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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 2 Connie

Connie s'était envoyé une ou deux bières de plus au bar et elle était sortie. Si ce connard de Jack ne l'avait pas déviée tout à l'heure, elle en aurait bu trois de moins. Bah, trois ou quatre bières de plus, c'est pas ça qui allait changer quoi que ce soit à sa vie maintenant. Les gens qui les commandaient n’avaient qu’à les boire après tout au lieu de les laisser à moitié pleines sur le zinc.
Elle se vit passer dans la vitrine du marchand de télé hifi high-tech. On peut pas dire qu'elle avait de beaux restes, avec ses cheveux filasses en tresses, elle avait l'air d'une vieille squaw, son manteau avait subi tous les outrages, la pluie, les mites et la neige en avaient rongé ce qu'il y restait d'angora, et elle se demandait souvent si sans lui, elle n'aurait pas aussi chaud.

Il était loin le temps où elle pouvait s'acheter un manteau neuf tous les ans, dans ce temps là, jamais elle n'aurait cru qu'elle finirait à la rue. Mais quand Lee était tombé malade, il avait bien fallu assumer les traites de l'appart et tout le reste. Heureusement, les gamins s'étaient barrés. Qu'est-ce qu'ils étaient devenus ? Elle n'en savait foutre rien, ce qui est sûr c'est qu'ils ne l'avaient jamais aidée, ni à la mort de leur alcoolo de père, ni quand il avait fallu se séparer de l'appart. Ensuite, tout n'avait été qu'une longue chute en enfer. Elle avançait en traînant les pieds en refaisant à l'envers le trajet qu'elle avait parcouru avec Jack trois heures plus tôt. Un temps à ne pas mettre une vieille pute dehors.

Une petite pluie fine et insidieuse s'insérait sournoisement dans les fibres saturées du manteau et tout doucement gagnaient sa peau. Elle grelottait déjà alors qu'il restait encore combien d'heures jusqu'au matin ? Il y a belle lurette qu'elle avait vendu sa montre et elle vivait aussi bien sans, pour ce qu'elle en avait à foutre du temps qui passe. Le temps c'était toujours du temps en trop, du temps pour souffrir, pour ruminer les vieilles histoires, pire, pour se souvenir des bonnes choses, celles qui vous percent de leurs éclats de rire et de leur douceur.

Le souvenir qui la déglinguait le plus c'est le jour où Lee était rentré un peu trop tôt à la maison et qu'il les avait trouvés, elle et Marvin sur la table de la cuisine, en mauvaise posture pour tout dire, enfin, ça dépend de quel côté on se place. Elle, elle avait les fesses sur les miettes de pain du petit déjeuner et à chacun de ses empalements, elle se les enfonçait encore un peu plus dans ses vergetures, mais ça l'empêchait pas de rigoler comme une dingue, Marvin aussi se marrait bien entre deux "han, han"...C'est comme ça qu'ils ne l'avaient pas entendu entrer, Lee. Quand elle avait tourné la tête, elle ne savait pas pourquoi, sans doute elle sentait le poids de son regard d'homme blessé sur eux, elle avait croisé ses yeux de chien perdu et elle n'avait pas pu s'en décrocher. Marvin n'avait rien vu et continuait sa besogne consciencieusement, comme un taureau qu'il était, l'immeuble aurait bien pu s'écrouler. Les deux mains de Connie étaient comme collées sur le formica de la table de cuisine, et elle ne réussissait pas à articuler un seul mot. Elle regarda Lee reculer doucement, c'est là qu'elle avait vu le bouquet de roses qu'il tenait à la main, quand il l'a laissé tomber par terre. Puis elle a entendu la porte d'entrée claquer.

"-C'était quoi ?"grogna Marvin...

-C'était rien, achève", lui avait répondu Connie.

Ce soir là Lee n'était pas rentré, non, il n'était rentré que le lendemain, complètement bourré qu'elle l'avait trouvé, en train de cuver en travers du lit conjugal. Connie l'avait déshabillé, lui avait lavé le visage avec un gant de toilette, elle avait passé la main dans les cheveux bouclés qui l'avaient fait craquer la première fois qu'elle l'avait vu au bal du 4 juillet. Puis elle était allée faire manger les enfants, sur la table de la cuisine.



"- Qu'est-ce qu'il a papa? lui avait demandé John-Thomas.
- Rien, il est fatigué, il a appris une mauvaise nouvelle, il faut le laisser digérer."
Les jours suivants avaient été horribles, puis Lee s'était fait virer de son boulot au bout de quelques semaines, alors qu'ils venaient de lui donner une promotion...Connie lui avait fêté ça à sa manière et maintenant bien sûr, elle regrettait, mais comment y croire encore à cette promo, depuis le temps qu'ils la lui faisaient miroiter ?
Les patrons, tous des salauds, ils soufflent le chaud et le froid, tout ça pour la productivité.
" - L'entreprise n'a pas d'âme ", c'est ce que lui avait dit Marvin quand il l'avait limogée elle aussi, quelques années plus tard, alors qu'elle avait si cruellement besoin de son salaire pour la maladie de Lee. Le foie, il ne s'en était pas sorti bien sûr. Elle non plus. Elle finirait pareil, elle le savait, c'était son destin, sa punition, crever comme elle avait fait crever l'homme de sa vie.
Elle faillit ne pas le voir, ne pas y prêter attention, tant elle avait l'habitude de voir des mecs gisant en travers de sa route sur les trottoirs de Manhattan. Mais quelque chose la fit tiquer, sans doute la fixité de son regard. Des balafres affreuses striées de sang coagulées sur sa chemise blanche commençaient à se remettre à couler avec la pluie. Aucun son ne sortit de sa gorge quand elle se rendit compte qu'il fallait crier. De toute façon, personne ne l'entendrait, elle était seule avec un macchabée, dont la Terre entière se foutait sans doute.
Quand on est mort qui on intéresse, à part les croque-morts ?
"-T'as pas eu de bol non plus toi ce soir, on dirait..."
Connie jeta un coup d'œil au corps affalé sous la pluie et mesura ce qui lui restait à faire: encore cent mètres et elle était sous son escalier de secours; à l'abri de la flotte, avec ses chats. Sinon? Ben sinon, fallait retourner chez Paulo et appeler les flics. Elle se retourna et vit la rue qui s'enfonçait dans le noir, au loin, l'enseigne de Paulo s'était éteinte pour la nuit.

Un chat maigre et pelé vint se frotter contre les jambes de Connie.

"-Bah ! Il attendra bien demain, dans l'état où il est, hein, mon vieux? Allez, je vais me pieuter, bonne nuit camarade!"
Connie parcourut les derniers mètres qui la séparaient de son refuge de fortune et s'écroula sur les cartons entassés entre le froid et ce qui lui restait à vivre.

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