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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 18 : Maugham

Maugham était en train d’essuyer des verres au bar quand une grande rousse d’un certain âge poussa la porte vitrée de la pizzeria. Jack la suivait. La serveuse ne put retenir un cri de soulagement et délaissa immédiatement sa corvée pour se jeter sur lui.
« -Tu es sorti ! C’est merveilleux ! »
Jack se dégagea avec peine de l’étreinte farouche de la jeune femme. Elle sentait toujours aussi bon, un mélange de fraîcheur quasi végétale et un doux parfum d’humus venant de plus profond. Il n’avait pas besoin de faire de gros efforts pour se souvenir de leurs ébats.
« -Je te présente Maître …
-Lowenstein, Sarah Lowenstein, dit l’avocate se portant au secours de sa mémoire vacillante. Lorsque l’affaire sera terminée, vous vous souviendrez de mon nom !
-Désolé, Maître, vous savez moi et les noms… » rétorqua Jack, gêné.
« -Voici donc votre amie, elle, c’est son prénom que vous ne retenez pas ? » demanda Lowenstein, faisant allusion au fait que Maugham est un nom de famille et non un prénom.
« -Oh ! C’est une vieille histoire enchaîna Maugham, je porte le prénom de sa mère : Juliet, et du coup, il m’a toujours appelée Maugham … et maintenant tout le monde m’appelle comme ça !
-Vous vous connaissez depuis longtemps ? » demanda Sarah.
-Ca doit faire… cinq ans environ. » Répondit Maugham.
-Oui, c’est ça » confirma Jack, rêveur.
Il la revoyait du temps où aucun cheveu gris ne venait ternir sa chevelure blonde.
Il l’avait repérée le matin dans la petite supérette en bas de l’hôtel où il était allé acheter de la crème à raser.
Quand il l’avait retrouvée devant la porte de sa chambre d’hôtel, le soir même, avec ses papillotes sur la tête pour dormir, la porte s’étant soi-disant refermée sur elle, il en avait déduit qu’elle devait faire de drôles d’heures supplémentaires.
Elle s’était avancée vers lui en nuisette et elle lui avait demandé d’aller chercher le passe à l’accueil. Il l’avait fait entrer dans sa chambre et avait appelé la réception.
Ils avaient parlé longtemps. Le garçon d’étage prenait son temps. Eux aussi. Finalement, le garçon d’étage était arrivé et avait dû repartir illico leur chercher un dîner à partager dans la chambre. Juliet était allée s’habiller pour donner le change, mais Jack préférait la nuisette. Il le lui avait dit. Elle avait ri de son petit rire de gorge caractéristique. Vers minuit, sa robe faisait un petit tas au pied du lit. Elle avait gardé ses talons aiguille. Il avait adoré.
C’était dans le Connecticut, à New Haven, où Jack devait rencontrer un client. Une très belle affaire. Il l’avait ramenée dans ses bagages, elle ne pesait pas bien lourd et il y avait trouvé bien des avantages.
Elle, elle voulait voir New York.
Sarah Lowenstein les dévisageait tour à tour l’un et l’autre, cherchant à évaluer le degré d’attachement qui les liait l’un à l’autre et se demandant quelle était la raison de leur séparation. Quand Juliet Maugham parlait, elle glissait la main sur son cou comme pour vérifier la présence d’un collier imaginaire et Fraser la dévorait des yeux. Ces deux là ne se quitteraient pas aujourd’hui, elle en aurait presque parié sa jolie décapotable.
Le couple avait-il un lien avec l’homme retrouvé mort dans la ruelle ? Elle n’en aurait pas mis sa tête à couper. Une complicité pareille, même après une rupture, comme Maugham était en train de le lui raconter, était assez remarquable. Leur lien était fort. Maugham était prête à témoigner pour lui, peut-être même à mentir, qui pouvait savoir ?
Mais qui protégeait l’autre ?
Sarah Lowenstein savait que certaines femmes étaient capables de tout pour défendre leur mec, l’inverse était plus rare.
Son propre divorce lui avait laissé un goût amer et lorsque John l’avait quittée alors qu’elle avait le plus besoin de son soutien, elle s’était promis de ne plus jamais tomber sous la coupe d’aucun homme.
Elle avait dû boucler cette sordide affaire de détournement de fond teintée de politique et de magouilles en tous genres en pleine procédure pour la garde de Jenny.
Cette aptitude à tout gérer de front et il faut bien le dire, quitte à froisser sa modestie naturelle, à tout gagner haut la main, avait largement contribué à l’époque à bâtir sa légende d’avocate incorruptible et hyper efficace. Son physique atypique avait ajouté la touche finale.
Depuis elle se portait très bien de cette décision. Embauchée comme associée dans l’un des plus prestigieux cabinets d’avocats de la ville, elle avait fini d’élever sa fille seule, en l’éduquant dans une grande indépendance d’esprit. John réapparaissait de temps à autre dans la vie de sa fille aux alentours des fêtes de famille, puis Sarah s’arrangeait pour le remettre dans sa boîte le plus rapidement possible, tel un objet de collection, inutile et encombrant. Quand Jenny était en manque de son père, elle prenait l’avion et comblait ses lacunes affectives ou financières par un séjour souvent de très courte durée, John ayant la fibre paternelle finalement peu développée, surtout depuis que sa nouvelle compagne le suppliait de faire un bébé.
Jack Fraser et Maugham faisaient donc pour le moment l’objet de toute son attention. 
Plus elle en apprendrait sur eux, mieux elle saurait comment fonctionnait son nouveau client. On pouvait tout à fait imaginer un scénario selon lequel Mc Kenzie aurait serré d’un peu trop prés la jolie Maugham et le bon Jack se serait échauffé…Comment être sûre que ce n’était que la veille que ces deux là s’étaient retrouvés ?
En plus, Jack connaissait le quartier par cœur, y ayant habité tout récemment. Il devait en fréquenter tous les endroits où rôder le soir, bars à double entrée et boîtes à double fond de commerce. Il pouvait très bien y avoir rencontré Mc Kenzie et l’avoir descendu suite à une dette de jeu ou dans l’espoir de lui rafler sa mise. Jack pouvait même pourquoi pas avoir trouvé des complices parmi ses anciens voisins.
Lowenstein était à deux doigts d’imaginer un vaste complot où le dénommé Paulo montait la garde au bout de l’impasse,  pendant que Jack aidé de Maugham faisait les poches de Mc Kenzie chanceux au jeu et bourré de fric, et que la diabolique Connie détruisait ses papiers d’identité  sur un brûlot !
Qui avait aiguisé les couteaux qui avaient transpercé le malheureux Mc Kenzie ? Voilà la dernière question qui lui restait à résoudre.
Son esprit pragmatique eût tôt fait de renvoyer aux oubliettes ces divagations fantaisistes de haute volée. Plus sérieusement, il lui fallait essayer de trouver quelques pièces pour assembler ce drôle de puzzle.

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