Lowenstein
tirait doucement sur son cigarillo tout en écoutant distraitement le babil de
sa fille. Elles s’étaient donné rendez-vous dans ce french café qu’elles
affectionnaient tout particulièrement et où Sarah échappait momentanément aux
affaires judiciaires en tout genre qui agitaient le barreau new-yorkais. Jenny
lui parlait depuis un bon quart d’heure du mariage de son ex-meilleure amie
lorsque tout à coup elle s’arrêta net :
« -Tu
ne m’écoutes pas ! » se plaignit-elle en souriant et en tendant la
main par-dessus la table pour secouer le poignet libre de sa mère.
-Mais
si, ma chérie, je t’écoute, tu me parlais de Diane et de Jonathan, tu t’es
sentie soulagée de ne plus rien éprouver pour lui, je te comprends…Il ne sert
de rien de s’accrocher au passé. Tu as bien raison, va de l’avant. Un jeune
homme romantique…et fortuné t’attend quelque part ! »
Les
deux femmes partirent d’un éclat de rire complice.
« -Bon,
j’y vais, Karen ne va pas tarder… On doit réviser ensemble.
-Excellente
idée ! C’est toujours mieux de travailler en équipe ! Appelle-moi
quand tu as un moment, on ira au cinéma ?
-D’accord,
à plus tard…Porte toi bien ! Fais attention !
-Ne
t’inquiète pas, à plus ! »
Sarah
Lowenstein agita la main encore une fois pour saluer Jenny et lui envoyer un
baiser. Une fois sa fille partie, elle se replongea mentalement dans le dossier
Fraser.
En
admettant que son client était innocent, cette surprenante histoire de bille
laissait Sarah rêveuse. Mc Kenzie avait vraisemblablement passé l’âge de jouer
à quatre pattes dans la rue et les journaux avaient bien insisté sur le fait
qu’il n’avait apparemment aucun héritier. Pas d’enfants donc, et encore moins
de petits enfants… Un hasard ?! La longue expérience de l’avocate en
matière criminelle la portait à ne pas y croire un instant. Non, dans ce genre
d’affaires, il n’y avait pas de hasard. Chaque pièce du puzzle était
importante, même la plus petite.
Un
détail infime pouvait faire basculer une personne du côté de l’innocence ou de
la culpabilité et dans l’Etat de New York, tout comme dans la plupart de ceux des
Etats-Unis, on ne chipotait pas sur la culpabilité.
Le
téléphone de Lowenstein se mit à sonner, la musique de « mission
impossible » emplit un instant le petit café et des visages courroucés se
tournèrent vers la quinquagénaire rousse. Elle eut un petit geste d’excuse de
la main et pressa l’écouteur à son oreille.
« Maître
Lowenstein ? C’est moi ! Jack Fraser ! Lockwood me convoque à
son bureau dans une demi-heure ! Je ne sais pas ce qu’il a encore inventé,
il m’a dit qu’il avait du nouveau, il veut nous voir, vous et moi !
-OK !
Jack ! Pas de panique, ressaisissez-vous ! Ce n’est peut-être pas
plus mal, vous savez, on va avoir enfin l’occasion de lui prouver que vous
n’êtes pour rien dans cette affaire !!
-Vous
en avez de bonnes, vous ! Ca n’en finira donc jamais ?
-Ne
vous affolez pas, Jack, je ne vous laisse pas tomber, je serai là-bas !
Attendez-moi sur le parking des avocats ! »
Elle
raccrocha.
Son
cigarillo s’était éteint tout seul dans le cendrier ; Sarah poussa un
profond soupir. Elle espérait que Jack avait bien suivi son conseil et qu’il
n’était pas resté seul ces dernières vingt quatre heures. Il allait peut-être
avoir besoin d’un solide alibi. Elle ramassa ses affaires, paya grassement et
sortit. Son cabriolet l’attendait et elle fut en deux temps trois mouvements
sur le parking du commissariat.
Jack
ne tarda pas à arriver, à pied, comme toujours. Son air rebelle était encore
plus marqué qu’à l’habitude et il tirait nerveusement sur une cigarette.
« Je
croyais que vous arrêtiez de fumer ? » fut la première question de
Sarah.
« Oh,
ça va, hein, c’est l’hôpital qui se fout de la charité, là ! ».
L’humeur
de Jack ne s’était visiblement pas arrangée, Sarah ne s’attendait du reste pas
à le trouver très détendu.
« Est-ce
que vous avez pensé à m’apporter la bille ? » demanda-t-elle
aussitôt, histoire de le remettre dans le bain.
« Je
l’ai toujours sur moi… Sauf pour l’interrogatoire, là, je l’avais pas !
-Et
tant mieux, il valait mieux que Lockwood ne la trouve pas !
-Pourquoi
dites vous ça ?
-Je
ne sais pas, une intuition ! Donnez-la-moi ! Tout de suite ! Si
vous étiez à nouveau incarcéré et qu’il s’agisse d’une pièce à conviction, je
préfère que ce soit moi qui l’aie. Ne vous en faites pas, je prendrai soin
d’elle ! » Ajouta-t-elle avec un sourire en coin, comme elle voyait
Jack un peu réticent à la lui confier.
Jack
vit sa bille avalée par la poche de Lowenstein et se sentit aussi démuni que le
Golum du Seigneur de Anneaux au moment où son « Précieux » lui
échappait. Un sentiment mitigé de perte et de soulagement l’envahit, et il ne
savait plus exactement si c’était la perspective d’un nouvel interrogatoire ou
la perte de son drôle de porte-poisse qui le mettait dans cet état.
Il
décida de se laisser porter par les événements, cette fois. Il ne parlerait
qu’en présence de son avocat, et même, il tournerait sept fois la langue dans
sa bouche avant de proférer le moindre son !
En
voyant arriver l’étrange paire devant son bureau, la grande haridelle rousse et
son Lucky Luke, Lockwood ne put s’empêcher de se demander à quoi pouvait bien
ressembler l’ex mari de l’avocate. Il savait quelle réputation de femme
indépendante et imprenable elle s’était bâtie, et ressentit une pointe
d’admiration, matinée d’amusement.
Lowenstein
n’aimait pas les affaires faciles, si tant est qu’il y en eut. En tout cas, Phil
ne se souvenait pas avoir jamais entendu parler de beaucoup de défaites de sa
part. Au pire, elle s’en tirait avec une partie nulle et n’abandonnait pas
facilement.
L’inspecteur
appréciait les adversaires à sa mesure. Malheureusement, il ne gagnerait sans
doute aucun point Elo dans cette partie là. Elle se terminait trop vite. Quel
dommage !

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