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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 13 : Coup de dé

Quand je vis entrer cette espèce de grande figure chevaline rousse, je crus que ma condamnation était tombée. Cette femme austère était sûrement le juge ou le procureur, en tout cas sûrement quelqu’un de très important, à en croire la façon dont ce brave Phil lui tenait la porte.
Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’elle s’assit sur une chaise près de moi et se présenta comme étant mon avocate !
« -Monsieur Fraser, je suis Maître Sarah Lowenstein, votre avocate si vous le voulez bien.
-Euh, oui, avec plaisir », bafouillais-je ! « Enchanté ! ».
J’eus droit à une chaleureuse poignée de main, et je me sentis instantanément rassuré.
L’inspecteur, lui, n’avait pas du tout l’air de partager mon enthousiasme.
« -Lui avez-vous énoncé ses droits, inspecteur ? »demanda Lowenstein en se tournant vers lui.
-Bien évidemment, Maître, pas de ça chez moi, vous le savez bien.
-Simple question de procédure, j’aimerais jeter un coup d’œil au procès verbal. »
Le flic qui tapait lui imprima les tartines de mes aveux. Je regrettai déjà mes épanchements verbaux. La cavalerie était arrivée mais moi, j’avais perdu mon canasson. Avais-je encore une chance de dormir dans mon lit ce soir ? Soudain, cette question me semblait la seule vraiment existentielle.
L’avocate se plongea dans la lecture des pages au fur et à mesure que Jefferson les lui tendait. Quelques minutes plus tard, elle posa la liasse devant elle avec une petite moue de dégoût :
« -Extorsion d’aveux ! Je ne m’attendais pas à ça venant de vous, inspecteur, qu’est-ce que c’est que cette histoire d’empreintes, le rapport de météo stipule qu’il a plu toute la nuit et vous voudriez me faire avaler qu’il restait des empreintes, qui plus est, de mon client, sur deux ridicules cartes de visite, ayant passé la nuit à barboter dans une flaque ? Allons, Lockwood, ce n’est pas sérieux ! 
-Vous savez ce que c’est Sarah, il faut prêcher le faux pour connaître la vérité, et ça a marché une fois de plus. Votre client a avoué avoir regardé si le cadavre, en admettant qu’il en était déjà à ce stade, avait des papiers d’identité.
-Et alors ?
-Et alors quoi ? Non signalement de crime sur la voie publique, peut-être même non assistance à personne en danger !
-Ah, non ! Là, je ne peux pas vous laisser dire ça ! M’écriais-je…
-Ne dites plus rien, Fraser, à partir de maintenant, vous êtes sous ma responsabilité et je vous dirai lorsque vous devez répondre aux questions qui vous seront posées. » L’avocate avait mis la paume de sa main soigneusement manucurée si près de ma bouche, que j’ai cru un instant qu’elle allait m’en bâillonner.
« -Vous n’avez rien d’autre contre mon client que les divagations d’une clocharde avinée, et des allégations soutirées dans un moment d’égarement, mon client ne signera pas ce tissu d’élucubrations toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Je crois qu’il va vous falloir reprendre là où nous aurions dû commencer, inspecteur. »
Je sentis les certitudes du grand noir si sûr de lui vaciller.
« -Jefferson, un café, Sarah, café ?
-Non merci, jamais de café pour moi. »
Cette femme m’étonnait de plus en plus. Intérieurement je bénissais Emma. C’était certainement à elle que je devais l’intervention miraculeuse de Maître Halloween, ou Dieu sait comment elle s’appelait. Ce qui est sûr c’est que j’avais devant moi, le seul avocat de New York qui ne carburait pas au café, et rien que pour ça, je devinais qu’elle devait être exceptionnelle.
Sûr de la supériorité de mon alliée tombée du ciel, je ne me formalisais même pas de devoir une énième fois débiter mon identité. Jefferson s’était remis à son poste, résigné. Phil Lockwood se cachait derrière sa tasse fumante, à moins que ce ne fût son cerveau qui produisait ces volutes transparentes.
L’interrogatoire reprit. Soudain, je ne me sentais plus si sûr de moi.
-   « D’où veniez vous lorsque vous vous êtes présenté avec Connie Lang dans la pizzeria du dénommé Paulo ?
-   Vous pouvez y aller, Monsieur Fraser, soyez sobre, tenez vous en aux faits. » me conseilla mon alliée.
-   « Je rentrais d’une virée dans un ou deux bars, j’allais prendre le bus.
-   Pourquoi étiez-vous avec dame Lang ?
-   Je l’ai reconnue dans la rue, je la connais depuis le temps qu’on traîne dans les mêmes bars ! Je lui ai promis que je lui payais un verre.
-   Quel grand cœur ! »
Sarah Lowenstein leva un sourcil.
« C’est là que j’ai vu Maugham. C’est mon ex. On a vécu deux ans ensemble. 
-Votre vie amoureuse ne m’intéresse pas monsieur Fraser.
-Vous avez tort, elle est pourtant palpitante !
-Ne vous distrayez pas monsieur Fraser » me glissa Lowenstein en me serrant le bras.
« -Quel est le lien entre Melle Maugham et le fait que vous n’ayez pas signalé le meurtre ? »
Sarah n’eut pas le temps de m’arrêter cette fois :
« -C’est pourtant évident, non ? quand vous revoyez une femme qui vous a tenu par les couilles pendant trois ans et vous a plaqué du jour au lendemain sans crier gare, on a le droit d’être distrait, non, c’est humain, quoi ! »
Phil Lockwood souriait à nouveau. Je venais de marquer contre mon propre camp. J’allais craquer.
« -Restez calme, Fraser. » Cette fois, la pression exercée sur mon bras par l’avocate fut plus appuyée.
Elle prit la parole :
« -C’est pourtant évident, Inspecteur, mon client était bouleversé.
-Bouleversé, bouleversé ! Vous me prenez pour S.O.S cœurs perdus ou quoi là, Sarah ! Il vient d’avouer implicitement encore une fois avoir vu un cadavre qui baignait dans son sang et à la première petite pin-up qui passe, hop, il l’oublie, il rentre chez lui comme si de rien n’était et il se couche. Bonne nuit les petits ! La Terre continue de tourner ! Vraiment, là, il va falloir trouver autre chose ! Quelque chose de plus sérieux, de plus plausible, et si possible, la vérité, ce serait pas mal pour changer ! »
Il se leva d’un bond et arracha la feuille de l’imprimante qui débitait au fur et à mesure les pages de ma déposition.
« - Bon, allez, signez là et dégagez ! J’en sais suffisamment sur vous ! Vous ne quittez pas la ville ! Je vous ai à l’œil Fraser ! Pas de coup bas, hein ! »
Phil Lockwood quitta la pièce en coup de vent et je me retrouvais avec mon avocate en train de récupérer mes papiers et ma montre en un rien de temps.
Je n’en revenais pas.
Dehors, la nuit était presque tombée, et papa et Emma attendaient dans la voiture de celle-ci.
J’ai rarement été aussi heureux de voir un couple en instance de rafistolage. Je sautai dans les bras de mon père toute rancune momentanément oubliée et attirai Emma à moi.
« Tu dois une sacrée chandelle à Maugham, toi, tu sais  » me dit elle quand je la lâchai.
Derrière nous, Sarah Lowenstein s’allumait un cigarillo.
« -Il va falloir la jouer serrée, Jack, lança l’avocate. Lockwood sait qu’il peut être accusé de vice de procédure mais  vous êtes quasiment son seul témoin, et ça, c’est mauvais pour vous. »

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