Depuis
l’accident, Jason était devenu un oncle irréprochable. Samy jouait à la marelle
sur le trottoir, devant la cabine téléphonique quand elle s’était fait
renverser par ce salaud qui avait perdu le contrôle de son véhicule.
Evidemment, quand Jason était sorti, le mec s’était enfui et la petite Sam
était là, par terre, inconsciente.
C’est à ce moment précis qu’il s’était rendu
compte de ce que c’était d’être responsable d’un enfant. Avant, pour lui, Sam
n’était qu’une petite puce sauteuse accaparant Luke et Susan. Il n’avait pas
bien compris pourquoi ils avaient enchaîné en mettant le petit Joe en route.
Déjà comme ça, Jason n’avait plus de temps pour son frère. Il avait renoncé à
sa carrière de cascadeur, ce n’était pas un métier pour un père de famille,
soi-disant. Jason soupçonnait Suzan de lui avoir fait du bourrage de crâne
jusqu’à ce qu’il renonce. Jason, lui, ne s’était pas arrêté et il s’entraînait
beaucoup entre deux tournages ou démonstration à caractère promotionnel.
L’équipe des deux frères s’était dissoute dans le travail, mais pas dans la
vie.
Tout
de suite après l’accident, Jason s’était occupé de trouver pour la petite Samy
la meilleure équipe de rééducation, et il l’avait conduite lui-même plus d’une
fois chez le kiné des cascadeurs, George Hasting. C’était le moins qu’il
pouvait faire.
Si
seulement il lui avait dit non. Si seulement, il ne l’avait pas laissée jouer
toute seule pendant qu’il téléphonait ce jour là.
Le
destin prend des chemins cruels. Jason ne pouvait hélas rien changer pour Samy
et la petite serait handicapée pour toujours. Jason en pleurait de rage
souvent, même si ça ne changeait rien et que ça ne lui faisait même pas de
bien, à lui.
C’est
ensuite tout naturellement qu’il avait proposé son loft à son frère et à sa
belle sœur. Ancien entrepôt, l’appartement était spacieux et surtout doté d’un
très vaste ascenseur où Jason s’était un temps adonné à d’autres entraînements
en galante compagnie. L’appartement avait ainsi trouvé rédemption, et de lieu
de plaisir était devenu lieu convivial et familial où toute la tribu aimait à
se retrouver.
Jason
poussa le bouton de sonnette de Madame Freeman. Il allait emmener Samy à
Central Park aujourd’hui. Il faisait beau, un peu frais, mais la lumière était
belle : un temps idéal pour un tournage. Il n’avait pas pris sa petite
caméra, non, il voulait aider Sam à faire un peu de brachting, une technique
qui consistait à suspendre l’enfant à une barre pour faire des tractions avec
les bras. Samantha devait impérativement développer sa capacité respiratoire.
« C’est
moi, Bertha, c’est Jason ! »
Au
son caractéristique de l’impulsion électrique, Jason appuya de l’épaule contre
la porte. Quelques instants plus tard, Sam était devant lui.
« -Tu
es prête petite bulle ? Questionna-t-il
-Ne
m’appelle pas comme ça, je suis grande maintenant !
-Mais
tu joues toujours aux bulles, non ?! »
Samantha
se tortillait sur son fauteuil. Pour rien au monde, elle ne renoncerait à son
rituel matinal.
« -Tu
sais, ce matin, il y a eu un crime !enchaîna-t-elle.
-Hélas,
il y en a certainement eu plus d’un, tu sais, Lolipop …
-Oui,
mais celui-là, il a eu lieu juste en
dessous de chez nous !
-Ah
bon ? Tu as entendu quelque chose ?
-Non,
rien, mais j’ai vu les pieds du monsieur quand la police est venue ce matin.
-Ses
pieds, rien que ses pieds ?
-Ben
oui, ils l’avaient mis sous une couverture !
-Tu
étais encore à la fenêtre toi ?
-Hun,
hun… C’est pas interdit, papa me tenait !
-Ton
père t’a laissé regarder une scène de crime ? Ah, ça, ça m’étonne de
lui !
-Mais
noooonnn ! Il n’avait pas vu, et ensuite il m’a fait rentrer.
-Ah
bon, je préfère ça, sinon, j’aurais posé une réclamation de tonton scandalisé,
répliqua Jason en se penchant sur Sam pour la chatouiller.
-Même
que j’ai cru que c’était Connie !
-Connie,
la petite vieille de l’escalier de service ?
-Ben
oui, elle n’a personne pour la protéger !
-Ne
t’inquiète pas pour elle, elle est increvable, et puis elle est championne de
karaté !
-Connie ?
Là, Samantha resta sans voix, elle n’en revenait pas.
-Mais
non, c’est une blague ! S’esclaffa Jason, très content de son coup. Allez,
je t’emmène au parc, tu n’as pas oublié, j’espère ? » Samantha
referma la bouche ; pas pour longtemps : « -Moi, je t’ai fait
des cookies ! Ils sont dans le petit paquet là sur la table ! Ne les
oublie pas !
-Des
cookies, miam ! Ca, ça mérite dix tractions de plus ! Kyle doit nous
rejoindre ! Je ne sais pas si on va lui en garder ! Tu vas faire de
l’exercice, je te préviens, si tu crois que je vais te laisser assise là toute
ta vie, non mais, et puis quoi, encore !
-
Et demain soir piscine ? demanda Sam, histoire d’en profiter jusqu’au
bout.
-Demain
soir piscine, si tu veux ! Je ne travaille pas en ce moment ! Je suis
tout à toi Princesse Bulle ! Je fais de ta rééducation physique une
affaire personnelle, tu le sais bien ?
-Oui,
et je deviendrai cascadeur comme toi !
-Pour
ça on verra après ta prochaine opération, hein, on ne va pas s’emballer tout de
suite ! Il faudra être un peu raisonnable quand même, tu sais !
-Je
sais, je sais. Maman me le dit toute la journée !
-Allez
dépêche toi un peu, ah ces filles, toujours en train de traîner !
-Au
revoir Bertha ! A demain ! » Jason fit un signe de la main à
madame Freeman qui était dans sa cuisine, en train d’écouter la radio. Sam
l’imita.
Jason
tint la porte ouverte devant elle.
« -
Allez, on fait la course ? » Le jeune homme blond et athlétique se
mit comiquement à trottiner à côté du fauteuil que Sam actionnait à grands
coups de paumes de la main. Les rires de la petite fille pansaient un peu le
cœur en morceaux de Jason.
A
cette allure, ils seraient très vite au parc.

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