Licence creative commons

dimanche 8 avril 2018

Chapitre 6 : Connie lâche le morceau


Au début, Connie avait été plutôt contente de voir les flics arriver, de toute façon, il fallait en passer par là. C'est le genre d'affaire qu'on ne peut pas régler à l'amiable entre voisins.
Sa première impulsion avait été de disparaître pendant quelques temps, histoire qu'on lui lâche les basques. Puis, elle s'était ravisée, elle savait d'expérience que dans les mauvais coups, on se faisait toujours rattraper, et que ça les mettrait de mauvais poil de devoir lui cavaler après. Elle préféra donc les attendre avec Maugham. D'ailleurs, celle ci lui avait offert un café, et ça, ça ne se refusait pas. Après tout, elle avait fait son devoir civique, un peu en retard, mais bon, une nuit de plus ou de moins, elle ne voyait pas ce que ça pouvait changer.

Les flics eux, si, ils avaient tout de suite vu ce que ça pouvait changer. Avec la pluie continue qui était tombée sur le petit matin, plus question de retrouver des empreintes digitales ou autres. L'eau était l'alliée des criminels et les lavaient de tout soupçon, c'était bien connu.

Deux bagnoles étaient arrivées vers 7h30, avec leur musique d'ambiance habituelle, sirènes à fond, même si la rue était quasi déserte si tôt. Deux jumeaux quadragénaires caucasiens obèses et chauves sous leurs casquettes de flics étaient sortis de l'une des bagnoles et avaient aussitôt déroulé une espèce de ruban comme aux fêtes foraines pour délimiter le périmètre interdit aux éventuels curieux. De fait, comme curieux, à part la petite du troisième qui s'était penchée au balcon soutenue par son père et qui avait dû immédiatement rentrer dans l'appart (vu que le spectacle n'était pas vraiment pour les enfants), aucun touriste ne flânait dans le coin.
Les policiers étaient allés voir Maugham direct et celle-ci les avait guidés jusqu'au cadavre. Elle avait bien dû dire que c'était Connie qui l'avait découvert en sortant de chez elle, enfin, façon de parler. Pendant qu'un petit agité en imper beige photographiait le macchabée sous tous les angles, un autre type avait interrogé Connie.

"-Inspecteur Phil Lockwood" dit-il en s'avançant vers Connie qui sirotait son café devant la porte de la pizzeria.

"-Il paraît que c'est vous qui avez trouvé le corps? " Connie opina du bonnet.
"-Vous vous souvenez à quelle heure ?" La clocharde jeta un coup d'œil à Maugham, il fallait la jouer serré sinon, bonjour les embrouilles.
"-Ce matin, en me levant, j'ai pas de montre...

-Vous êtes sûre que c’était pas plutôt hier soir, en vous couchant ? Ce type ne m'a pas l'air très frais.

-Je sais plus, peut-être bien...



-Faites un petit effort, c'est important, je me doute bien que c'est pas vous qui avez zigouillé cette armoire à glace, et apparemment, ils étaient plusieurs. Vous n'auriez pas vu quelque chose, hier soir ?"
Connie n'avait pas de tendresse particulière pour les flics, mais elle voulait être tranquille le plus vite possible, et s'ils tenaient quelqu'un d'autre, peut-être qu'ils lui foutraient la paix.
"-Y'avait Jack" lâcha-t-elle.
Juliet Maugham eut un petit haut-le-cœur. Qu'est-ce que Jack venait faire là-dedans?

"-Je suis sûre qu'il n'y est pour rien " lança Maugham.

"-Excusez moi, Madame, mais ce n'est pas vous qui êtes interrogée, laissez parler...madame ?
-Connie Lang.

-Madame Lang", reprit le flic élégant et calme, en fixant ses yeux d'ombre sur ceux de Connie, "qui est ce Jack?

- Je sais pas, moi, il traîne parfois dans le quartier, je le vois traîner dans les bars, parler à gauche et à droite. Je sais qu'il s'appelle Jack. Je suis sûre qu'il trafique.
-C'est pas un mauvais bougre, se crut obligée d'ajouter Maugham, il n’est pas capable de ça !
-Vous connaissez son nom, son adresse ?"demanda Phil Lockwood en se tournant vers Maugham.
"-Son nom c'est Fraser..." jeta Maugham au bord des larmes, il a changé d'adresse récemment, mais je peux me renseigner si vous voulez.

-Faites donc ça." répondit Lockwood d'un ton égal, évitant de croiser les yeux larmoyants de la petite blonde frisée.

"-Un ami à vous ? reprit-il.
-Mon ex." lâcha du bout des dents Juliet Maugham qui n'en pouvait plus et rentra précipitamment dans la pizzeria chercher une serviette en papier pour se moucher.
La journée qui commençait si bien allait de mal en pis. Alors qu'elle venait de prendre la décision de quitter Jonathan, et que du coup elle se sentait rajeunie de dix ans, voilà qu'un cadavre se mettait entre elle et Jack.
Hier soir, quand elle l'avait revu, ses sentiments pour lui étaient revenus comme au premier jour, et même si la fin de leur histoire n'avait pas été glorieuse, elle se demandait déjà si tout recommencer n'était pas la meilleure chose à faire. Aucun homme ne l'avait comblée comme lui et la veille, quand il lui avait saisi le poignet, tous les moments les plus brûlants lui étaient revenus aussi sûrement qu'un train qui revient en gare. Avec Jonathan, rien n'était pareil, son addiction aux jeux était rapidement devenue insupportable et elle l'avait accompagné dans la descente aux enfers inéluctable qui va avec. Elle ne voulait plus souffrir, elle avait droit au bonheur, et celui là, quand il repasse, il faut vite courir derrière.
Ce flic aux yeux encore plus sombres que sa peau lui faisait peur. Il était trop calme, trop perspicace, trop efficace, trop flic. Si Jack tombait entre ses belles mains trop soignées, il n'en ferait qu'une bouchée. Elle résolut de ne pas appeler Emma d'ici, trop dangereux. Son ex-future belle mère avait presque le même âge qu'elle et elles étaient restées amies depuis sa séparation d'avec Jack. Elle contacterait Emma plus tard. Elle fit son propre numéro de téléphone et parla pendant que ça sonnait.

   "- Oui, bonjour, c'est Juliet, oui, non, ça ne va pas très      bien, aurais-tu la nouvelle adresse de Jack ?.....Ah, non, zut, dommage!....non, c'est pas grave, je t'expliquerai."

Elle raccrocha. Jonathan avait décroché au moment où elle remettait le combiné en place. De toute façon, elle ne voulait pas le mêler à ça, il faisait partie de son passé désormais.
Maugham se tourna vers l'inspecteur Lockwood:

"-Désolée, je ne vais pas pouvoir vous aider pour l'adresse. " dit-elle avec un aplomb qui l'étonna elle-même.

"- Ce n'est pas grave, répondit le flic, j'ai lancé un avis de recherche, mes services sont sur le coup."
Maugham pria intérieurement pour que la police de Manhattan soit aussi inefficace que les habitants du quartier le prétendaient.
"- Je vous laisse" conclut Lockwood en tournant les talons.
"-Madame Lang, je vous emmène pour signer votre déposition" enchaîna-t-il en entraînant Connie par le bras.

"Ah, mais, je vous ai déjà tout dit !" s'insurgea celle-ci.

"- Oui, je n'en doute pas, mais il faut tout écrire vous le savez bien, pour la police, il faut toujours des tas de paperasses, je suis le premier à m'en plaindre!"
C'est ainsi que Connie se retrouva dans la bagnole du photographe azimuté en train de griller tous les feux jusqu'au poste, toutes sirènes hurlantes.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.