Dan
Fischer, comme beaucoup de ses concitoyens, était évangéliste, et au début, ce
boulot lui donnait la nausée. Il n’était pas bien sûr alors d’être dans le
droit chemin, mais heureusement son pasteur avait su le rassurer en lui disant
que ce n’était sûrement pas un hasard si le Seigneur lui avait confié cette
mission.
Cette
fois, Fisher pouvait être content : il venait de se taper le visionnage de
plus de soixante dvd tous plus pornographiques les uns que les autres. La
plupart étaient à caractère pédophile et grâce au fichier morphologique, il
avait retrouvé la trace d’une dizaine de mineurs disparus ces dernières années.
Depuis,
Dan était complètement rasséréné et accomplissait son devoir avec zèle, zoomant
sur des détails anatomiques susceptibles de révéler l’identité d’un des enfants
perdus.
Deux
équipes se relayaient pour visionner les DVD saisis et une attention de chaque
instant était requise. Pas question de s’endormir ou de se détourner ne
serait-ce qu’une minute.
Chaque
enfant qui apparaissait était pris en photo et la photo immédiatement transmise
au département de surveillance des mineurs.
La
plupart des DVD saisis figuraient en plusieurs exemplaires et nul doute que ce Mc
Kenzie entretenait un trafic juteux. Cadeaux pour ses amis ? Commerce sous
le manteau ? L’enquête était en cours, les gars de Lockwood avaient même
flairé l’existence d’un studio de montage.
Quelques
films avaient été tournés dans l’appartement de Mc Kenzie, mais l’élément le
plus troublant était un jeu de vieilles K7 vidéo où visiblement des enfants
avaient été filmés à leur insu, notamment dans des vestiaires de salles de
sport.
Anny,
sa collègue était encore plus écœurée que lui. Elle avait deux fils de douze et
quatorze ans, tous deux grands sportifs, et son cœur de mère s’était soulevé plus d’une
fois au visionnage.
C’est
elle qui était en train de rédiger le rapport pour Lockwood, et Fischer était
bien certain qu’aucune goutte d’indulgence ne filtrerait pour ce salaud de Mc
Kenzie. Il avait bien mérité son triste sort. Fischer se demandait même si
poursuivre son meurtrier avait encore un sens. Mais on ne pouvait être sûr de
rien. Le meurtrier ignorait peut-être tout des pratiques voyeuristes et sans
aucun doute pédophiles de Mc Kenzie.
Après
tout, ce mec n’était-il pas l’employeur de plusieurs centaines de
personnes ? Son entreprise d’immobilier avait pignon sur rue et le service
des fraudes fiscales, qui menait son enquête en parallèle, n’avait encore rien
trouvé de déterminant qui aurait pu justifier un quelconque règlement de
compte.
On
pourrait dire que Mc Kenzie avait bien trompé son monde et qu’il menait en
somme une espèce de double vie. Son concierge s’était montré étonnamment
coopératif et les enquêteurs de Lockwood
en avaient appris des vertes et des pas mûres sur les allées et venues
du promoteur.
Ils
avaient surtout pu dresser des portraits robots de plusieurs personnes qui
fréquentaient assidûment la salle de projection très privée de l’ancien
promoteur.
Le
bruit de fond familier des touches du clavier venait de s’arrêter et Fisher
entendit le ronronnement de l’imprimante qui se mettait à cracher à espaces
réguliers les pages du rapport d’Anny.
Il
referma la fenêtre du couloir devant laquelle il s’était accordé une petite
pause, son café était froid et il le vida au lavabo. L’air de la nuit tombante
envahissait le rez-de-chaussée où se trouvait la salle de visionnage, et il
s’apprêtait à monter le rapport à Lockwood lorsque celui-ci débarqua dans le
couloir.
« Bon
boulot Dan ! s’écria-t-il en lui serrant chaleureusement l’épaule, les
gars de la Brigade des Mineurs m’ont
dit que vous en aviez retrouvé neuf dans les DVD ! Bonne pêche !
Leurs familles vont être bientôt mises au courant… Savoir que leurs enfants
sont sans doute encore en vie sera un grand soulagement… Où est Anny ?
-Je
suis là, répondit celle-ci en sortant du recoin où l’imprimante était installée.
-Un
excellent travail, Anny, je sais que ce n’est pas facile tous les jours pour
vous et pour votre seconde équipe ! Je vais lire votre rapport avec grand intérêt, cette affaire a l’air
plus complexe qu’à première vue… D’autres meurtres du même acabit ont été
perpétrés ces derniers temps… Il semblerait qu’on ait droit à une espèce de
nettoyage à grande échelle !
-Ah
bon ? D’autres meurtres ? et d’autres saisies aussi ? »
demanda Dan un peu inquiet, qui ne souhaitait pas de sitôt se refaire une
séance cinéma aussi hard.
« -Bonne
question, ça, Dan, bonne question… Je vais lancer un mandat de perquisition
chez la nouvelle victime ! » Dan regretta presque son excès de
professionnalisme.
-Un
autre homme ? » s’enquit Anny.
« -Oui,
un autre homme, un portoricain, hier matin en pleine rue, juste en bas du
domicile de la victime… Coups de couteaux devant et derrière, même scénario,
pas de témoins. A croire qu’un fantôme règle ses comptes!
-En
tout cas, les familles des enfants n’ont qu’à se féliciter qu’une ordure comme
Mc Kenzie disparaisse de la circulation. » ne put s’empêcher de lancer
Anny.
Lockwood
attrapa la pile de documents qu’Anny venait d’imprimer et salua ses collègues.
Un petit repos bien mérité leur ferait le plus grand bien.
La
remarque de la jeune femme n’arrêtait pas de tourner dans la tête de Phil. Anny
en avait déjà vu de toutes les couleurs et pour qu’elle soit remontée à ce
point contre le propriétaire des DVD, il fallait que ce qu’elle avait vu soit
particulièrement violent, ce qui n’était pas peu dire dans ce contexte.
Lockwood
aurait pu envoyer Jefferson chercher le rapport d’Anny et de son équipe, mais
il préférait s’en charger lui-même. Un contact fréquent avec chacun des membres
de son commissariat était l’un des secrets de sa réussite.
Avoir
le point de vue de ces hommes et ces femmes en contact avec les réalités brutes
des enquêtes était primordial. Bien souvent, ces discussions donnaient un coup
de projecteur sur un détail que Lockwood aurait pu trop vite mettre au panier.
Il
n’était pas bon pour lui de se contenter des rapports édulcorés et des comptes rendus
aseptisés de ses collaborateurs. Une saine réaction à chaud et Phil se sentait
remis au cœur de l’action.
Deux
heures plus tard, lorsqu’il eut fini de compulser les notes d’Anny ainsi qu’une
partie de celles de Jefferson concernant les autres victimes, Lockwood
rejoignait complètement le point de vue d’Anny.
Manhattan
était nettoyée d’un réseau de malfrats qui s’enrichissait et précipitait sans
aucun scrupule une jeunesse innocente dans la misère et l’indignité.
Ce
qui gênait Lockwood, c’est que normalement, ça, nettoyer, c’était SON boulot.

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