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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 1 : la mort dans le caniveau

J'ai vidé ses poches, deux cartes de visite froissées, un mouchoir sali, une clé.

Je me suis assis par terre à côté de lui. Rien à dire, y'en a qu'ont pas de bol, physique quelconque, fin stupide.

J'ai remonté le col de mon blouson. Je ne vais pas traîner ici. Les loups ne vont pas tarder à arriver.

J’ai pas regardé dans son falzar...tiens? Une bille ! J'ai toujours aimé les billes, surtout les petites bleues comme celle là ! Allez hop, elle est pour moi, dans la poche!

La nuit tombe vite sur Manhattan: sale temps pour les solitaires, vaut mieux que je rentre.
"- Qu'est-ce que tu fous là ?"
Je ne l'ai pas vue arriver cette vieille cloche de Connie, elle  m'a foutu une de ces trouilles ! Je me suis dit : Jack t'as pas la conscience tranquille!
Elle était plantée là, avec son manteau trop grand et ses deux nattes de cheveux filasses, ses yeux de fouine aux aguets.
"-Je glande, comme toujours Connie, te prends pas la tête ! »
Celle-là, toujours là à fourrer son nez dans les embrouilles, j'aurais sauté sur le mur de l'immeuble si ça avait pu m'éviter de la croiser...
« -Viens là, ma poule, j'te paye un coup si tu veux, hein ?
-Je bois plus. » Qu'elle me répond...
« -Je t'offre un hamburger, alors !"...en moi-même mort de rire : le jour où Connie arrêtera de boire, le Sénat fera gaffe au réchauffement de la planète !
"-T'es bien gentil, ce soir ? Qu'est-ce que tu caches ?

-Ca te regarde pas, viens par là, faut qu'on cause..."

Je l'ai entraînée plus loin, là où on voyait plus les pieds du mec qui dépassaient du trottoir, des fois qu'elle aurait fait le rapprochement entre lui et moi... Les spot-lights du macadam s'étaient tous pété la gueule les uns après les autres dans ce putain de quartier, et de toute façon, il lui aurait fallu de bons yeux pour le voir. Mais je me méfiais, avec Connie, le problème, c'est pas les yeux ... C'est sa  langue trop bien pendue.
"-T'as fait un coup, hein, c'est ça ? ...
-Toi, t'as trop d'imagination, Connie, tu sais bien que je suis clean maintenant...
-Les mecs comme toi, ça ne sait pas s'arrêter !
-Et toi tu devrais te payer quelques romans à l'eau de rose, ça t'occuperait les méninges au lieu de te les cirer avec du polar à trois pence."
On était arrivés au 167, chez Paulo, je l'ai poussée à l'intérieur de la pizzeria enfumée et toutes ses questions avec elle.
"-Tiens, je te file cinq dollars, tu bouffes et tu dégages, allez, à la revoyure, Connie de mon cœur!
-Pff, cinq dollars qui sentent pas bien bon, pour sûr !
-J'en connais qui les prendraient à ta place sans discuter !"
La clocharde finit par me lâcher les burnes et fila au bar se commander une bière pression. Je me tâtai pour une partie de billard dans la salle du fond quand une voix que je connaissais trop bien m'interpella:
"-Salut, beau brun!
-Salut Maugham, toujours en ville ? Je croyais que tu voulais repartir dans ton Connecticut natal ?
-Pas assez de tunes, Jack, tu sais ce que c'est les femmes, toujours un stick à acheter et à la fin du mois, plus rien dans le soutif...
-Non, pas toi Maugham, j'y crois pas, toi, si t'es restée, c'est pour quelqu'un, je me trompe ?"
Maugham était la plus belle petite pétasse blonde que je connaissais, et j’étais pas peu fier deux ans plus tôt de la balader à mon bras.
Mais c'était une vieille histoire, et l'eau avait bien coulé dans les lacrymales de Maugham depuis. Son indéfrisable était toute aplatie au dessus et des mèches grises se mêlaient à son balayage naguère toujours nickel. Ses petits seins étaient toujours à l'étroit dans n'importe quel uniforme de pizzeria ou de supérette comme celle où je l'avais levée à l'époque, et on n'avait qu'une idée, c'était de les dégager de là pour qu'ils respirent, enfin, moi, c'est ce que j'en pense, c'est tout. Aussi, quelle idée elle avait eu de me glisser son soutif dans la conversation, j'avais rien demandé moi. Maintenant, je pensais plus qu'à ça et c'est tout juste si j'entendais encore ce qu'elle me disait.
Pauvres mecs, ma mère me le disait toujours:" Si les mecs mettaient autant d'énergie dans leurs cervelle que dans leur froc, il y a longtemps que le monde irait dans le bon sens!"...Mais le monde n’allait pas dans le bon sens et moi non plus là. Il fallait que je sorte, valait mieux pas trop raconter ma vie ce soir, et avec Maugham, je savais bien où ça risquait de m'emmener la nostalgie, y'a rien de pire entre minuit et quatre heures du mat'.



Maugham me racontait en long en large et en travers qu'elle avait succombé au charme d'un mec de la 55éme rue...un vieux qu'avait perdu toutes ses tunes au jeu. Quel con ! Il faut être fou de nos jours pour parier sur des canassons, alors que c'est si simple de foutre son cul devant un PC et de placer son fric à la bourse ! Moi, j'avais viré ma cuti depuis le onze septembre, j'avais compris que tout était virtuel dans ce bas monde, tout, sauf mon clavier et mon cerveau, et j’avais pas travaillé presque dix ans dans une banque pour des prunes. La première fois ça avait mal fini, mais ce coup là, je le sentais bien, c’était pas le moment de trop farfouiller dans le push-up de Maugham...
J'ai foutu mes mains dans mes poches pour me donner une contenance et les empêcher de tout faire foirer, et là, bien au fond, tapie, j'ai senti la petite bille bleue.
Ca m'a foutu froid dans l’estomac, je l'avais presque oublié le mec de tout à l'heure, lui aussi il avait dû avoir froid d'un coup, un coup de couteau placé dans le dos comme il avait aurait été bien suffisant, mais il y avait aussi ceux qu’il avait pris dans le bide...Il avait dû passer un sale quart d'heure. Ils étaient sûrement plusieurs pour l'amocher comme ça. Un règlement de compte, à tous les coups...J'ai renvoyé la bille au fond de ma poche et j'ai sorti mon paquet de clopes.
"-T'as du feu Maugham?". La petite blonde s'arrêta de parler, tant mieux parce que j'avais déconnecté depuis un moment, et me tendit un briquet qu'elle sortit de son tablier.
"-Tu fumes encore?! c'est pas bon pour ton asthme!
-T'as toujours été une mère pour moi, tu te souviens de nos chocolats chauds ?
-Merde, ne m'embrouille pas, Jack, c'était pas tous les jours Noël tous les deux… Allez, je retourne bosser, fais gaffe à toi!" Je l'arrêtai en lui attrapant le poignet et déposai un baiser sur ses veines bleues.

"-T'as raison, va bosser pour ton vieux".

Elle m'envoya le plus interrogateur des sourires coincés qui soit, et je la lâchai. Il fallait vraiment que je sorte, je poussai la porte.
Un peu plus loin à droite, il y avait l'arrêt de bus, avec un peu de chance j'aurai le dernier, si les whiskys que j’avais bus me le permettaient. Ce n’était pas une bonne idée de revenir traîner mes basques ici. Trop de souvenirs, trop de lieux connus, "trop de gens qui t'aiment "(1), cette chanson française gnangnan me revenait en tête...
La faute à Maugham, tout ça, toujours en train de frimer parce qu'elle avait des cousins en France qui lui envoyaient de la zique tartignole, et du fromage qui pue. Rien à voir avec les bons chocolats chauds et les cookies qu'on se mangeait en tête à tête à la patinoire...Ca y est, putain de nostalgie, tu la siffles et plus moyen de t'en dépêtrer.
 C'est comme les bonnes femmes, ça colle de partout, tu les embrasses, tu bouffes leur lip-stick, ou leur fond de teint, t'arrives pas à leur enlever leur collant: en été, on dirait qu'elles sont livrées avec. J'ai jamais compris comment elles pouvaient garder leurs collants en été! A cause de la clim soit disant...mouais.

De toute façon moi, je préfère les bas...pas besoin de les enlever.

Le bus arrivait sans se presser, à cette heure tardive, seul un clodo et une femme noire d'un certain âge s'y trouvaient, pas de quoi griller les feux. Ça sentait la sueur de la fin de journée. Je me suis assis dans un coin, le clodo ronflait, la vieille me regardait en douce. Je lui souris. Elle détourna la tête. Enfin au calme. Je laissai un grand soupir s'exhaler de ma poitrine, dans une demi-heure, je serai chez moi. Je serrai la petite bille bleue dans ma main, comme on se pose une question, en sachant très bien qu'on aura sans doute jamais de réponse.

(1) En français dans le texte (NDT mdr)...

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