Central
Park résonnait des cris des enfants qu’on avait lâchés dans les allées avant de
les recoller devant la télé ou la console de jeu. A quelle consolation
exactement ce terme faisait-il référence ? Sans doute à celle qui faisait
défaut aux gamins dont les parents ne s’occupaient pas. Tout âge a ses
occupations, les enfants se consolaient donc.
Jason
lui, avait renoncé à essayer de consoler Samy. Il préférait s’en occuper de
façon à ce qu’elle souffre le moins possible de la minute d’inattention ayant
conduit l’enfant au drame, qu’il ne se pardonnerait jamais.
Le
jeune homme avait porté Sam pour sortir de son fauteuil et l’avait aidée à
accrocher ses mains à une barre prévue pour s’entraîner à faire des tractions.
Les pieds de la petite fille de huit ans traînaient piteusement par terre et
les baskets ne trompaient personne. Il y avait bien longtemps que ces pieds là
n’avaient pas foulé le sable pour y laisser leurs empreintes.
« Allez
Samy, encore un effort, pense comme ton père sera fier de toi si tu lui dis que
tu en as fait cinquante aujourd’hui !
-Cinquante ?
J’en ferai jamais cinquante Oncle Jason, encore trois…
-Courage,
fais en cinq, je te ferai cinq bisous !
-Bon,
j’essaye ! Encore quatre…trois…
-Encore
dix ! Lança une bonne grosse voix derrière Sam tandis que deux bras forts
la soulevaient et la faisait tournoyer en l’air.
-Kyle !
Pose-moi ! Tu me donnes le tournis ! Je vais vomir mes cookies si tu
continues ! s’écriait la petite fille, entre deux éclats de rire, nattes
tournoyant au vent !
L’homme,
un géant à la tête couverte de dreadlocks tenait la petite fille à bouts de
bras sans effort apparent. Les autres enfants autour d’eux regardaient la scène
avec envie.
-Comme
tu voudras ! » déclara le dénommé Kyle en tournant une dernière fois
encore plus vite.
« -
Salut Jason, en forme ? » Kyle tapa sur l’épaule de Jason et lui
serra chaleureusement la main. Il déposa Samantha dans l’herbe. La petite fille
s’allongea et attrapa un brin d’herbe qu’elle mâchouilla.
-Mouais,
le temps se radoucit on dirait.
-Du
boulot ? demanda Kyle qui n’ignorait rien des aléas du métier de Jason.
-Pas
pour tout de suite, mais je viens de signer un gros contrat pour octobre,
répondit Jason. Et toi ?
-
La routine, rien de neuf, le magasin ne tourne pas trop mal.
-On
ne s’ennuie pas dans le quartier, Samy m’a dit que les flics avaient encore
ramassé un pauvre type hier soir.
-
Pauvre type, ouais, ça dépend comment on le voit.
-Qu’est-ce
que tu veux dire ? » questionna Jason.
Kyle
hésita avant de répondre :
-Il
parait qu’il avait des grolles à mille dollars.
-Ah
bon, comment tu sais ça ?
-C’est
Paulo », répondit Kyle avec un accent italien très exagéré. Tout le monde
savait dans le quartier que Paulo était d’origine russe et qu’il avait changé
de prénom pour donner plus de pittoresque à la pizzeria.
Jason
partit d’un rire moqueur… « Ah oui, Paulo ! Punaise ! Celui-là,
il ne change pas, c’est la gazette du quartier ! »
Le
jeune homme se leva d’un bond pour déposer Samy dans son fauteuil roulant:
« -Allez
la puce ! Assez flemmardé ! En route pour les barres
parallèles ! »
Kyle
se leva lui aussi un peu moins prestement, les muscles ne favorisent pas
nécessairement la souplesse, et le sexagénaire ne pouvait rivaliser sur ce
terrain avec son jeune ami.
Le
parc était aménagé pour que les sportifs puissent s’échauffer et disposait d’un
parcours de santé joignant l’utile à l’agréable pour la petite Samy. Elle le
connaissait par cœur et s’était enfuie de toute la force de ses bras, toute
fière de montrer aux deux hommes, ses deux grands chevaliers servants, les
progrès qu’elle avait faits.
« -A
quoi penses-tu, Jason ? » demanda Kyle étonné du silence de son jeune
ami.
« -Je
pense que s’il n’y avait pas eu ce connard, elle galoperait devant nous et nous
ferait chier pour qu’on l’emmène voir des copains, au lieu de ça, elle est
obligée de rester scotchée dans ce putain de fauteuil !
-Tu
te fais du mal, Jason, elle n’est pas malheureuse, tu sais, les enfants
s’adaptent très bien…
-Qu’est-ce
que tu en sais, toi, t’as même pas d’enfant, à part Samy, je t’ai jamais vu
approcher un petit…
-C’est
pas parce que je n’en ai pas que je ne sais pas. Je regarde, et je comprends en
général pas mal de choses, fils. »
Kyle
aimait beaucoup Jason et avait pris l’habitude de lui donner ce surnom
affectueux que Jason appréciait habituellement beaucoup.
« -Ah,
laisse tomber, c’est cette rage en dedans, je ne peux pas la contrôler, on
dirait que plus le temps passe plus elle m’étouffe.
-C’est
normal. Je te comprends. Tu t’es beaucoup investi dans la rééducation de la
petite et tu voudrais qu’elle serve à quelque chose. Sois patient, elle est
jeune, elle s’en sortira…
-En
attendant, elle n’a pas l’enfance qu’elle aurait dû avoir ! C’est pas
juste ! Pourquoi n’a-t-il pas percuté la cabine téléphonique l’autre
connard ! Ah ! Si seulement j’avais pu lui casser les jambes à lui
aussi !
-C’est
du passé maintenant, il faut aller de l’avant Jason ! Reprends-toi, elle a
besoin de toi, et Luke et Susan aussi. Tu sais bien que la police a tout essayé
pour le retrouver.
-La
police ! Autant pour eux essayer de retrouver les os d’un cadavre dans une
crotte de chien ! Il y a belle lurette que je ne crois plus aux miracles.
-Tu
as peut-être tort en ce qui concerne Samantha. Moi, j’y crois en cette
opération, et tu ferais bien d’y croire aussi, ne serait-ce que devant
elle ! Tu crois qu’elle ne voit pas que tu t’inquiètes ? Tu crois que
ça ne lui fait rien ?
-Désolé,
Kyle, tu as raison. Je vais me reprendre, je te promets.
-Jason !
Jason ! » Samantha s’impatientait. Ces adultes ! Tout le temps
en train de parler ! pensait-elle.
« -J’ai
un programme d’exercices à faire, moi, » leur cria-t-elle. « Je n’ai
pas que ça à faire de vous attendre, allez, un peu de nerf, qui vient me
soulever jusqu’aux barres ?! »
Kyle
et Jason firent mine de se battre pour être le premier à arriver aux barres
symétriques.
Il
y en avait de différentes hauteurs, et ils installèrent Samy à celles d’une
hauteur moyenne, chacun la soutenant d’un côté. Ils applaudirent chacune de ses
traversées. C’était vrai qu’elle avait fait des progrès, et Jason se sentit un
peu réconforté.
Kyle
avait sans doute raison : tout ne pouvait pas être fini, à huit ans.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.