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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 26 : Au chaud

Kyle avait quitté la pizzeria avant tout le monde et était rentré au magasin. En tapant sur les touches de l’alarme, à la lumière de la veilleuse qui surplombait l’entrée du magasin, il avait constaté la trace vague mais bien reconnaissable de ses empreintes sur les chiffres du code d’entrée.
A peine à l’intérieur, il se dirigea vers le lavabo où il s’était si longuement lavé les mains la veille et emporta une petite éponge afin de nettoyer les dernières traces de son secret.
Il eut juste le temps de ranger l’éponge à sa place avant que Connie arrive. Il lui ouvrit la porte.
« Si vous êtes toujours d’accord, » dit-elle en se grattant l’aisselle,  « je profiterais bien de votre offre.
-Pas de problème Connie, si on peut s’entraider, suivez-moi c’est par là. »
Kyle poussa une porte juste avant celle de son réduit que Connie connaissait déjà et appuya sur un interrupteur. La sexagénaire découvrit un couloir assez long qui devait courir tout le long du magasin. Des portes fermées s’y découpaient à intervalle non régulier. Elle en compta trois. Kyle ouvrit la deuxième et alluma la lumière dans une petite salle de bains.
Il posa la porte d’une cabine de douche et farfouilla dans un placard duquel il sortit une grande serviette éponge.
« Il vous faut peut-être une brosse à cheveux ? » dit-il en la dévisageant.
Connie tortilla machinalement ses nattes où seuls quelques rares cheveux Auburn rappelaient son ancienne splendeur au milieu d’une dominante grise.
« Ce sera pas de refus ».
« Laissez vos vêtements sur ce tabouret » dit-il en le sortant de dessous le lavabo.   « Je passerai tout à l’heure vous en déposer d’autres, il faut absolument laver ceux-là » dit-il en désignant l’accoutrement de la clocharde. « Sinon, les puces ne vous laisseront aucun répit ».
Connie hocha la tête. Il avait raison, mais qu’allait-elle mettre ensuite ? Elle évacua cette question sans réponse et commença à défaire l’une de ses nattes.
Comme répondant à ce signal, Kyle tourna les talons et referma la porte de la salle de bains derrière lui.
A peine était-il sorti que Connie se laissa choir sur le tabouret. Depuis combien de temps n’avait-elle pas pris une douche dans une vraie salle de bains ? Quatre ? Cinq ans peut-être ?
Elle regarda autour d’elle. Le carrelage à petits carreaux verts d’eau était ancien mais propre et tout était entretenu, l’émail du lavabo et de la douche brillait d’une blancheur qu’aucune pub de produit d’entretien n’aurait reniée.
Elle fit passer par-dessus sa tête son vieux sweatshirt et les deux teeshirts qu’elle portait en dessous. Pas de soutif, depuis longtemps. Le jean tomba au sol à son tour. Elle sentit les courbatures lorsqu’elle défit les nœuds de ses baskets qui l’empêchaient de retirer complètement le pantalon. Elle eut quelques scrupules à abandonner son slip aux élastiques tout détendus. Enfin dans un ultime renoncement à toute vergogne déplacée, elle le posa sur la pile de vêtements, par terre, à côté de la porte.
Au moment d’enjamber la petite marche qui la menait vers le bac à douche, elle se rendit compte qu’elle avait oublié de défaire son autre natte. Elle exécuta ce geste qu’elle faisait depuis qu’elle avait huit ans, l’élastique claqua et sauta dans un coin de la pièce. Sans lunettes, Connie savait qu’elle ne le retrouverait pas. Foutu pour foutu, elle allait devoir s’en passer.
Quand elle actionna le robinet et que l’eau d’abord froide, puis délicieusement chaude, commença à couler, elle la laissa devenir presque brûlante puis stabilisa la température.
Elle oublia qui elle était, et où elle était.
Les douches étaient devenues un luxe rare et celle-ci était l’équivalent d’un séjour dans un palace aux Baléares pour une femme abandonnée par la vie.
Une douce vapeur bienfaisante envahit peu à peu la minuscule salle d’eau et Connie ne vit ni n’entendit Kyle ouvrir la porte, retirer le petit tas abandonné de vêtements et de chaussures, et déposer à sa place d’autres vêtements pliés.
Quand elle se décida enfin à arrêter l’eau, elle eut un peu honte de ne pas avoir fait attention au temps écoulé. Elle avait trouvé dans la cabine de douche une bouteille de shampoing et l’avait utilisée. Ses cheveux lui arrivaient à mi- bras et ondulaient légèrement, elle  les tordit un peu avant de sortir de la douche.
En poussant la porte de la cabine, elle découvrit avec stupeur une brosse à cheveux posée au sommet d’une petite pile de vêtements noirs.
Elle s’enroula dans la grande serviette moelleuse et se sécha lentement, comme hésitant à se lover dans ces habits étrangers, puis, n’y tenant plus, elle se brossa rapidement les cheveux, les roula en chignon qu’elle fixa avec l’élastique survivant et entreprit de déplier les vêtements déposés par son bienfaiteur.
Il s’agissait d’une espèce de pyjama, du genre de ceux que l’on met pour faire du judo. Elle se sentit immédiatement à l’aise dedans, le tissu : de la soie ?...était parfaitement confortable et chaud. Il y avait aussi un grand châle de laine qu’elle enroula autour de ses épaules.
Kyle frappa doucement à la porte juste à ce moment là. Elle fit tourner la poignée en porcelaine dans sa main et lui ouvrit grand la porte.
Il la regarda des pieds à la tête, soupesant sa métamorphose.
Le pantalon était un peu trop long et recouvrait ses pieds.
Connie lui sourit puis éternua.
« Il vous faut absolument des chaussures » enchaîna-t-il, « je n’en ai malheureusement pas à votre taille » reprit-il sans sourire, « je vais vous prêter des chaussettes en attendant que vos baskets soient sèches, ne restez pas sur le carrelage, venez. »
Connie ne savait pas quoi dire, elle le suivit dans le couloir jusqu’à la troisième porte. Elle était ouverte. Il s’agissait d’une chambre qui aurait pu être celle d’un adolescent : un bureau, une armoire, un lit, une commode, des posters d’arts martiaux au mur.
Kyle se pencha sur la commode et en sortit une paire de chaussettes noires qu’il tendit à Connie.
« Mettez ça, ne prenez pas froid » lui dit-il. Puis :
« Vous dormirez ici, vous serez bien. »
Il la regarda encore une fois comme tout à l’heure et ajouta :
« On se voit demain » avant de sortir de la chambre et de fermer la porte.
Restée seule, Connie regarda la poignée de porte, espérant la voir inverser sa rotation, mais entendit les pas de Kyle s’éloigner dans le couloir. Alors, un mot qu’elle ne prononçait pas très souvent sortit de ses lèvres gercées : « merci ».

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