« -Vous
êtes vraiment deux pourris »
La
voix de l’inspecteur me fit sursauter. Je me distrayais dans la fragrance de ma
tasse à café vide, fermant les yeux et tentant désespérément d’oublier ce qui
m’arrivait. Impossible apparemment d’échapper à ce cauchemar ! Ca faisait
au moins deux heures qu’il essayait de me faire dire que Connie et moi on avait
fait sa fête à ce mec ! Tout ça à cause de deux malheureuses cartes de
visites qui m’avaient donné la nausée. Il les agitait à tout bout de champ
devant mon nez comme deux petits poissons chinois crevés, dans leur sac en
plastique sans eau.
Je
n’en voulais même plus à Connie de m’avoir mêlé à ce merdier. C’était très
bizarre, plus ce cher Phil avait essayé de m’enfoncer, plus je me détachais de
tout. C’était comme si j’étais pas là. J’attendais patiemment qu’il se lasse.
Je me découvrais des vertus de résistant français de 39/45. Je repensais à tous
les films que j’avais vu où les nazis torturaient ces pauvres mecs qui
défendaient leur patrie.
Moi,
je défendais ma bille.
Nos
combats sont parfois bien dérisoires.
J’avais
décidé que je ne lui en parlerai pas, tu peux toujours courir Phil Bidule Truc,
je ne te dirai rien. Le petit garçon de sept ans jubilait à présent dans ma
tête. Il faisait la fête là-haut et la nique à la petite voix. J’imaginais ma
conscience assise telle la fée Clochette dans sa lanterne en train de battre
nerveusement du pied pendant que moi, garçonnet je volais dans le ciel dans
tous les sens. Je n’entendais même plus les questions, et souvent je sentais
qu’il avait dû la répéter plusieurs fois avant de capter mon attention et ça
l’énervait.
A
se demander si c’est pas du bromure qu’ils avaient foutu dans le kawa. En tout
cas, si c’était pour me calmer, c’était réussi. Je crois que si j’avais pu
m’allonger, j’aurais dormi tout de suite. Je me demandais si j’allais pas leur
suggérer de mettre du sérum de vérité la prochaine fois dans ma tasse !
Mais non, suis-je con, ça se prend en piquouse pas en drink !
Je
sentais mes zygomatiques qui se déverrouillaient peu à peu et je me voyais déjà
mort de rire par terre en train de me rouler comme quand j’étais môme au
cinéma. C’est pour ça que j’aimais bien me mettre au premier rang. Là, j’y
étais, pas de doute, en première ligne même.
J’imaginais
leur tête à tous ces flics bourrés d’importance chahutés dans le sérieux de
leur fonction. La petite voix me criait de me tenir tranquille, qu’on n’était
pas ici pour rigoler et que l’important c’était de se tailler au plus vite.
C’est vrai qu’une camisole de force m’aurait bien retardé.
Mine
de rien, mon imagination fertile me sauvait d’un mauvais pas. En tout cas, elle
m’aidait à retarder le craquage final que Phil avait l’air quasi certain
d’obtenir.
Inlassablement,
il répétait les mêmes questions :
« -
Qu’est-ce que vous fabriquiez dans cette rue à cette heure tardive de la
nuit ?
-
des
problèmes de mélancolie, inspecteur, vous savez quand ça vous tient comme un
vieux chien en laisse et qu’on a envie de dégueuler sa vie autour d’un bon
vieux flipper avec deux ou trois autres pauvres types qu’ont tout foiré
-
Vous
n’êtes pas là pour faire de la poésie, Fraser, d’où veniez vous et où alliez
vous ?
-
J’ai
fait ma petite tournée dans les bars du coin, et j’allais rentrer quand j’ai vu
cette brave Connie, toujours à glander dans le froid.
-
Et
alors ? Vous avez eu une vague de compassion ?
-
On peut
dire ça comme ça, oui, répondis-je d’un ton monocorde.
-
Vous
foutez pas trop de ma gueule, Fraser. Madame Lang a déclaré que vous étiez bien
pressé de l’emmener ailleurs et que derrière vous il y avait sûrement ce type,
qu’elle dit avoir vu seulement le matin…
-
Ah,
voyez ? Elle ne l’a pas vu non plus, il devait pas encore être là
alors ! » Un peu plus, je jubilais.
-
Vous
savez ce que c’est un rapport d’autopsie, Jack ? demanda l’inspecteur qui
s’était assis sur le coin du bureau et tapotait une chemise en carton rose
posée tout en haut d’une pile de dossiers.
-
Oui, je
pense qu’il s’agit d’une analyse par un expert des causes d’un décès. »
répondis-je très sérieusement.
-
C’est
ça, oui. Ce dossier c’est le compte rendu d’autopsie de nos services concernant
le type d’hier soir. Il a pris un bain dans son propre sang depuis hier soir
environ vingt trois heures jusqu’à ce matin. Il n’a pas bougé. »
L’inspecteur marqua un silence.
-
Et vous,
ainsi que Dame Connie Lang, vous étiez dans la rue à minuit. Vous n’allez pas me dire que vous ne
l’avez pas vu. Ses pieds dépassaient largement sur la chaussée. Il n’y a qu’un
trottoir. Vous avez forcément dû au moins l’enjamber pendant votre petite
balade nostalgique ?
-
Mais
non, dis-je, excédé, puisque je vous dis que je n’ai pas vu de mec par terre
dans cette rue quand j’y suis passé !
-
Et les
empreintes sur les cartes ? »
Là, j’eus à nouveau un haut le cœur, pas si
digeste finalement ce café. C’était donc là qu’il voulait en venir. Ils avaient
trouvé mes empreintes sur ces foutues cartes de visite. Je me revoyais en train
de les sortir de la poche de l’imper de Frankenstein. Qu’est-ce qui m’avait
pris ? Je me revoyais aussi à mon arrivée au poste rouler les doigts dans
leur encre violette. Les traces de ma culpabilité étaient encore visibles sur
le bout de mes doigts.
Trahi, je m’étais bêtement trahi. Si j’avais
pu je me serais passé les doigts à l’eau de Javel !
« - J’ai juste regardé pour voir si je
trouvais qui c’était » dis-je dans un souffle.
-
Nous-y
voilà. » L’inspecteur retourna s’asseoir à sa place derrière le bureau. Il
reprenait la main. Je me sentais minable. On lui amena un autre café.
-
« Bon,
si on reprenait depuis le début ? La comédie a assez duré Jack. Vous nous
faites perdre beaucoup de temps, là.
-
Je
rentrais prendre le bus, et en passant, j’ai vu ce type par terre. C’est pas la
première fois que je voyais un mec couché sur le sol, vous savez ? dans ce
quartier c’est un vrai mouroir pour les vieux poivrots ! J’ai cru que
c’était un clodo.
-
J’ai
encore jamais vu des clodos avec des chaussures italiennes faites sur mesure
comme celles qu’il avait aux pieds ! susurra le grand noir aux yeux de
loup.
-
Si vous
croyez qu’on y voyait clair ! dans cette rue, il y a bien longtemps que
les services de la voierie n’ont pas fait de tournée !
-
Comment
avez-vous trouvé les cartes de visite alors ? il a bien fallu que vous
vous penchiez un tout petit peu sur le problème, non ?
-
J’ai
voulu savoir si ce mec avait des papiers. Je sais c’était pas mon problème,
j’aurais dû aller prévenir la police tout de suite.
-
Vous
n’étiez peut-être pas contre le fait de vous approprier un ou deux billets, je
me trompe ?
-
Vous me
prenez pour un clodo ou quoi ? Je bosse, moi, je suis pas comme Connie, à
mendier des fonds de bouteille ! quand je veux boire je me paye une
bouteille de malt moi ! Je ne demande rien à personne ! Et puis,
foutez-moi la paix à la fin ! J’ai rien fait de mal ! Il était raide
votre mec, raide et balafré de partout ! Il n’y avait rien dans ses
poches ! Et puis cette vieille Connie à la con qu’est venue foutre son
gros nez rouge là dedans ! Ça m’a fait peur ! Je me suis dit ça y est
elle va se faire un polar à elle toute seule, et on pourra plus l’arrêter !
Voyez ! J’avais raison ! Regardez ! Vous prenez le premier
connard qui passe ! Moi ! Et vous lui collez le meurtre sur les
bras ! Comme c’est simple ! Ah, elle est belle la justice de notre
pays ! »
Je
m’étais levé comme un diable qui sort de sa boîte et aussitôt ma tirade
achevée, je retombais sur ma chaise, accablé.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.