Quand
je vis entrer cette espèce de grande figure chevaline rousse, je crus que ma
condamnation était tombée. Cette femme austère était sûrement le juge ou le
procureur, en tout cas sûrement quelqu’un de très important, à en croire la
façon dont ce brave Phil lui tenait la porte.
Quelle
ne fut pas ma surprise lorsqu’elle s’assit sur une chaise près de moi et se
présenta comme étant mon avocate !
« -Monsieur
Fraser, je suis Maître Sarah Lowenstein, votre avocate si vous le voulez bien.
-Euh,
oui, avec plaisir », bafouillais-je ! « Enchanté ! ».
J’eus
droit à une chaleureuse poignée de main, et je me sentis instantanément
rassuré.
L’inspecteur,
lui, n’avait pas du tout l’air de partager mon enthousiasme.
« -Lui
avez-vous énoncé ses droits, inspecteur ? »demanda Lowenstein en se
tournant vers lui.
-Bien
évidemment, Maître, pas de ça chez moi, vous le savez bien.
-Simple
question de procédure, j’aimerais jeter un coup d’œil au procès verbal. »
Le
flic qui tapait lui imprima les tartines de mes aveux. Je regrettai déjà mes
épanchements verbaux. La cavalerie était arrivée mais moi, j’avais perdu mon
canasson. Avais-je encore une chance de dormir dans mon lit ce soir ?
Soudain, cette question me semblait la seule vraiment existentielle.
L’avocate
se plongea dans la lecture des pages au fur et à mesure que Jefferson les lui
tendait. Quelques minutes plus tard, elle posa la liasse devant elle avec une
petite moue de dégoût :
« -Extorsion
d’aveux ! Je ne m’attendais pas à ça venant de vous, inspecteur, qu’est-ce
que c’est que cette histoire d’empreintes, le rapport de météo stipule qu’il a
plu toute la nuit et vous voudriez me faire avaler qu’il restait des
empreintes, qui plus est, de mon client, sur deux ridicules cartes de visite,
ayant passé la nuit à barboter dans une flaque ? Allons, Lockwood, ce
n’est pas sérieux !
-Vous
savez ce que c’est Sarah, il faut prêcher le faux pour connaître la vérité, et
ça a marché une fois de plus. Votre client a avoué avoir regardé si le cadavre,
en admettant qu’il en était déjà à ce stade, avait des papiers d’identité.
-Et
alors ?
-Et
alors quoi ? Non signalement de crime sur la voie publique, peut-être même
non assistance à personne en danger !
-Ah,
non ! Là, je ne peux pas vous laisser dire ça ! M’écriais-je…
-Ne
dites plus rien, Fraser, à partir de maintenant, vous êtes sous ma
responsabilité et je vous dirai lorsque vous devez répondre aux questions qui
vous seront posées. » L’avocate avait mis la paume de sa main
soigneusement manucurée si près de ma bouche, que j’ai cru un instant qu’elle
allait m’en bâillonner.
« -Vous
n’avez rien d’autre contre mon client que les divagations d’une clocharde
avinée, et des allégations soutirées dans un moment d’égarement, mon client ne
signera pas ce tissu d’élucubrations toutes plus fantaisistes les unes que les
autres. Je crois qu’il va vous falloir reprendre là où nous aurions dû
commencer, inspecteur. »
Je
sentis les certitudes du grand noir si sûr de lui vaciller.
« -Jefferson,
un café, Sarah, café ?
-Non
merci, jamais de café pour moi. »
Cette
femme m’étonnait de plus en plus. Intérieurement je bénissais Emma. C’était
certainement à elle que je devais l’intervention miraculeuse de Maître
Halloween, ou Dieu sait comment elle s’appelait. Ce qui est sûr c’est que
j’avais devant moi, le seul avocat de New York qui ne carburait pas au café, et
rien que pour ça, je devinais qu’elle devait être exceptionnelle.
Sûr
de la supériorité de mon alliée tombée du ciel, je ne me formalisais même pas
de devoir une énième fois débiter mon identité. Jefferson s’était remis à son
poste, résigné. Phil Lockwood se cachait derrière sa tasse fumante, à moins que
ce ne fût son cerveau qui produisait ces volutes transparentes.
L’interrogatoire
reprit. Soudain, je ne me sentais plus si sûr de moi.
-
« D’où
veniez vous lorsque vous vous êtes présenté avec Connie Lang dans la pizzeria
du dénommé Paulo ?
-
Vous
pouvez y aller, Monsieur Fraser, soyez sobre, tenez vous en aux faits. »
me conseilla mon alliée.
-
« Je
rentrais d’une virée dans un ou deux bars, j’allais prendre le bus.
-
Pourquoi
étiez-vous avec dame Lang ?
-
Je l’ai
reconnue dans la rue, je la connais depuis le temps qu’on traîne dans les mêmes
bars ! Je lui ai promis que je lui payais un verre.
-
Quel
grand cœur ! »
Sarah
Lowenstein leva un sourcil.
« C’est
là que j’ai vu Maugham. C’est mon ex. On a vécu deux ans ensemble.
-Votre
vie amoureuse ne m’intéresse pas monsieur Fraser.
-Vous
avez tort, elle est pourtant palpitante !
-Ne
vous distrayez pas monsieur Fraser » me glissa Lowenstein en me serrant le
bras.
« -Quel
est le lien entre Melle Maugham et le fait que vous n’ayez pas signalé le
meurtre ? »
Sarah
n’eut pas le temps de m’arrêter cette fois :
« -C’est
pourtant évident, non ? quand vous revoyez une femme qui vous a tenu par
les couilles pendant trois ans et vous a plaqué du jour au lendemain sans crier
gare, on a le droit d’être distrait, non, c’est humain, quoi ! »
Phil
Lockwood souriait à nouveau. Je venais de marquer contre mon propre camp.
J’allais craquer.
« -Restez
calme, Fraser. » Cette fois, la pression exercée sur mon bras par
l’avocate fut plus appuyée.
Elle
prit la parole :
« -C’est
pourtant évident, Inspecteur, mon client était bouleversé.
-Bouleversé,
bouleversé ! Vous me prenez pour S.O.S cœurs perdus ou quoi là,
Sarah ! Il vient d’avouer implicitement encore une fois avoir vu un
cadavre qui baignait dans son sang et à la première petite pin-up qui passe,
hop, il l’oublie, il rentre chez lui comme si de rien n’était et il se couche.
Bonne nuit les petits ! La Terre continue de tourner ! Vraiment, là,
il va falloir trouver autre chose ! Quelque chose de plus sérieux, de plus
plausible, et si possible, la vérité, ce serait pas mal pour changer ! »
Il
se leva d’un bond et arracha la feuille de l’imprimante qui débitait au fur et
à mesure les pages de ma déposition.
« - Bon,
allez, signez là et dégagez ! J’en sais suffisamment sur vous ! Vous
ne quittez pas la ville ! Je vous ai à l’œil Fraser ! Pas de coup
bas, hein ! »
Phil
Lockwood quitta la pièce en coup de vent et je me retrouvais avec mon avocate
en train de récupérer mes papiers et ma montre en un rien de temps.
Je
n’en revenais pas.
Dehors,
la nuit était presque tombée, et papa et Emma attendaient dans la voiture de
celle-ci.
J’ai
rarement été aussi heureux de voir un couple en instance de rafistolage. Je
sautai dans les bras de mon père toute rancune momentanément oubliée et attirai
Emma à moi.
« Tu
dois une sacrée chandelle à Maugham, toi, tu sais » me dit elle
quand je la lâchai.
Derrière
nous, Sarah Lowenstein s’allumait un cigarillo.
« -Il
va falloir la jouer serrée, Jack, lança l’avocate. Lockwood sait qu’il peut
être accusé de vice de procédure mais vous êtes quasiment son seul témoin, et ça,
c’est mauvais pour vous. »

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