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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 23 : Témoin gênant

Lorsque le bus arriva dans la rue de la pizzeria, Connie Lang  vit le grand Kyle Hutchinson qui arrivait de loin. Elle le regarda tourner à l’angle de la rue. Il marchait à pas lents comme assommé après un trop bon repas. « Il y en a qui ne s’en font pas »  pensa Connie en le voyant trébucher sur une aspérité du trottoir. Pourtant à la réflexion, elle ne se souvenait pas avoir jamais vu Kyle aviné. Il lui semblait même qu’il était plutôt du genre abstinent. 
L’arrêt de bus était juste en face du magasin hifi high-tech. Lorsque Connie descendit du bus, elle vit Hutchinson taper le code qui déverrouillait l’entrée du magasin, puis s’engouffrer à l’intérieur. La clocharde regretta qu’il ne traîne pas un peu plus, elle aurait bien causé un peu de tout et de rien avant de regagner son  home sweet home.
C’était un brave type, Connie le savait bien. Une fois ou deux, il avait même partagé son repas avec sa voisine mal logée.
Elle avait visité à cette occasion la petite pièce privée où Kyle vivait. Il y avait juste une table, deux chaises, et un lit assez spartiate, pour une seule personne. Une chambre de moine, ou presque.
Au mur quelques photos de jeunesse avec des camarades en uniformes, et aussi celles d’un garçonnet et d’un adolescent. Une guitare et un ampli reposaient dans un coin, à côté d’une armoire en toile kaki. Connie lui avait demandé si c’était lui qui en jouait et il avait eu un geste vague en répondant « dans une autre vie ».
Connie l’imaginait bien en guitariste échevelé dans les années soixante dix, menant la danse dans un groupe de rock endiablé.
Assise là, elle ne se rappelait que trop bien leurs noms à tous ces groupes de légende.
Kyle avait eu la chance de côtoyer John Cale et Sterling Morrison. A cette époque, Lou Reed n’était pas encore connu, Kyle était projectionniste et le Velvet underground était encore un bébé prometteur.
Kyle parlait avec nostalgie de cette époque où il frottait timidement sa gratte comme il disait. Il avait appris à l’oreille, mais apparemment n’était pas friand de démonstrations en public, même un public très très restreint comme cette fois là.
Le repas s’était terminé dans la bonne humeur sans que Connie n’ait besoin de trop en raconter la concernant. Hutchinson s’était montré aussi peu curieux de connaître son histoire à elle, que de raconter davantage la sienne. Il semblait deviner que remuer la boue des souvenirs douloureux ne servait à rien et l’avait traitée en simple voisine de palier.
Lorsqu’il lui avait proposé le manteau accroché prés de la porte, il s’était juste excusé que ce ne soit pas un manteau très féminin, en lui disant que son fils n’en avait plus besoin depuis longtemps.  
La clocharde avait flairé le secret de famille et n’avait rien demandé : chacun sa merde, et elle en avait bien assez pour remplir les égouts à elle toute seule. Sa vocation n’avait jamais été d’écouter les autres, elle n’avait pas l’âme d’une assistante sociale !
Elle préférait les plaisirs immédiats et si possible sans conséquences… Ca, les conséquences, elle avait bien connu aussi. Quant aux plaisirs faciles… Malgré tout, parfois, elle se remémorait les dix-huit années de vie commune avec Lee. Maintenant avec le recul, son mariage ne lui semblait pas totalement catastrophique, et c’était pas si mal.
De toute façon, dans certains cas, les questions ne menaient à rien, et Kyle n’était pas du genre à raconter sa vie. D’ailleurs, il ne lui avait jamais reparlé de son fils. Peut-être croyait-il que Connie n’avait jamais eu d’enfant. C’est vrai que ça devait être difficile à imaginer, à présent.
Elle traversa la rue et se planta devant la vitrine du magasin. Tout était encore éteint, et elle n’apercevait que son reflet dans la vitre. Avec un reste de coquetterie, elle replaça une mèche rebelle derrière son oreille. Sans y prêter attention, son regard s’attarda un peu plus haut et tomba sur les marques de doigts rougeâtres sur le digicode placé prés de l’entrée du magasin.
Kyle s’était-il blessé ? La question effleura son esprit toujours avide de distraction. Elle savait que l’homme était un sportif un peu casse-cou. Elle l’aurait bien vu en ancien des commandos ou quelque chose comme ça. Son allure de doux rebelle l’avait tout de suite attirée, si elle avait été encore une vraie femme, elle se serait volontiers laissé protéger à l’abri de ses grands bras musclés. Mais quel homme pourrait encore la désirer, elle ?
A part les autres marginaux du centre et la bande que Connie évitait toujours à l’entrée sud du parc, eux-mêmes peu ragoutants, poivrots et psychopathes livrés à eux-mêmes et au lent travail de sape d’une conscience pas très claire.
Connie s’en tenait éloignée autant que possible et son circuit habituel tenait compte de leurs ballades de groupe. Seule, ce n’était pas toujours génial, mais au moins on lui foutait la paix. C’est tout ce qu’elle demandait.
Aussi après un dernier coup d’œil dans le magasin pour voir si, par hasard, Kyle ne l’avait pas aperçue et ne viendrait pas lui ouvrir la porte, elle s’éloigna, un peu déçue de ne pas avoir aperçu le géant aux dreadlocks qu’elle affectionnait, et elle se dirigea à petits pas vers la pizzeria de Paulo, espérant rencontrer la jolie Maugham pour lui extorquer un petit quelque chose, ne serait-ce qu’un sourire.
Son manteau n’était pas terrible, c’est vrai, mais ce n’est pas tous les jours qu’un homme vous fait un cadeau quand on s’appelle Connie Lang et qu’on n’a personne pour vous fêter votre anniversaire.
Elle glisserait mine de rien à Maugham que le cadeau de Kyle datait d’un an et que vu le traitement qu’ils avaient subi tous les deux, décapage aux mites et tout le toutim…
Peut-être que le message passerait. Qui ne tentait rien n’a rien ! Aux audacieux les mains pleines ! Les proverbes s’enchaînaient tout seuls dans sa tête comme les comptines qu’elle se racontait petite quand elle s’ennuyait. Il suffisait d’enclencher la charade et le fil se déroulait, elle était bien déterminée à s’y raccrocher. Question de survie.

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