Connie s'était envoyé une ou deux bières de
plus au bar et elle était sortie. Si ce connard de Jack ne l'avait pas déviée
tout à l'heure, elle en aurait bu trois de moins. Bah, trois ou quatre bières
de plus, c'est pas ça qui allait changer quoi que ce soit à sa vie maintenant. Les
gens qui les commandaient n’avaient qu’à les boire après tout au lieu de les
laisser à moitié pleines sur le zinc.
Elle se vit passer dans la vitrine du
marchand de télé hifi high-tech. On peut pas dire qu'elle avait de beaux
restes, avec ses cheveux filasses en tresses, elle avait l'air d'une vieille
squaw, son manteau avait subi tous les outrages, la pluie, les mites et la
neige en avaient rongé ce qu'il y restait d'angora, et elle se demandait
souvent si sans lui, elle n'aurait pas aussi chaud.
Il était loin le temps où elle pouvait
s'acheter un manteau neuf tous les ans, dans ce temps là, jamais elle n'aurait
cru qu'elle finirait à la rue. Mais quand Lee était tombé malade, il avait bien
fallu assumer les traites de l'appart et tout le reste. Heureusement, les
gamins s'étaient barrés. Qu'est-ce qu'ils étaient devenus ? Elle n'en savait
foutre rien, ce qui est sûr c'est qu'ils ne l'avaient jamais aidée, ni à la
mort de leur alcoolo de père, ni quand il avait fallu se séparer de l'appart.
Ensuite, tout n'avait été qu'une longue chute en enfer. Elle avançait en
traînant les pieds en refaisant à l'envers le trajet qu'elle avait parcouru
avec Jack trois heures plus tôt. Un temps à ne pas mettre une vieille pute
dehors.
Une petite pluie fine et insidieuse s'insérait sournoisement dans les fibres
saturées du manteau et tout doucement gagnaient sa peau. Elle grelottait déjà
alors qu'il restait encore combien d'heures jusqu'au matin ? Il y a belle lurette
qu'elle avait vendu sa montre et elle vivait aussi bien sans, pour ce qu'elle
en avait à foutre du temps qui passe. Le temps c'était toujours du temps en
trop, du temps pour souffrir, pour ruminer les vieilles histoires, pire, pour
se souvenir des bonnes choses, celles qui vous percent de leurs éclats de rire
et de leur douceur.
Le souvenir qui la déglinguait le plus c'est
le jour où Lee était rentré un peu trop tôt à la maison et qu'il les avait
trouvés, elle et Marvin sur la table de la cuisine, en mauvaise posture pour
tout dire, enfin, ça dépend de quel côté on se place. Elle, elle avait les
fesses sur les miettes de pain du petit déjeuner et à chacun de ses
empalements, elle se les enfonçait encore un peu plus dans ses vergetures, mais
ça l'empêchait pas de rigoler comme une dingue, Marvin aussi se marrait bien
entre deux "han, han"...C'est comme ça qu'ils ne l'avaient pas
entendu entrer, Lee. Quand elle avait tourné la tête, elle ne savait pas
pourquoi, sans doute elle sentait le poids de son regard d'homme blessé sur
eux, elle avait croisé ses yeux de chien perdu et elle n'avait pas pu s'en
décrocher. Marvin n'avait rien vu et continuait sa besogne consciencieusement,
comme un taureau qu'il était, l'immeuble aurait bien pu s'écrouler. Les deux
mains de Connie étaient comme collées sur le formica de la table de cuisine, et
elle ne réussissait pas à articuler un seul mot. Elle regarda Lee reculer
doucement, c'est là qu'elle avait vu le bouquet de roses qu'il tenait à la
main, quand il l'a laissé tomber par terre. Puis elle a entendu la porte
d'entrée claquer.
"-C'était quoi ?"grogna Marvin...
-C'était rien, achève", lui avait
répondu Connie.
Ce soir là Lee n'était pas rentré, non, il n'était rentré que le lendemain,
complètement bourré qu'elle l'avait trouvé, en train de cuver en travers du lit
conjugal. Connie l'avait déshabillé, lui avait lavé le visage avec un gant de
toilette, elle avait passé la main dans les cheveux bouclés qui l'avaient fait
craquer la première fois qu'elle l'avait vu au bal du 4 juillet. Puis elle
était allée faire manger les enfants, sur la table de la cuisine.
"- Qu'est-ce qu'il a papa? lui avait demandé John-Thomas.
- Rien, il est fatigué, il a appris une
mauvaise nouvelle, il faut le laisser digérer."
Les jours suivants avaient été horribles, puis
Lee s'était fait virer de son boulot au bout de quelques semaines, alors qu'ils
venaient de lui donner une promotion...Connie lui avait fêté ça à sa manière et
maintenant bien sûr, elle regrettait, mais comment y croire encore à cette
promo, depuis le temps qu'ils la lui faisaient miroiter ?
Les patrons, tous des salauds, ils soufflent
le chaud et le froid, tout ça pour la productivité.
" - L'entreprise n'a pas d'âme ",
c'est ce que lui avait dit Marvin quand il l'avait limogée elle aussi, quelques
années plus tard, alors qu'elle avait si cruellement besoin de son salaire pour
la maladie de Lee. Le foie, il ne s'en était pas sorti bien sûr. Elle non plus.
Elle finirait pareil, elle le savait, c'était son destin, sa punition, crever
comme elle avait fait crever l'homme de sa vie.
Elle faillit ne pas le voir, ne pas y prêter
attention, tant elle avait l'habitude de voir des mecs gisant en travers de sa
route sur les trottoirs de Manhattan. Mais quelque chose la fit tiquer, sans
doute la fixité de son regard. Des balafres affreuses striées de sang coagulées
sur sa chemise blanche commençaient à se remettre à couler avec la pluie. Aucun
son ne sortit de sa gorge quand elle se rendit compte qu'il fallait crier. De
toute façon, personne ne l'entendrait, elle était seule avec un macchabée, dont
la Terre entière se foutait sans doute.
Quand on est mort qui on intéresse, à part
les croque-morts ?
"-T'as pas eu de bol non plus toi ce
soir, on dirait..."
Connie jeta un coup d'œil au corps affalé sous
la pluie et mesura ce qui lui restait à faire: encore cent mètres et elle était
sous son escalier de secours; à l'abri de la flotte, avec ses chats. Sinon? Ben
sinon, fallait retourner chez Paulo et appeler les flics. Elle se retourna et
vit la rue qui s'enfonçait dans le noir, au loin, l'enseigne de Paulo s'était
éteinte pour la nuit.
Un chat maigre et pelé vint se frotter contre
les jambes de Connie.
"-Bah ! Il attendra bien demain, dans l'état où il est, hein, mon vieux?
Allez, je vais me pieuter, bonne nuit camarade!"
Connie parcourut les derniers mètres qui la séparaient de son refuge de fortune
et s'écroula sur les cartons entassés entre le froid et ce qui lui restait à
vivre.

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