Maugham
était en train d’essuyer des verres au bar quand une grande rousse d’un certain
âge poussa la porte vitrée de la pizzeria. Jack la suivait. La serveuse ne put
retenir un cri de soulagement et délaissa immédiatement sa corvée pour se jeter
sur lui.
« -Tu
es sorti ! C’est merveilleux ! »
Jack
se dégagea avec peine de l’étreinte farouche de la jeune femme. Elle sentait
toujours aussi bon, un mélange de fraîcheur quasi végétale et un doux parfum
d’humus venant de plus profond. Il n’avait pas besoin de faire de gros efforts
pour se souvenir de leurs ébats.
« -Je
te présente Maître …
-Lowenstein,
Sarah Lowenstein, dit l’avocate se portant au secours de sa mémoire vacillante.
Lorsque l’affaire sera terminée, vous vous souviendrez de mon nom !
-Désolé,
Maître, vous savez moi et les noms… » rétorqua Jack, gêné.
« -Voici
donc votre amie, elle, c’est son prénom que vous ne retenez pas ? »
demanda Lowenstein, faisant allusion au fait que Maugham est un nom de famille
et non un prénom.
« -Oh !
C’est une vieille histoire enchaîna Maugham, je porte le prénom de sa
mère : Juliet, et du coup, il m’a toujours appelée Maugham … et maintenant
tout le monde m’appelle comme ça !
-Vous
vous connaissez depuis longtemps ? » demanda Sarah.
-Ca
doit faire… cinq ans environ. » Répondit Maugham.
-Oui,
c’est ça » confirma Jack, rêveur.
Il
la revoyait du temps où aucun cheveu gris ne venait ternir sa chevelure blonde.
Il
l’avait repérée le matin dans la petite supérette en bas de l’hôtel où il était
allé acheter de la crème à raser.
Quand
il l’avait retrouvée devant la porte de sa chambre d’hôtel, le soir même, avec
ses papillotes sur la tête pour dormir, la porte s’étant soi-disant refermée
sur elle, il en avait déduit qu’elle devait faire de drôles d’heures
supplémentaires.
Elle
s’était avancée vers lui en nuisette et elle lui avait demandé d’aller chercher
le passe à l’accueil. Il l’avait fait entrer dans sa chambre et avait appelé la
réception.
Ils
avaient parlé longtemps. Le garçon d’étage prenait son temps. Eux aussi. Finalement,
le garçon d’étage était arrivé et avait dû repartir illico leur chercher un
dîner à partager dans la chambre. Juliet était allée s’habiller pour donner le
change, mais Jack préférait la nuisette. Il le lui avait dit. Elle avait ri de
son petit rire de gorge caractéristique. Vers minuit, sa robe faisait un petit tas au pied du lit. Elle
avait gardé ses talons aiguille. Il avait adoré.
C’était
dans le Connecticut, à New Haven, où Jack devait rencontrer un client. Une très
belle affaire. Il l’avait ramenée dans ses bagages, elle ne pesait pas bien
lourd et il y avait trouvé bien des avantages.
Elle,
elle voulait voir New York.
Sarah
Lowenstein les dévisageait tour à tour l’un et l’autre, cherchant à évaluer le
degré d’attachement qui les liait l’un à l’autre et se demandant quelle était
la raison de leur séparation. Quand Juliet Maugham parlait, elle glissait la
main sur son cou comme pour vérifier la présence d’un collier imaginaire et
Fraser la dévorait des yeux. Ces deux là ne se quitteraient pas aujourd’hui, elle
en aurait presque parié sa jolie décapotable.
Le
couple avait-il un lien avec l’homme retrouvé mort dans la ruelle ? Elle
n’en aurait pas mis sa tête à couper. Une complicité pareille, même après une
rupture, comme Maugham était en train de le lui raconter, était assez remarquable.
Leur lien était fort. Maugham était prête à témoigner pour lui, peut-être même
à mentir, qui pouvait savoir ?
Mais
qui protégeait l’autre ?
Sarah
Lowenstein savait que certaines femmes étaient capables de tout pour défendre
leur mec, l’inverse était plus rare.
Son
propre divorce lui avait laissé un goût amer et lorsque John l’avait quittée
alors qu’elle avait le plus besoin de son soutien, elle s’était promis de ne
plus jamais tomber sous la coupe d’aucun homme.
Elle
avait dû boucler cette sordide affaire de détournement de fond teintée de
politique et de magouilles en tous genres en pleine procédure pour la garde de
Jenny.
Cette
aptitude à tout gérer de front et il faut bien le dire, quitte à froisser sa
modestie naturelle, à tout gagner haut la main, avait largement contribué à
l’époque à bâtir sa légende d’avocate incorruptible et hyper efficace. Son
physique atypique avait ajouté la touche finale.
Depuis
elle se portait très bien de cette décision. Embauchée comme associée dans l’un
des plus prestigieux cabinets d’avocats de la ville, elle avait fini d’élever
sa fille seule, en l’éduquant dans une grande indépendance d’esprit. John
réapparaissait de temps à autre dans la vie de sa fille aux alentours des fêtes
de famille, puis Sarah s’arrangeait pour le remettre dans sa boîte le plus
rapidement possible, tel un objet de collection, inutile et encombrant. Quand
Jenny était en manque de son père, elle prenait l’avion et comblait ses lacunes
affectives ou financières par un séjour souvent de très courte durée, John
ayant la fibre paternelle finalement peu développée, surtout depuis que sa
nouvelle compagne le suppliait de faire un bébé.
Jack
Fraser et Maugham faisaient donc pour le moment l’objet de toute son
attention.
Plus
elle en apprendrait sur eux, mieux elle saurait comment fonctionnait son
nouveau client. On pouvait tout à fait imaginer un scénario selon lequel Mc
Kenzie aurait serré d’un peu trop prés la jolie Maugham et le bon Jack se
serait échauffé…Comment être sûre que ce n’était que la veille que ces deux là
s’étaient retrouvés ?
En
plus, Jack connaissait le quartier par cœur, y ayant habité tout récemment. Il
devait en fréquenter tous les endroits où rôder le soir, bars à double entrée
et boîtes à double fond de commerce. Il pouvait très bien y avoir rencontré Mc
Kenzie et l’avoir descendu suite à une dette de jeu ou dans l’espoir de lui
rafler sa mise. Jack pouvait même pourquoi pas avoir trouvé des complices parmi
ses anciens voisins.
Lowenstein
était à deux doigts d’imaginer un vaste complot où le dénommé Paulo montait la
garde au bout de l’impasse, pendant que
Jack aidé de Maugham faisait les poches de Mc Kenzie chanceux au jeu et bourré
de fric, et que la diabolique Connie détruisait ses papiers d’identité
sur un brûlot !
Qui
avait aiguisé les couteaux qui avaient transpercé le malheureux Mc
Kenzie ? Voilà la dernière question qui lui restait à résoudre.
Son
esprit pragmatique eût tôt fait de renvoyer aux oubliettes ces divagations
fantaisistes de haute volée. Plus sérieusement, il lui fallait essayer de
trouver quelques pièces pour assembler ce drôle de puzzle.

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