Bertha
Freeman n’avait pas eu beaucoup de chance dans la vie. Elle avait pourtant eu
trois fils. Le premier, pauvre petit ange, elle n’avait pas eu le temps d’en
profiter, le bébé était mort dans la semaine qui avait suivi sa naissance. Mais
Bertha était jeune à l’époque et une fois le fond du désespoir touché, elle
était revenue à la surface de la vie tel un nageur qui ne veut pas mourir.
Bertha
et son mari avaient appris à leur
deuxième aîné, Carol, que « dans la vie il faut se battre », et lui,
dès ses quatre ans répondait :
« Moi, je suis un dur ! ».
Quand
on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard, il répondait sans
hésiter : « dictateur », ce qui faisait mourir de rire sa mère,
quant à son père, syndicaliste convaincu, il était plus réservé sur cette
vocation précoce.
Des
petits soldats en plastique inondèrent pendant des années le carrelage de
l’appartement et quelques bataillons furent engloutis par l’aspirateur. Disparus
au combat.
Puis
il y eut la guerre du golfe. Carol partit dans les premiers contingents, et les
Freeman ne le revirent jamais plus que sous la forme d’un cercueil recouvert
d’un magnifique drapeau des Etats-Unis.
Monsieur
Freeman ne s’en remit jamais et sombra dans une espèce de dépression chronique.
Il quitta Bertha, n’en pouvant plus de partager cette valise de plomb
qu’étaient leurs souvenirs communs.
Il
lui laissait Mortimer. Le plus petit fut dès lors encore plus protégé. Déjà, sa
place de cadet le prédisposait à toutes les attentions de sa mère. Ce fut le
cas plus encore après que le destin s’en soit attaqué une deuxième fois à sa
fratrie et fait valser en éclats le couple de ses parents.
Mortimer
eut la chance de grandir, lui, et n’eut jamais le droit d’avoir aucun jouet qui
ressemblait de près ou de loin à une arme ou à un soldat.
Tels
les parents de la Belle au Bois Dormant qui ne voulaient pas d’aiguille au
château, Bertha espérait avoir ainsi conjuré la malédiction qui semblait s’être
abattue sur sa descendance. Mais le destin est rusé, il porte toutes sortes de
masques, et lorsque Mortimer demanda innocemment son premier sac de billes,
Bertha ne le lui refusa pas. Dés lors, les rouages s’enclenchèrent et rien ne
put arrêter en route cette machine sans pitié qui broie tout devant elle et
qu’il faut bien appeler la vie.
Mortimer
avait une bande de copains, tous aussi accros que lui au jeu de billes. Ils
étaient cinq.
Il
y avait Doug, le meilleur copain de Mort, un sacré numéro : rouquin,
faisant bien deux ans de plus que son âge, il défendait la petite tribu et
quand il était là, personne n’osait approcher.
Montgomery,
lui, n’était pas téméraire, c’était l’intello de la bande, celui qui
réfléchissait avant chaque coup, utilisant des combinaisons compliquées. C’est
lui qui avait eu l’idée des tournois.
Ils
avaient fait un tabac dans la cour de l’école et bientôt leur marotte avait
gagné les deux tiers de l’établissement. Après l’école, même les petites sœurs
s’y mettaient.
Les
billes circulaient comme des dollars dans les tripots. Quand on en avait une
belle, les prix atteignaient des sommets. On n’était pas au pays du Dow Jones
pour rien. Les billes gagnantes étaient entourées d’une aura quasi mystique, ou
du moins largement teintée de superstition et de pensée magique.
Sean,
un petit brun râblé aux magnifiques yeux bleus, était le plus malin, il avait
bien compris l’intérêt de revendre ses billes gagnantes et il ne les gardait
que le temps de faire monter les prix. Lui, il savait que ce qui compte pour
les artistes dans son genre, ce n’est pas le matériel, c’est la main. Tout le
prédisposait sans aucun doute à être un
futur spéculateur.
Le
blond et longiligne Harvey venait parfois se mêler à leur quatuor de
choc ; lorsque son jumeau Neil n’était pas dans les parages. Sinon, ces
deux là étaient inséparables, ou plus exactement, Neil n’était pas très préteur
en ce qui concernait son partenaire de jeux intra-utérin.
Bertha,
très croyante à cette époque, ne laissait jamais son fils seul. Lorsqu’elle
travaillait le weekend, l’infirmière n’avait d’autre choix que de confier son fils
chéri à une espèce de garderie paroissiale. Celle-ci mise sur pied à
l’initiative du Père Patterson, rendait
bien service aux familles où les
parents, tenus par leurs obligations professionnelles, ne pouvaient se résoudre
à laisser les enfants livrés à eux-mêmes.
Ce
que Bertha Freeman ignorait, c’était l’interprétation toute personnelle de
Patterson concernant le précepte biblique « Laissez venir à moi les
agneaux de Dieu ». En effet, le père appartenait à la catégorie des loups.
Sa meute avait faim, et il était aux premières loges pour fournir de la chair
fraîche en abondance. Les loups savent si bien dissimuler leurs longues dents
derrière un sourire enjôleur, et un petit col de pasteur suffit la plupart du
temps à rassurer ceux qui ne demandent qu’à l’être.
Ce
samedi là, c’était en mai, et il faisait si beau. Mortimer avait convié ses
copains habituels à le rejoindre au gymnase derrière la salle paroissiale et
ils avaient tous répondu à l’appel, y compris Harvey et Neil, les deux jumeaux.
Ils étaient passés acheter des donuts au marché et ils se lançaient le sachet
en papier gras de mains en mains, chacun prélevant au passage un précieux
beignet troué au centre.
Ils
avaient prévu de mettre au point quelques nouvelles combinaisons et Mortimer,
le plus passionné rêvait déjà de hisser le jeu de billes au niveau du snooker.
Le
petit Montgomery, d’origine britannique avait initié Mort aux règles complexes
de ce jeu de billard remontant à la fin du XIXème siècle. Toute la joyeuse
bande s’était engouffrée dans la petite cour derrière le gymnase, là où les
plus jeunes venaient se dégourdir les jambes après la sieste.
Mais
là, il était quatorze heures et les enfants dormaient dans le dortoir qui leur
était réservé, surveillé par une ou deux nurses. La petite cour goudronnée
était donc aux garçons, terrain de jeux idéal, aplani et propre.
Les
nurses les avaient entendus arriver et puis le bruit joyeux des rires s’était
tari, et les enfants n’avaient jamais été revus. Disparus.
De
Mortimer, on n’avait retrouvé, abandonnée au sol, que la petite bombe au poivre
que son père lui avait offert avant de fuir ses responsabilités paternelles et
conjugales. Une arme dérisoire pour un combattant non averti.

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