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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 3 : les bulles de savon

Comme tous les matins, Samantha s'était réveillée avant toute la maisonnée, Joe son petit frère dormait encore à poings fermés et rien n'aurait pu le tirer du sommeil à cinq heures du matin, même pas la sirène des ambulances qui s'en donnaient à cœur joie au moins six fois par nuit. Sam, elle, elle les entendait. Elle ne s'y était jamais habituée depuis qu'ils avaient déménagé dans le centre de Manhattan. Elle bougea sa jambe droite puis la gauche, et encore la droite, elle s'arrangeait toujours pour poser la jambe droite au sol d'abord, on ne sait jamais, ça coûte rien d'être un tout petit peu superstitieuse.
Elle allongea le bras pour approcher la chaise roulante et en appuyant bien ses bras sur les montants du lit en bois, elle se hissa dedans. Au début, c'était très dur, mais maintenant elle savait faire des trucs beaucoup plus compliqués rien qu'avec ses bras. Elle roula sans bruit jusqu'aux toilettes et refit la même démonstration de sa force juvénile pour s'asseoir sur la cuvette.
Papa avait encore oublié de fermer le couvercle, elle n'aimait pas glisser ses doigts là dessous pour le remettre en place. Elle faisait beaucoup trop de trucs avec ses doigts, à force, c'était lassant. Si elle avait encore pu se servir de ses pieds, sûr qu'elle aurait essayé de faire un maximum de choses avec.
Parfois, elle se prenait au jeu et imaginait tout ce qu'elle pourrait faire avec ses pieds s'ils se remettaient à marcher. Ce serait des trucs bien plus dingues que danser ou même courir ! Courir...La nuit elle y arrivait et puis le matin, ses jambes étaient toujours aussi lourdes à soulever. Non, elle, ce dont elle rêvait c'était d'être funambule.
Elle avait vu à la télé ce mec prodigieux qui tendait un filin entre deux pics de montagne et s'élançait dessus. Ca c'était du grand art ! Rien que d'y penser, elle sentait le vent dans ses cheveux ! Une fois, elle en avait vu un qui faisait du vélo, peut-être qu'en tendant deux filins...avec des roues spéciales pour le fauteuil...Maman ne voudrait jamais...Papa, c'était à voir, elle le lui demanderait, plus tard, en ce moment avec Joe qui voulait faire du cheval, c'était déjà bien assez compliqué.
Elle avait déposé la sonde à sa place dans le désinfectant et tirait sur le rouleau de papier rose pour s'essuyer, puis la manœuvre de remise en fauteuil fut une fois encore accomplie. Elle n'appuya pas sur le bouton de la chasse d'eau pour ne pas réveiller maman qui dormait la tête sur la cloison, de l'autre côté. Il lui restait deux heures de sommeil et ce n'est pas Sam qui allait l'en priver.
Elle dirigea le fauteuil vers la fenêtre du salon et l'ouvrit, sur la petite table, il y avait le petit flacon avec du liquide vaisselle dedans et le petit cerceau magique que Sam aimait porter devant sa bouche. Elle le plongea dans le flacon et l'agita, puis elle se tourna vers la fenêtre et envoya des vœux dans ses bulles de savon sur Manhattan.



Trois étages plus bas, Anton Mac Kenzie dormait d’un sommeil définitif qu'aucun insomniaque, même chronique, ne lui aurait envié. Les bulles tombaient doucement autour de lui et s'écrasaient en faisant ploc, ploc... Le savon se mêlait à l'odeur âcre du sang séché et à part deux ou trois rats affairés, le monde entier tournait sans s'occuper de lui.



Si tout avait fonctionné comme d'habitude, à cette heure là il aurait dû être encore dans son lit douillet au cinquantième étage de la toute nouvelle tour "The Trocadéro" dont il était le promoteur immobilier. En effet, l'ordinateur centralisé qui régentait le superbe loft qu'il s'était réservé ne le réveillait pas avant 7h30. C'est seulement à cette heure là que les volets s'entrouvraient tranquillement, que la machine à café grésillait doucement en entonnant son compte goutte quotidien, mesurant le temps tel un sablier caféiné, et que le CD de George Mickael "ladies and gentlemen" commençait à tourner sur le lecteur de la Salle de bains. Ce matin, toute cette joyeuse machinerie se mettrait en route comme d'habitude et personne ne se rendrait compte de son irréparable absence avant encore quelques heures.
De toute façon, il y avait déjà longtemps que Steak, son fidèle bouledogue américain s'était résigné à utiliser la litière spécialement réservée à ses besoins quotidiens pendant les absences de son vénéré maître. Peut-être celui-ci tenterait-il, d'ici le soir, si son estomac criait trop famine, de pousser quelques minables aboiements qui ne seraient de toute façon pas perçus des voisins, l'appartement bénéficiant, en outre, d'une isolation phonique dernière génération.



Le cas d'Anton Mc Kenzie était un exemple typique de la réussite moderne, il avait tout ce qu'un homme qui souhaite "réussir" à vingt ans désire avoir : belles bagnoles, fric à gogo, poste important dans une très grosse entreprise, petites nanas consentantes quand le taux de testostérone l'exigeait, vacances à Bali ou aux Seychelles, bref, la totale. Pourtant, il était seul à crever, et à part son chien, il aurait été bien incapable de dire si quelqu'un l'avait vraiment aimé une fois dans sa vie. En ce qui concernait Steak, n'importe quel amateur de chien aurait pu témoigner que l'estomac étant directement relié au cerveau du bouledogue, quiconque tenait le sachet de croquettes à la main pouvait en deux minutes devenir l'objet de toute l'attention du clébard. Bien sûr, mieux valait éviter de tenir plus longtemps que nécessaire le dit sachet, l'animal ne faisant pas vraiment la différence entre le contenu et le contenant.



La machine à expresso finissait de remplir la deuxième tasse lorsque Connie se décida à aller chez Paulo annoncer la découverte du cadavre prés de son antre. Ses journées à elle  aussi était plutôt bien réglées, et aujourd'hui était un jour particulier, car comme tous les mercredis, elle se rendrait au centre de charité pour prendre sa douche hebdomadaire. En repassant en dessous de chez Samantha, la petite fille handicapée du troisième, elle vérifia que l'homme allongé était toujours là. En plein jour, et à jeun, elle n'eut pas besoin de se pincer pour se persuader de la vérité palpable de la situation. Ce mec était bel et bien mort. Elle en profita pour lui faire les poches, mais ne trouva qu'une ou deux cartes de visite froissées et un mouchoir encore en bon état qu'elle empocha. Elle ne portait plus de lunettes depuis quelques mois, les ayant perdu elle ne savait plus du tout où, et n'essaya même pas de déchiffrer le patronyme du type, en admettant que ces cartes étaient à lui.



"-Salut, camarade, tu vas toujours pas mieux, on dirait, remarque, le contraire serait étonnant, dans l'état où t'es...les miracles, ça fait plus de deux mille ans qu'il n'y en a plus eu!...et on n'a jamais été aussi nombreux à prier. Allez, je vais te sortir de là, avant que tu reprennes l'eau...faudrait pas que tu pourrisses trop vite, hein...Allez, je reviens, t'inquiète pas !"



Connie trottina jusqu'à la pizzeria-billard-salle de jeu de Paulo, ses jambes allaient bien aujourd'hui, rien que pour ça, ce serait une bonne journée. Elle vit la nouvelle petite blondasse que Paulo venait d'embaucher qui donnait un coup de balai devant la porte. Pas mal cette petite poulette et gentille avec ça, toujours un petit bout de sandwich à donner et pas regardante sur les fonds de bouteille traînant sur les tables.
Juliet Maugham vit la clocharde qui s'abritait sous l'escalier de service du 54 arriver à une vitesse anormale vers elle. Son manteau ne payait pas de mine et cette femme de la rue lui faisait de la peine. Il faudrait qu'elle pense à lui apporter son manteau de l'année passée. Ca lui tiendrait sûrement plus chaud que ce vieux pardessus masculin décati.

"-J'ai une information capitale!" lui lança-t-elle en arrivant à sa hauteur, "j'ai trouvé un homme.
-Waouh," lui répondit Juliet Maugham avec un petit sourire en coin, "ça c'est un scoop! Vous avez drôlement de la chance à votre âge, il était temps !
-Te moque pas, ma poulette", rétorqua Connie, "l'âge court plus vite que n'importe laquelle d'entre nous, et il finit toujours par nous rattraper.
-C'est pour ça que je fais du jogging", répondit Maugham, visiblement de bonne humeur, "ça entretient!
-Mouais, profites en bien tant que tes guibolles veulent bien te porter! Mieux vaut compter sur le jogging pour t'entretenir, que sur un homme, crois en une vieille guenon comme moi! ".

Décidément, Connie était une drôle de femme, il suffirait de peu pour que Maugham s'y attache. Elle partit d'un petit rire de gorge. Connie en profita pour enchaîner:

-"Ce que je voulais dire c'est ...un mort...j'ai trouvé un mort, là-bas, plus loin." dit-elle en agitant vaguement la main vers le fond de la rue.
-"Vous êtes bien sûr qu'il est mort? " lui demanda Juliet Maugham redevenue brusquement sérieuse.
-"Tout ce qu'il y a plus sûr, il n’a pas bougé depuis hier soir..." Connie se mordit la langue, ça, elle ne voulait pas que ça se sache.

Maugham ne fut pas étonnée : dans le quartier le taux de mortalité dépassait largement la moyenne nationale. Le soir, elle ne traînait pas et s'arrangeait pour attraper son bus pile à l'heure. Dés qu'elle pourrait elle décamperait de ce trou à rats, il y a longtemps qu'elle aurait dû le faire.



Une demi-heure plus tard, la rue où Connie dormait était bouclée et les flics empêchaient les badauds de baguenauder trop près.

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