Un
homme vouté en imperméable brun marchait vers Central Park.
Malgré
sa carrure sportive, son pas était irrégulier, parfois au ralenti comme s’il
allait brusquement s’arrêter là, en plein milieu du trottoir et de la foule des
employés de bureau qui regagnaient leur bâtiment. A d’autres moments, il
allongeait le pas et se mettait presque à courir pendant quelques mètres, puis
semblait se rasséréner et stoppait sa course, se remettait au pas.
Son
cœur battait la chamade. La sueur couvrait son front. Des rides formaient des
plis au dessus de deux gros sourcils. Il sentait les lames des deux couteaux
dans les revers de son pardessus spécialement aménagés de deux étuis. A chaque
pas, ses bras les touchaient comme des prolongements, ou comme une armure.
Ca
lui faisait du bien de les sentir. Tout à l’heure dans sa main, l’acier était
encore chaud du sang de sa victime. Mais pouvait-on parler de victime ?
Cette raclure d’Espanes n’avait eu que ce qu’il méritait et si c’était à
refaire… Non. Il ne pourrait pas le refaire. Malgré la nécessité impérieuse qui
avait justifié la traque puis l’exécution de ces salopards, il se sentait
définitivement incapable de tuer encore. C’en était fini cette fois. Espanes
était le dernier sur la liste noire. Les petits étaient vengés.
Lui,
il allait enfin pouvoir se reposer.
Son
esprit et son corps en avaient tant besoin.
Tout
à coup, il fut devant l’entrée Sud de Central Park. Il hésita. Beaucoup trop de
policiers y patrouillaient. Il devait avoir une tête affreuse, il n’avait pas
ses papiers sur lui, au cas où. Pas question
de se faire repérer aujourd’hui. Non, il préféra longer le parc malgré
son envie de se noyer dans le refuge naturel des arbres et des rires d’enfants.
Petit
à petit, son pas ralentit à nouveau. Il se sentait si las et si vieux. L’air
n’arrivait pas encore tout à fait normalement jusqu’à ses poumons. Il s’appuya
d’une main contre un arbre, le contact de l’écorce lui fit un bien fou. Une
dame chic promenait un caniche noir géant en laisse, ses yeux s’écarquillèrent
de dégoût, l’homme suivit son regard et vit le sang séché qui nappait ses
doigts presque totalement. Il remit précipitamment sa main gantée de latex dans
la poche de son imper et reprit son chemin, se retournant à plusieurs reprises
pour voir si la dame le regardait encore. Mais non, elle était partie, sans
doute pas tout à fait sûre de ce que ses yeux lui disaient avoir vu. Lui non
plus n’était pas sûr. Etait-ce bien sa main ?
Il
se remit à courir.
Etait-il
damné comme n’importe quel assassin ou le statut de bourreau lui laissait-il un
espoir de rédemption ?
Pendant
des années, ils avaient été nombreux à espérer que la justice de leur pays
ferait son travail. Mais ils s’en étaient sortis, tous, sans exception. Il
avait bien fallu que quelqu’un fasse le sale boulot. Ils les avaient traqués un
à un, sans qu’ils s’en doutent pour la plupart. Il n’y avait que Mc Kenzie qui
l’avait repéré et avait tenté de lui échapper. Mc Kenzie, le pire d’eux tous. Ça n’avait pas été facile de l’attirer dans un piège. Il avait fallu prendre
des risques : de traqueur, devenir l’appât. Ces types là ne peuvent
subsister sans s’adonner à leurs vices, encore et encore.
Justicier
ou assassin, il savait bien quel serait le verdict de la société à son sujet,
mais peu lui importait. Il avait tenu jusqu’au bout. Sa course pouvait prendre
fin, là, maintenant.
D’un
geste las, l’homme arracha son bonnet. De longs dreadlocks se répandirent sur
ses larges épaules. Kyle aurait tant aimé s’asseoir sur un banc, regarder les
enfants jouer dans le sable un moment, ou les suivre du regard sur les
balançoires.
Ca
l’aurait apaisé, mais le moment n’était pas encore venu. Il fallait rentrer au
magasin et vite appeler Maugham chez Paulo pour qu’elle lui apporte son
sempiternel café, faire semblant du mieux possible, avoir l’air normal. Il en
avait presque l’habitude depuis ces derniers mois, il avait bien donné le
change. Personne n’avait rien remarqué, même pas Jason, pourtant si proche,
comme un fils, comme le fils que Kyle aurait dû avoir encore.
Il
repensa aux bons moments qu’il avait passés hier avec la petite Samy et Jason. Depuis
son arrivée dans le quartier, cette famille était devenue la sienne. Il s’y
sentait bien, là, il puisait sa force mentale, celle qui transformait le gentil
colosse en justicier sans état d’âme.
Bientôt,
le magasin fut en vue, il chercha la clé au fond de sa poche, puis une fois
arrivé, remonta le rideau de fer, et tapa le code de sécurité sur le petit
boitier. Ses empreintes digitales laissèrent une marque rosâtre sur les
touches. Il faudrait penser à le nettoyer. Il arracha les gants de chirurgien
qu’il portait encore. Se rincer les mains était devenu obsessionnel, vital.
Kyle se précipita aux lavabos. Il se débarrassa du long imperméable et laissa
enfin l’eau qui lave de tous les pêchés couler le long de ses doigts musiciens,
savonnant et savonnant encore, se frottant la peau à se l’arracher. Mais ses
mains de travailleur étaient fortes et savaient résister à ce traitement.
Lorsqu’il arrêta l’eau, sa peau était seulement rougie, il s’essuya longuement,
chaque phalange, chaque pli, chaque ongle, chaque interstice entre les doigts.
Ses mains ne tueraient plus jamais. C’était fini.
Désormais,
il ne se consacrerait plus qu’à la vie, la vie joyeuse, la vie innocente, la vie
qui n’exige aucun sacrifice.
Il
laisserait à d’autres le soin de protéger, et quand il le fallait, de nettoyer.
Il
regarda dans le miroir son visage tanné. La détermination de son regard
laissait désormais place à la paix. Il se sentait enfin libre, réconcilié avec
lui-même, acteur de son destin et non plus résigné et souffrant. Deux grosses
larmes coulèrent de ses yeux. Il les regarda, presque soulagé. Cela faisait si
longtemps qu’il attendait ce moment, des mois, des années, une autre vie, la
sienne.
Il
se laissa tomber sur un tabouret qui traînait là.
Petit
à petit, le bruit de la rue toute proche lui revenait, et aussi ce qu’il avait
à faire. Il se leva, fourbu, décrocha le téléphone et composa le numéro de la
pizzeria. Maugham, la sympathique nouvelle serveuse prit la commande, plaisantant
sur son retard.
Kyle
raccrocha, se félicitant d’avoir réussi à dire non à Jason pour la piscine. Sam
lui en voudrait un peu, mais il se rattraperait demain soir. Désormais, il
avait toute la vie devant lui.

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