Connie
aurait bien changé de crèmerie mais qui s’occuperait de ses chats ? Il y
en avait deux, un noir qu’elle appelait Ebony et un blanc, Ivory, en souvenir
de sa chanson préférée. Le blanc n’était pas vraiment tout blanc, il avait
quelques taches caramel, par ci par là. Mais bon, elle n’aimait pas chipoter. Connie
ne savait même pas si c’était des mâles ou des femelles. Elle s’en foutait, ce
qui comptait, c’est qu’en hiver, ils lui tenaient chaud.
En
sortant du poste de police, elle avait bénéficié d’un dernier café aux frais du
contribuable, mais n’avait pas réussi à obtenir le droit de se doucher. Elle
avait donc filé tout droit au centre caritatif.
Là,
elle avait retrouvé deux vieilles copines qui la reconnaissaient les jours où
elles n’étaient pas complètement bourrées.
Deux
femmes flics assuraient la surveillance pendant les douches et Connie avait
fait gaffe à ce qu’elle racontait. Les murs ont des oreilles, et les flics
aussi, faudrait voir à pas l’oublier.
Les
exclues s’étaient déshabillées en
papotant, presque comme des salariées qui sortent de leur cours de fitness
hebdomadaire, même si les corps qu’elles dévoilaient n’avaient strictement rien
à voir avec le physique des femmes qui s’entretiennent sur les tapis de
cardio-training. D’ailleurs, elles avaient évité de trop se regarder les unes
les autres, et n’avaient pas traîné non plus devant l’image que les miroirs leur
renvoyaient.
Elles
s’étaient séchées dans les serviettes qui grattent prêtées par le centre, puis
avaient pioché quelques fringues dans le vestiaire.
Ensuite
elles s’étaient retrouvées dans le hall froid et blanc qui servait de
réfectoire mais qui faisait davantage penser à un couloir d’hôpital qu’à un salon de thé. Elles
avaient dressé la liste des survivants de la misère qu’elles connaissaient, se
donnant des nouvelles ou racontant les derniers potins.
Le
café était moins bon que chez Paulo, mais c’était toujours ça de pris et Connie
ne savait pas dire non, en principe, avec le café, on ne raconte pas sa vie à
n’importe qui, et ça réchauffe : l’eau des douches n’était pas d’une
température très élevée ici, il fallait faire des économies. Tous ces pauvres
bougres à laver, ça en fait de la consommation d’énergie. On avait beau être au
pays du dollar, y’en a tout de même qui faisaient la guerre pour du pétrole.
Ensuite
Connie était repartie tout doucement vers son QG sous l’escalier de secours.
Elle s’en foutait bien du cours du dollar, quand on va à pied, plein de choses
deviennent sans importance. Le réseau de bus était assez efficace, faut dire ce
qui est, mais la sexagénaire n’avait plus le cœur à faire du tourisme. Elle
n’était même jamais allée à l’aéroport, pour quoi faire ?
Les
avions étaient venus jusqu’à elle sans qu’elle demande rien. C’était il y avait
combien de temps déjà ? Cinq ans, six peut-être ? Elle ne savait plus
au juste, elle se souvenait du vent de panique qui avait soufflé sur la ville,
des groupes d’hommes et de femmes couverts de poussière qui n’avaient pas lâché
leurs petites mallettes, dernier réflexe dans le désastre incohérent qu’était
New York ce jour là. Des gens pleuraient partout, se tenant les uns aux autres.
Elle avait remonté la file des rescapés hébétés pour voir et pour comprendre.
Que
faisait-elle près de Wall Street le 11 septembre? Elle ne s’en souvenait plus… Peut-être
un dernier rendez vous pour un job qui ne viendrait plus. Tout à coup ses yeux
avaient découvert l’incroyable : cet avion planté là-haut dans la tour.
Des
choses tombaient. Plus tard, elle apprendrait qu’il s’agissait de corps
humains, de désespérés qui avaient préféré sauter plutôt qu’attendre
l’écroulement final. Puis, il y avait eu la seconde explosion. Les tympans de
Connie avaient comme explosé eux aussi. Elle s’était retrouvée à terre, les
bras recouvrant sa tête.
Des
pieds couraient dans tous les sens autour d’elle. La poussière était devenue
opaque et irrespirable. Quelqu’un l’avait relevée, un grand noir qui lui avait
crié quelque chose et l’avait entraînée pendant quelques mètres.
Plusieurs
camions de pompiers étaient arrivés. Leurs sirènes lui parvenaient dans une
espèce de cocon ouateux, comme du fond d’une piscine. C’est là qu’elle avait
pensé à Lee. Si elle ne l’avait pas trompé, il serait encore dans son bureau au
cinquante huitième étage. Aurait-il sauté ? S’en serait-il sorti ?
Qu’étaient devenus ses collègues ?
Tout
ce dont elle se souvenait c’est qu’à partir de ce moment là, sa vie était
vraiment tombée en poussière et qu’elle avait continué à en bouffer pendant des
mois.
Ses
souvenirs remontaient à la surface, peut-être parce que la date anniversaire
approchait, le corps se souvient. La ville aussi se souvenait, elle sentait
autour d’elle une atmosphère particulière. Tout semblait comme ralenti, les
silhouettes des passants semblaient plus lourdes, les rires fusaient moins
haut.
Elle
s’assit à un arrêt de bus et attendit. Des pigeons finissaient les restes d’un
repas abandonné près d’une poubelle. Tout à coup Connie se rendit compte
qu’elle avait faim. Le café l’avait réchauffée mais le sandwich de la veille
était loin. Elle regarda un instant avec envie les deux pigeons, l’un d’eux
présentait une malformation de la patte et boitait, l’autre le repoussait sans
pitié le plus loin possible des reliquats appétissants. En arrivant, elle
passerait voir Maugham chez Paulo, elle aurait bien un petit quelque-chose pour
elle… C’était tout de même bon de pouvoir compter sur une ou deux personnes… Mais
Connie ne se faisait aucune illusion, le pigeon boiteux c’était elle, pas
l’autre.
Elle
sentit comme un picotement au coin de ses yeux, mais ne laissa pas monter les
larmes. Ne jamais pleurer sur soi, c’était l’une des dernières règles qu’elle
réussissait encore à s’imposer à elle-même.
Le
bus arrivait, elle y grimpa et sans un regard pour le pigeon handicapé,
s’enferma dans ses pensées comme dans un bunker érigé contre la déchéance
inexorable qu’elle s’imposait comme purgatoire.
Demain,
elle aurait soixante cinq ans, qui s’en souciait ? Elle sentit un hoquet
lui remonter dans la gorge, c’était comment pleurer déjà ?

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