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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 24 : Dur à avaler

J’avais rendez-vous à vingt trois heures à la sortie de chez Paulo avec ma petite blonde et je n’aurais raté ça pour rien au monde. Je décidai d’aller manger une pizza en l’attendant, ça me permettrait de la regarder bouger ses jolies fesses et je crois bien que je ne me lasserai jamais de ce spectacle là.
Mon enthousiasme se refroidit quand en entrant, je croisai le regard métallique et froid du grand noir qui m’avait séquestré dans son bureau trois jours plus tôt, ce Norwood. Il y avait aussi son acolyte, la sténodactylo à deux doigts, une espèce de grand échalas dégarni à lunettes.
Ils m’ont regardé entrer comme le loup dans la bergerie. J’ai senti mon estomac qui tombait d’un coup dans mon froc. Vite, les fesses de Maugham, où étaient-elles ? Dans ces cas là, il valait mieux se raccrocher d’urgence à du doux et chaud. Manque de bol, il n’y avait que le vieux Paulo au bar, ma petite serveuse préférée devait être partie dans les profondeurs de la salle de billard.
Norwood m’a fait signe, j’ai sorti une cigarette pour me donner une contenance, ma main tremblait tellement que je n’arrivai pas à l’allumer cette putain de clope !
« -Vous voulez du feu ? » demanda l’inspecteur dont les yeux s’enfonçaient dans ma conscience comme deux braseros. Il avait remarqué mon manque de contrôle et les souvenirs de l’interrogatoire me revenaient brutalement.
« Non, sans façon » répondis-je en remballant ma clope. « Il va falloir que je m’arrête de fumer »
« -Oui, ça n’est pas bon pour le système nerveux ces petites cochonneries ! Parkinson vous guette ! » enchaîna-t-il en désignant le paquet d’un coup de menton. « Alors, vous connaissez l’adage ? »
« -Je ne vois pas de quoi vous parlez Norwood » balbutiai-je.
« -Lockwood, Fraser, mon nom est Lockwood.
-Vous savez, moi, les noms, je suis doué pour les chiffres, pas pour les lettres. »
 Le flic ne se découragea pas : « Mais si… vous savez bien ! A propos des assassins et des lieux de leur crime ! »
« -Jack ! » Je sentis la bouche rassurante et chaude de Maugham s’enfoncer dans mon cou.
« -Voici mon unique victime ! » répliquai-je, en enlaçant Juliet « et comme vous pouvez le constater, elle est on ne peut plus vivante !... Maintenant, si vous voulez bien nous excuser, on a du temps à rattraper. Bon appétit Norwood ! »
J’ai entraîné Maugham loin de ces deux briseurs de burnes.
Ma main s’apaisa sur sa taille et je respirai tout de suite mieux. Finalement, j’allais peut-être tenter un sevrage tabagique, Maugham valait tous les inhalateurs du monde.
« -A quoi tu penses ? » demanda-t-elle en se tortillant pour se dégager.
« Je crois que je vais essayer d’arrêter de fumer.
-Essayer, c’est m’adopter ! » dit-elle en riant.
Je ne comprenais décidément rien à l’humour de Juliet, mais bon, ce n’était pas le plus important.
« Comme ça je n’aurai plus l’impression d’embrasser un des cendriers de Paulo ! » ajouta-t-elle dans un sourire en me repoussant. « J’aime pas mélanger l’amour et le boulot. Une pizza aux anchois et au chorizo ?
-Tu te souviens de ça ? » demandais-je interloqué.
-Il n’y a que toi pour avaler des mélanges aussi pathétiques » répliqua-t-elle sans se démonter.
Je l’ai regardée bêtement s’éloigner, j’aurais bien sauté la case repas, enfin, la serveuse plutôt. Toutes ces émotions avaient aiguisé mon appétit, dans ces cas là, il me fallait une femme ou un PC.
J’attendis vaillamment ma pizza. La pizzeria était bien remplie ce soir, et Maugham n’allait pas pouvoir rentrer de si tôt. Un couple avec une petite fille en fauteuil roulant occupait la plus grande table en compagnie d’un jeune homme et d’un grand type avec des dreadlocks.
A New York, c’est ce que j’aimais le plus, cette diversité humaine, ces personnages étranges et atypiques. Je me distrayais en les regardant. J’aperçus aussi Connie au fond de la pièce, assise toute seule à une petite table et je soupçonnais Maugham, son grand cœur et son tout petit portefeuille de ne pas y être tout à fait étrangers.
J’évitais soigneusement son regard et reportai mon attention sur le duo de Lockwood et son acolyte. Je les imaginais en couple à la ville et faillis m’en étrangler de rire en avalant ma bière. L’inspecteur leva un instant les yeux vers moi et coupa toute velléité humoristique de ma part.
Je n’aimais pas être une proie, mais je devinais que lui prenait son pied à être chasseur. Je me promis de ne jamais investir dans les fonds de retraite de la police. Chacun sa vengeance, la mienne serait à long terme, et se dégusterait à froid, comme il se doit.
Je voulais me donner l’illusion que j’avais des moyens de me sortir de ce pétrin. Je me sentais ferré comme un thon. Je dansais au bout de la ligne. J’avais l’habitude des manipulations mentales, les éternelles parties de poker financier auxquelles je me livrais dans mon métier avaient fait de moi un adversaire sans vergogne lorsqu’il le fallait. Le bluff ne m’était pas étranger. Cet inspecteur méphitique m’avait pourtant battu à mon propre jeu pendant notre confrontation.
Je mourrais d’envie de prendre ma revanche. J’entendais la voix grave de Lowenstein me susurrer que ce n’était pas du tout une bonne idée. Ma fée clochette personnelle acquiesçait de la tête en balançant sa petite pantoufle de vair au bout de son petit pied. Je m’aperçus que mentalement je me la représentai à présent en rouquine fumant un cigarillo!
Agacé, j’essayai à nouveau de me concentrer sur autre chose. Le grand type aux dreadlocks s’était levé et était allé tailler la bavette à Connie.
Je me demandai quel genre de type ça pouvait être pour avoir envie de faire salon avec une épave comme Connie. Personnellement, elle ne m’inspirait aucune compassion.
Peut-être parce que toute idée de décrépitude me faisait personnellement horreur.
J’aurais vendu mon âme au diable, plutôt que d’accepter une dégringolade financière. Le départ en catimini de mon irresponsable de père m’avait obligé à donner un grand coup de manivelle, et je n’étais pas peu fier de m’en être sorti aussi vite et aussi bien.
Maugham m’apporta ma pizza et son joli décolleté en prime. La vie reprenait son cours. J’avais l’impression que cette seconde chance avec Juliet était de très bon augure.
Lorsque je croisai à nouveau le regard perforateur de Lockwood, je levai mon verre et trinquai à ma santé !

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