Maître
Sarah Lowenstein avait plus d’un atout dans son sac.
Une
longue carrière riche en plaidoiries lui avait permis de garnir fort
opportunément son compte en banque et son carnet d’adresses. L’ami qui avait
conseillé Emma aurait pour le moins mérité de sortir de l’anonymat en récompense
de ses conseils de très bon aloi...
Elle
était passée au bureau du procureur pour finaliser un autre dossier en cours et
en avait profité pour fouiner un peu et demander deux ou trois tuyaux à des
contacts dévoués. Dans quelques heures, si tout allait comme elle le
souhaitait, elle devrait en savoir un peu plus sur l’affaire de la rue de la
pizzeria.
En
attendant, pendant que tout cela mitonnait gentiment, elle se rendait sur les
lieux du crime pour avoir la version détaillée de ce Jack. Elle n’avait pas
encore décidé si elle devait le croire ou non. Son expérience des hommes lui
avait appris à se méfier de ceux qui ont l’air trop vulnérable. De plus, ce
beau grand brun aux yeux gris n’était pas trop mal entouré. Le charme est un
atout important pour survivre à New York. Il en aurait bien besoin.
La
décapotable dénotait effroyablement dans le quartier mais Sarah avait
l’habitude de provoquer les commentaires. Elle appuya deux fois sur sa
télécommande pour bien enclencher l’alarme assourdissante livrée de série avec
la voiture, au cas où.
Elle
vit Jack qui arrivait sans se presser au bout de la rue, quand il l’aperçut, il
jeta un coup d’œil à sa montre et allongea la foulée. Il avait mis un jean bien
coupé et une veste bleu marine qui s’ouvrait sur un pull beige ras du cou.
Cette élégance discrète lui allait bien. Elle le salua de la main, mais c’est
lui qui engagea la conversation.
« -Comment
allez-vous Maître …? Sarah avait l’habitude que ses clients aient un peu
de mal à retenir son nom…
-Fort
bien monsieur Fraser, je suppose que vous avez bien profité de votre
« home sweet home » hier soir ?
-Je
vous remercie, oui, même si je vous avoue que je n’ai pas aussi bien dormi que
je l’aurais souhaité ! Je me suis mis dans de sales draps ici…Je le
regrette, si vous saviez…
-Je
m’en doute mais vous n’êtes pas encore devant les jurés, pas d’affolement, Fraser.
-
Appelez-moi Jack !
-Je
vais essayer. Allons-y voulez vous ? Dites-moi où tout cela a
commencé ! »
Fraser
l’entraîna quelques centaines de mètres plus loin. Il n’y avait pas de doutes à
avoir, de toute façon, au sol, on pouvait encore voir les résidus de la mare de
sang échappé du corps de Mc Kenzie. Un trait de peinture blanche dessinait même
sa silhouette à moitié sur le trottoir et sur la chaussée.
Sarah
Lowenstein se planta sur ses talons aiguilles légèrement écartés et laissa
fuser un sifflement appréciateur.
« -Dites
donc, ils ne l’ont pas raté ceux qui ont fait ça. Il n’a pas dû traîner
longtemps, hein ?
-Je
n’en sais rien, moi, quand je l’ai trouvé, il commençait déjà à être comme du
carton.
-Mais
qu’est-ce qui vous a pris de tripoter ce mec ?
-Je
ne sais pas, j’avais bu. J’avais l’intention de chercher des papiers
d’identité…Je sais, j’aurais dû appeler les flics tout de suite. Je sais pas
comment j’ai pu faire ça. C’est nul, je m’en veux tellement !
-Les
cartes de visite, c’est vous qui les avez laissées par terre ?
-Non,
je crois qu’elles étaient déjà à moitié sorties de sa poche…C’est comme ça que
j’ai trouvé la bille.
-La
bille ? Quelle bille ? Vous n’en avez pas parlé à
l’inspecteur ?!
-Je
ne crois pas.
-Moi,
j’en suis sûre ! J’ai bien lu le procès verbal, vous vous souvenez,
j’étais là ? Ecoutez moi bien, Jack Fraser, » dit-elle en posant ses
deux mains à plat sur les épaules de Jack, « si vous voulez que je reste
de votre côté, il va falloir jouer franc jeu avec moi, hein ? Plus
question de faux fuyants, ni de tergiversations de gamin de cinq ans. Vous me
racontez tout ou je vais jouer ailleurs. Vous m’avez bien compris ? »
C’est tout juste si elle ne lui avait pas pris le menton dans deux doigts pour
le forcer à la regarder dans les yeux !
« D’accord !
D’accord ! Je vais tout vous dire. J’étais gris vous comprenez ? Gris
de chez gris ! J’ai vu ce mec là par terre dans le noir, je me suis penché
pour voir si je pouvais encore quelque chose pour lui. Je me suis rapidement
rendu à l’évidence, il était raide, encore plus raide que moi ! Ca, je
peux vous le garantir ! Et moi, je vous l’avoue, sur le coup, ça m’a fait
marrer ! Nerveusement, bien sûr ! Un peu plus, et c’était moi, à sa
place ! La vie est tellement bizarre ! Je lui ai fait les poches,
comme ça, au point où il en était, qu’est-ce que ça pouvait lui faire qu’on le
fouille ? Il n’y avait rien dans ses poches, ni portefeuille, ni
téléphone, rien qui permette de l’identifier a priori, à part peut-être les
cartes de visite, mais j’étais pas sûr ! Et cette petite bille, tout au
fond de la poche de son pantalon. Je ne sais pas pourquoi je me la suis
appropriée, et puis là…
-Oui ?
interrogea Lowenstein qui piaffait ;
-Là,
il y a eu Connie qui a débarqué, c’est là que j’ai paniqué, je me suis dit
qu’il ne valait mieux pas qu’on fasse le rapprochement entre ce gars là et
moi ; Connie a tellement d’imagination, si vous saviez toutes les
sornettes qu’elle invente. Je le sais bien ! J’ai habité le quartier il
n’y a pas si longtemps.
-Ah
bon, vous habitiez loin d’ici ?
-Non,
à deux pâtés de maison.
-Lockwood
le sait ?
-Pas
à ma connaissance.
-Je
ne me souviens pas que vous l’ayez mentionné dans votre déposition. Avec un peu
de chance, il l’ignore encore.
-Qu’est-ce
que ça pourrait changer ?
-Tout
peut-être, c’est à vous de me le dire, Fraser.
-Rien,
ça ne change rien ! Je ne vous comprends pas ?
-Ca
ne fait rien, on en reparlera plus tard. Que s’est-il passé ensuite avec cette
Connie ?
-Je
l’ai vite entraînée plus loin, je ne voulais pas qu’elle voie le macchabée et
qu’elle tire des conséquences malheureuses pour ma réputation, déjà bien mise à
mal !
-Et
ensuite ?
-On
est allé chez Paulo.
-Des
gens vous ont vu ?
-Bien
sûr, en tout cas, il y avait Maugham !
-Ah
oui, la petite serveuse, votre ex, c’est ça ?
-Hun,
hun.
-Venez,
allons-y ensemble. Cette Maugham m’intéresse. »
Sarah
tourna les talons et, suivie de Fraser, repartit vers la pizzeria du bout de la
rue.
« -Vous
me donnerez cette bille, Fraser, » lança-t-elle sans se retourner.
« Il ne faut pas la garder, c’est une pièce à conviction
-Ma
bille ?
-Elle
n’est pas à vous, Fraser, elle appartient à un mort ».

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.