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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 31 : Innocent

Quand je suis entré dans le bureau de Fraser, tous les moments d’angoisse, de doute et aussi de stupide euphorie me sont revenus en mémoire. Cet enfoiré de Phil Lockwood tenait la porte à Lowenstein et je me demandais quel coup de Jarnac il était en train de nous préparer.
Il a commencé à jacter avec ma sauveuse et je serrais les dents comme si je me préparais à recevoir un coup de poing dans la gueule. C’est à peine si j’écoutais leur verbiage administratif. C’est pourtant bien de moi qu’ils parlaient en disant « le suspect numéro un »…
J’entendais Lowenstein choisir ses mots avec soin, comme une ménagère qui choisit ses pièces de viande sur le marché pour faire le meilleur ragoût possible. L’envie de gerber montait doucement mais sûrement… Je partageais l’instant de terrible découragement du mouton auquel on demande de grimper dans le camion de l’abattoir. Encore un pas et je sentais que j’étais cuit.
C’est au moment où j’avançais le premier sabot que Sarah explosa de rire et me serra la main avec sa force de championne de bras de fer.
« Vous êtes content Jack ? »
Elle me regardait avec ses yeux verts et bleus et me secouait gentiment.
Peu à peu, je sortais de ma torpeur « Euh… quoi ? Qu’est-ce qu’il a dit ?… »
« -Mais vous êtes innocenté, Fraser, innocenté !! Ce deuxième meurtre perpétré pendant que vous étiez surveillé par les hommes de l’inspecteur Lockwood est une bénédiction pour vous !! »
J’eus l’impression que ma chaise n’avait plus de pieds et que je m’enfonçais doucement dans le sol… C’était peut-être ça le bonheur, finalement, disparaître.
Lockwood me regardait bizarrement.
Sortir d’ici, le plus vite possible, rassembler cette bouillie molle qu’étaient mes jambes, les prendre à mon cou et dehors !
« Alors, je suis libre ? » demandai-je sans oser y croire.
« Mais oui, Fraser, vous avez eu beaucoup de chance » affirma Lockwood. Le besoin de fuir du bureau était si fort que je ne résistai plus et sortis.
Sarah Lowenstein resta encore un moment avec Lockwood. Je ne voulais pas savoir ce qu’elle lui racontait. Cette affaire ne me concernait plus. Je quittai l’étage grouillant de flics et descendit les escaliers vers le parking.
Je sortis une cigarette et l’allumai non sans un immense soulagement en attendant l’avocate. Il faudrait que je m’achète un de ces petits pulvérisateurs qui transforme l’haleine du plus répugnant des fumeurs en régal pour le nez le plus délicat, sinon Maugham allait encore piquer une crise.
Est-ce que je l’empêchais de se teindre en blonde, moi, hein ?
J’étais libre, ce mot reprenait peu à peu un sens pour moi.
J’entendis le bruit caractéristique des talons aiguille de Lowenstein avant de la voir arriver. Pourquoi une femme frôlant le mètre quatre-vingt éprouvait-elle encore le besoin de se grandir de dix centimètres ? Cela resterait un mystère pour moi.
« - Il m’a parlé de la bille » furent ses premiers mots. Je la vis pour la première fois moins sûre d’elle et je sentis que des tas de questions sans réponse devaient lui traverser l’esprit.
« - La petite bille bleue ? » fut la seule chose que je puisse prononcer.
« - Non, non, pas celle-là… Il y en avait plein chez la première victime et une dans la poche des autres… » répondit l’avocate.
« -Vous ne lui avez pas donné la mienne ? » demandai-je très inquiet.
« -Vous me prenez pour une débutante ? » rétorqua Lowenstein, ses sourcils jouant aux montagnes russes.
« -Excusez-moi, je n’en peux plus, là, si on allait boire un verre loin d’ici ? »
« -Volontiers, je vous emmène ! ». Je lui emboîtai le pas, reconnaissant. Lowenstein avait revêtu un tailleur noir hyper sexy, comment avais-je pu ne pas le remarquer jusqu’à maintenant ? Elle déliait ses longues jambes de guépard et je me demandais comment j’avais fait pour ne pas voir à quel point cette femme était belle auparavant !
Etait-ce la victoire qui l’entourait de cette aura d’invincibilité ? Elle se retourna vers moi et me lança les clés de son jouet :
« -Tenez, Jack, vous l’avez bien mérité, et moi, il faut que je passe un ou deux coups de fil… Jamais au volant, c’est une des règles auxquelles je me tiens ! »
« -Je ne vais pas m’en plaindre, où allons-nous ? »
« -Je vais vous guider, c’est un de mes repères secrets ! »
Elle rengaina ses jambes dignes d’Adriana Karembeu dans l’étui qu’elle leur avait choisi et je tournai la clé dans le contact.
New York rayonnait en ce début d’automne et lorsque nous longeâmes Central Park, ce fut un régal pour les yeux. Je me serais volontiers offert une fricassée de champignons comme dans mon enfance en Louisiane.
J’entendais Lowenstein babiller au téléphone, je devinais qu’elle partageait cette victoire avec quelque collaborateur. Les feux rouges étaient une halte bienfaisante et je roulais des yeux de conquérant à toutes les femmes entre quatorze et soixante dix ans que mon regard croisait. La voiture décuplait mes appétits, mais je ne pensais qu’à Maugham qui devait emménager ce soir dans ma garçonnière.
Il me semblait urgent de lui acheter une bague. C’est ça qu’il lui fallait, une bague bien rutilante qui l’estampille comme une future Fraser. Ce type d’argument porte avec les femmes. Il n’y avait qu’à voir Emma. Pendant deux ans passés elle avait attendu mon père. Deux ans… à cause d’une bague greffée à son doigt, un petit anneau de rien du tout. 
Mon célibat à moi avait bien assez duré, Jack il est temps de savoir ce que tu veux et Maugham ferait une bien jolie maman.
Feu vert, démarrage en douceur, accélération maximale… Rugir de plaisir. Lowenstein posa la main sur la boîte à gants devant elle et me demanda bientôt de me garer.
« Pas de doute, cette voiture est une thérapie à elle toute seule ! » lui dis-je en lui rendant la clé.
« -Je crois que ce qu’il vous faudrait, Jack, ce serait plutôt d’aller un peu jouer au docteur, si vous voyez ce que je veux dire ! »
Je la regardai, méditatif.

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