Quand
je suis entré dans le bureau de Fraser, tous les moments d’angoisse, de doute
et aussi de stupide euphorie me sont revenus en mémoire. Cet enfoiré de Phil
Lockwood tenait la porte à Lowenstein et je me demandais quel coup de Jarnac il
était en train de nous préparer.
Il
a commencé à jacter avec ma sauveuse et je serrais les dents comme si je me
préparais à recevoir un coup de poing dans la gueule. C’est à peine si
j’écoutais leur verbiage administratif. C’est pourtant bien de moi qu’ils
parlaient en disant « le suspect numéro un »…
J’entendais
Lowenstein choisir ses mots avec soin, comme une ménagère qui choisit ses
pièces de viande sur le marché pour faire le meilleur ragoût possible. L’envie
de gerber montait doucement mais sûrement… Je partageais l’instant de terrible
découragement du mouton auquel on demande de grimper dans le camion de
l’abattoir. Encore un pas et je sentais que j’étais cuit.
C’est
au moment où j’avançais le premier sabot que Sarah explosa de rire et me serra
la main avec sa force de championne de bras de fer.
« Vous
êtes content Jack ? »
Elle
me regardait avec ses yeux verts et bleus et me secouait gentiment.
Peu
à peu, je sortais de ma torpeur « Euh… quoi ? Qu’est-ce qu’il a
dit ?… »
« -Mais
vous êtes innocenté, Fraser, innocenté !! Ce deuxième meurtre perpétré
pendant que vous étiez surveillé par les hommes de l’inspecteur Lockwood est
une bénédiction pour vous !! »
J’eus
l’impression que ma chaise n’avait plus de pieds et que je m’enfonçais
doucement dans le sol… C’était peut-être ça le bonheur, finalement, disparaître.
Lockwood
me regardait bizarrement.
Sortir
d’ici, le plus vite possible, rassembler cette bouillie molle qu’étaient mes
jambes, les prendre à mon cou et dehors !
« Alors,
je suis libre ? » demandai-je sans oser y croire.
« Mais
oui, Fraser, vous avez eu beaucoup de chance » affirma Lockwood. Le besoin
de fuir du bureau était si fort que je ne résistai plus et sortis.
Sarah
Lowenstein resta encore un moment avec Lockwood. Je ne voulais pas savoir ce
qu’elle lui racontait. Cette affaire ne me concernait plus. Je quittai l’étage
grouillant de flics et descendit les escaliers vers le parking.
Je
sortis une cigarette et l’allumai non sans un immense soulagement en attendant
l’avocate. Il faudrait que je m’achète un de ces petits pulvérisateurs qui
transforme l’haleine du plus répugnant des fumeurs en régal pour le nez le plus
délicat, sinon Maugham allait encore piquer une crise.
Est-ce
que je l’empêchais de se teindre en blonde, moi, hein ?
J’étais
libre, ce mot reprenait peu à peu un sens pour moi.
J’entendis
le bruit caractéristique des talons aiguille de Lowenstein avant de la voir
arriver. Pourquoi une femme frôlant le mètre quatre-vingt éprouvait-elle encore
le besoin de se grandir de dix centimètres ? Cela resterait un mystère pour
moi.
« -
Il m’a parlé de la bille » furent ses premiers mots. Je la vis pour la
première fois moins sûre d’elle et je sentis que des tas de questions sans
réponse devaient lui traverser l’esprit.
« -
La petite bille bleue ? » fut la seule chose que je puisse prononcer.
« -
Non, non, pas celle-là… Il y en avait plein chez la première victime et une
dans la poche des autres… » répondit l’avocate.
« -Vous
ne lui avez pas donné la mienne ? » demandai-je très inquiet.
« -Vous
me prenez pour une débutante ? » rétorqua Lowenstein, ses
sourcils jouant aux montagnes russes.
« -Excusez-moi,
je n’en peux plus, là, si on allait boire un verre loin d’ici ? »
« -Volontiers,
je vous emmène ! ». Je lui emboîtai le pas, reconnaissant. Lowenstein
avait revêtu un tailleur noir hyper sexy, comment avais-je pu ne pas le
remarquer jusqu’à maintenant ? Elle déliait ses longues jambes de guépard
et je me demandais comment j’avais fait pour ne pas voir à quel point cette
femme était belle auparavant !
Etait-ce
la victoire qui l’entourait de cette aura d’invincibilité ? Elle se
retourna vers moi et me lança les clés de son jouet :
« -Tenez,
Jack, vous l’avez bien mérité, et moi, il faut que je passe un ou deux coups de
fil… Jamais au volant, c’est une des règles auxquelles je me tiens ! »
« -Je
ne vais pas m’en plaindre, où allons-nous ? »
« -Je
vais vous guider, c’est un de mes repères secrets ! »
Elle
rengaina ses jambes dignes d’Adriana Karembeu dans l’étui qu’elle leur avait
choisi et je tournai la clé dans le contact.
New
York rayonnait en ce début d’automne et lorsque nous longeâmes Central Park, ce
fut un régal pour les yeux. Je me serais volontiers offert une fricassée de
champignons comme dans mon enfance en Louisiane.
J’entendais
Lowenstein babiller au téléphone, je devinais qu’elle partageait cette victoire
avec quelque collaborateur. Les feux rouges étaient une halte bienfaisante et
je roulais des yeux de conquérant à toutes les femmes entre quatorze et
soixante dix ans que mon regard croisait. La voiture décuplait mes appétits,
mais je ne pensais qu’à Maugham qui devait emménager ce soir dans ma
garçonnière.
Il
me semblait urgent de lui acheter une bague. C’est ça qu’il lui fallait, une
bague bien rutilante qui l’estampille comme une future Fraser. Ce type
d’argument porte avec les femmes. Il n’y avait qu’à voir Emma. Pendant deux ans
passés elle avait attendu mon père. Deux ans… à cause d’une bague greffée à son
doigt, un petit anneau de rien du tout.
Mon
célibat à moi avait bien assez duré, Jack il est temps de savoir ce que tu veux
et Maugham ferait une bien jolie maman.
Feu
vert, démarrage en douceur, accélération maximale… Rugir de plaisir. Lowenstein
posa la main sur la boîte à gants devant elle et me demanda bientôt de me
garer.
« Pas
de doute, cette voiture est une thérapie à elle toute seule ! » lui
dis-je en lui rendant la clé.
« -Je
crois que ce qu’il vous faudrait, Jack, ce serait plutôt d’aller un peu jouer
au docteur, si vous voyez ce que je veux dire ! »
Je
la regardai, méditatif.

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