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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 34 : Bertha et les loups

Bertha Freeman n’avait pas eu beaucoup de chance dans la vie. Elle avait pourtant eu trois fils. Le premier, pauvre petit ange, elle n’avait pas eu le temps d’en profiter, le bébé était mort dans la semaine qui avait suivi sa naissance. Mais Bertha était jeune à l’époque et une fois le fond du désespoir touché, elle était revenue à la surface de la vie tel un nageur qui ne veut pas mourir.
Bertha et son mari  avaient appris à leur deuxième aîné, Carol, que « dans la vie il faut se battre », et lui, dès ses quatre ans  répondait : « Moi, je suis un dur ! ».
Quand on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard, il répondait sans hésiter : « dictateur », ce qui faisait mourir de rire sa mère, quant à son père, syndicaliste convaincu, il était plus réservé sur cette vocation précoce. 
Des petits soldats en plastique inondèrent pendant des années le carrelage de l’appartement et quelques bataillons furent engloutis par l’aspirateur. Disparus au combat.
Puis il y eut la guerre du golfe. Carol partit dans les premiers contingents, et les Freeman ne le revirent jamais plus que sous la forme d’un cercueil recouvert d’un magnifique drapeau des Etats-Unis.
Monsieur Freeman ne s’en remit jamais et sombra dans une espèce de dépression chronique. Il quitta Bertha, n’en pouvant plus de partager cette valise de plomb qu’étaient leurs souvenirs communs.
Il lui laissait Mortimer. Le plus petit fut dès lors encore plus protégé. Déjà, sa place de cadet le prédisposait à toutes les attentions de sa mère. Ce fut le cas plus encore après que le destin s’en soit attaqué une deuxième fois à sa fratrie et fait valser en éclats le couple de ses parents.
Mortimer eut la chance de grandir, lui, et n’eut jamais le droit d’avoir aucun jouet qui ressemblait de près ou de loin à une arme ou à un soldat.
Tels les parents de la Belle au Bois Dormant qui ne voulaient pas d’aiguille au château, Bertha espérait avoir ainsi conjuré la malédiction qui semblait s’être abattue sur sa descendance. Mais le destin est rusé, il porte toutes sortes de masques, et lorsque Mortimer demanda innocemment son premier sac de billes, Bertha ne le lui refusa pas. Dés lors, les rouages s’enclenchèrent et rien ne put arrêter en route cette machine sans pitié qui broie tout devant elle et qu’il faut bien appeler la vie.
Mortimer avait une bande de copains, tous aussi accros que lui au jeu de billes. Ils étaient cinq.
Il y avait Doug, le meilleur copain de Mort, un sacré numéro : rouquin, faisant bien deux ans de plus que son âge, il défendait la petite tribu et quand il était là, personne n’osait approcher.
Montgomery, lui, n’était pas téméraire, c’était l’intello de la bande, celui qui réfléchissait avant chaque coup, utilisant des combinaisons compliquées. C’est lui qui avait eu l’idée des tournois.
Ils avaient fait un tabac dans la cour de l’école et bientôt leur marotte avait gagné les deux tiers de l’établissement. Après l’école, même les petites sœurs s’y mettaient.
Les billes circulaient comme des dollars dans les tripots. Quand on en avait une belle, les prix atteignaient des sommets. On n’était pas au pays du Dow Jones pour rien. Les billes gagnantes étaient entourées d’une aura quasi mystique, ou du moins largement teintée de superstition et de pensée magique.
Sean, un petit brun râblé aux magnifiques yeux bleus, était le plus malin, il avait bien compris l’intérêt de revendre ses billes gagnantes et il ne les gardait que le temps de faire monter les prix. Lui, il savait que ce qui compte pour les artistes dans son genre, ce n’est pas le matériel, c’est la main. Tout le prédisposait sans aucun doute  à être un futur spéculateur.
Le blond et longiligne Harvey venait parfois se mêler à leur quatuor de choc ; lorsque son jumeau Neil n’était pas dans les parages. Sinon, ces deux là étaient inséparables, ou plus exactement, Neil n’était pas très préteur en ce qui concernait son partenaire de jeux intra-utérin.
Bertha, très croyante à cette époque, ne laissait jamais son fils seul. Lorsqu’elle travaillait le weekend, l’infirmière  n’avait d’autre choix que de confier son fils chéri à une espèce de garderie paroissiale. Celle-ci mise sur pied à l’initiative du Père Patterson,  rendait bien  service aux familles où les parents, tenus par leurs obligations professionnelles, ne pouvaient se résoudre à laisser les enfants livrés à eux-mêmes.
Ce que Bertha Freeman ignorait, c’était l’interprétation toute personnelle de Patterson concernant le précepte biblique « Laissez venir à moi les agneaux de Dieu ». En effet, le père appartenait à la catégorie des loups. Sa meute avait faim, et il était aux premières loges pour fournir de la chair fraîche en abondance. Les loups savent si bien dissimuler leurs longues dents derrière un sourire enjôleur, et un petit col de pasteur suffit la plupart du temps à rassurer ceux qui ne demandent qu’à l’être.
Ce samedi là, c’était en mai, et il faisait si beau. Mortimer avait convié ses copains habituels à le rejoindre au gymnase derrière la salle paroissiale et ils avaient tous répondu à l’appel, y compris Harvey et Neil, les deux jumeaux. Ils étaient passés acheter des donuts au marché et ils se lançaient le sachet en papier gras de mains en mains, chacun prélevant au passage un précieux beignet troué au centre.
Ils avaient prévu de mettre au point quelques nouvelles combinaisons et Mortimer, le plus passionné rêvait déjà de hisser le jeu de billes au niveau du snooker.
Le petit Montgomery, d’origine britannique avait initié Mort aux règles complexes de ce jeu de billard remontant à la fin du XIXème siècle. Toute la joyeuse bande s’était engouffrée dans la petite cour derrière le gymnase, là où les plus jeunes venaient se dégourdir les jambes après la sieste.
Mais là, il était quatorze heures et les enfants dormaient dans le dortoir qui leur était réservé, surveillé par une ou deux nurses. La petite cour goudronnée était donc aux garçons, terrain de jeux idéal, aplani et propre.
Les nurses les avaient entendus arriver et puis le bruit joyeux des rires s’était tari, et les enfants n’avaient jamais été revus. Disparus.
De Mortimer, on n’avait retrouvé, abandonnée au sol, que la petite bombe au poivre que son père lui avait offert avant de fuir ses responsabilités paternelles et conjugales. Une arme dérisoire pour un combattant non averti.

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