l’heure vous en déposer d’autres, il faut absolument laver ceux-là »
dit-il en désignant l’accoutrement de la clocharde. « Sinon, les
puces ne vous laisseront aucun répit ».
Connie
hocha la tête. Il avait raison, mais qu’allait-elle mettre ensuite ? Elle
évacua cette question sans réponse et commença à défaire l’une de ses nattes.
Comme
répondant à ce signal, Kyle tourna les talons et referma la porte de la salle
de bains derrière lui.
A
peine était-il sorti que Connie se laissa choir sur le tabouret. Depuis combien
de temps n’avait-elle pas pris une douche dans une vraie salle de bains ?
Quatre ? Cinq ans peut-être ?
Elle
regarda autour d’elle. Le carrelage à petits carreaux verts d’eau était ancien
mais propre et tout était entretenu, l’émail du lavabo et de la douche brillait
d’une blancheur qu’aucune pub de produit d’entretien n’aurait reniée.
Elle
fit passer par-dessus sa tête son vieux sweatshirt et les deux teeshirts
qu’elle portait en dessous. Pas de soutif, depuis longtemps. Le jean tomba au
sol à son tour. Elle sentit les courbatures lorsqu’elle défit les nœuds de ses
baskets qui l’empêchaient de retirer complètement le pantalon. Elle eut quelques
scrupules à abandonner son slip aux élastiques tout détendus. Enfin dans un
ultime renoncement à toute vergogne déplacée, elle le posa sur la pile de
vêtements, par terre, à côté de la porte.
Au
moment d’enjamber la petite marche qui la menait vers le bac à douche, elle se
rendit compte qu’elle avait oublié de défaire son autre natte. Elle exécuta ce
geste qu’elle faisait depuis qu’elle avait huit ans, l’élastique claqua et
sauta dans un coin de la pièce. Sans lunettes, Connie savait qu’elle ne le
retrouverait pas. Foutu pour foutu, elle allait devoir s’en passer.
Quand
elle actionna le robinet et que l’eau d’abord froide, puis délicieusement
chaude, commença à couler, elle la laissa devenir presque brûlante puis
stabilisa la température.
Elle
oublia qui elle était, et où elle était.
Les
douches étaient devenues un luxe rare et celle-ci était l’équivalent d’un
séjour dans un palace aux Baléares pour une femme abandonnée par la vie.
Une
douce vapeur bienfaisante envahit peu à peu la minuscule salle d’eau et Connie
ne vit ni n’entendit Kyle ouvrir la porte, retirer le petit tas abandonné de
vêtements et de chaussures, et déposer à sa place d’autres vêtements pliés.
Quand
elle se décida enfin à arrêter l’eau, elle eut un peu honte de ne pas avoir
fait attention au temps écoulé. Elle avait trouvé dans la cabine de douche une
bouteille de shampoing et l’avait utilisée. Ses cheveux lui arrivaient à mi-
bras et ondulaient légèrement, elle les
tordit un peu avant de sortir de la douche.
En
poussant la porte de la cabine, elle découvrit avec stupeur une brosse à
cheveux posée au sommet d’une petite pile de vêtements noirs.
Elle
s’enroula dans la grande serviette moelleuse et se sécha lentement, comme
hésitant à se lover dans ces habits étrangers, puis, n’y tenant plus, elle se
brossa rapidement les cheveux, les roula en chignon qu’elle fixa avec
l’élastique survivant et entreprit de déplier les vêtements déposés par son
bienfaiteur.
Il
s’agissait d’une espèce de pyjama, du genre de ceux que l’on met pour faire du
judo. Elle se sentit immédiatement à l’aise dedans, le tissu : de la
soie ?...était parfaitement confortable et chaud. Il y avait aussi un grand
châle de laine qu’elle enroula autour de ses épaules.
Kyle
frappa doucement à la porte juste à ce moment là. Elle fit tourner la poignée
en porcelaine dans sa main et lui ouvrit grand la porte.
Il
la regarda des pieds à la tête, soupesant sa métamorphose.
Le
pantalon était un peu trop long et recouvrait ses pieds.
Connie
lui sourit puis éternua.
« Il
vous faut absolument des chaussures » enchaîna-t-il, « je n’en ai
malheureusement pas à votre taille » reprit-il sans sourire, « je
vais vous prêter des chaussettes en attendant que vos baskets soient sèches, ne
restez pas sur le carrelage, venez. »
Connie
ne savait pas quoi dire, elle le suivit dans le couloir jusqu’à la troisième porte.
Elle était ouverte. Il s’agissait d’une chambre qui aurait pu être celle d’un
adolescent : un bureau, une armoire, un lit, une commode, des posters
d’arts martiaux au mur.
Kyle
se pencha sur la commode et en sortit une paire de chaussettes noires qu’il
tendit à Connie.
« Mettez
ça, ne prenez pas froid » lui dit-il. Puis :
« Vous
dormirez ici, vous serez bien. »
Il
la regarda encore une fois comme tout à l’heure et ajouta :
« On
se voit demain » avant de sortir de la chambre et de fermer la porte.
Restée
seule, Connie regarda la poignée de porte, espérant la voir inverser sa
rotation, mais entendit les pas de Kyle s’éloigner dans le couloir. Alors, un
mot qu’elle ne prononçait pas très souvent sortit de ses lèvres gercées :
« merci ».

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