Luke
et Susan savouraient cette sortie familiale et étaient heureux de retrouver
autour d’une table Jason et leur ami Kyle.
La
date de la prochaine opération pour Sam approchait, et l’impatience, l’anxiété
et toute sorte de sentiments contradictoires emplissaient leurs cœurs de
parents attentionnés. Le pire étant l’espoir.
Samantha,
comme à son habitude, profitait de l’instant présent. Ses fréquents séjours à l’hôpital
ces dernières années l’avaient rendue très mûre pour son âge. Elle se
promettait de ne plus du tout être
sage si un jour elle pouvait à nouveau marcher. Kyle était en train de lui raconter l’histoire d’un chanteur anglais qui
avait un drôle de nom, une drôle de voix et la jambe folle. Ca ne l’avait pas
empêché de tenir la vedette sur les meilleures scènes de rock. Elle aurait tant
aimé voir ça.
Les
concerts de rock n’étaient pas d’accès très facile et ses parents n’auraient
jamais accepté de l’y emmener. Encore un rêve qu’elle remettait à plus tard.
Kyle
était triste ce soir, comme éteint. Samy avait dû lui arracher les mots de la
bouche quand elle lui avait demandé pourquoi, il n’était pas venu à la piscine
la veille au soir. Lorsqu’il se leva pour aller dire bonjour à Connie, elle se
tourna vers Jason et lui prit la main. Le jeune homme la lui serra un peu trop
fort et lui sourit.
Connie
était inquiète, les puces s’étaient attaquées à elle la nuit précédente et les
démangeaisons devenaient de plus en plus insupportables. Elle dévisageait tous
ces gens assis à leurs tables qui s’offraient des repas gargantuesques et
n’imaginaient pas comme il est bon de dormir simplement dans un bon lit et
prendre une douche le matin au réveil.
Trente
trois boutons ; encore un peu, elle se transformait en accordéon. Elle
comptait et recomptait au fur et à
mesure qu’elle se grattait. Ses mains couraient sous ses vêtements et se
relayaient pour tenter d’atténuer la torture des pustules en formation. Rien
n’y ferait, elle le savait bien, il fallait attendre que ça passe et espérer
que d’autres boutons n’apparaîtraient pas. Les démangeaisons la rendaient
folle. Elle ne tiendrait pas jusqu’à mardi. Il lui fallait une douche.
Elle
vit Kyle s’approcher de sa table avec un mélange de surprise et d’exaspération.
Elle n’était pas d’humeur à parler.
« -Comment
ça va Connie ? » demanda-t-il en glissant maladroitement son grand
corps sur le siège devant elle.
-Comme
un sac à puces ! » Elle se mordit la langue. La souffrance était
trop intolérable, et les mots étaient sortis comme des crachats de sa bouche.
« -Ah !
J’ai connu ça ! » fut la seule réponse de l’homme.
Mâchant
son étonnement, Connie ne put s’empêcher de demander :
« -Et
vous ? Vous vous êtes blessé hier? J’ai vu des traces de sang sur votre
digicode. Je suis passée vous voir quand
je suis descendue du bus…Je vous ai vu rentrer sans vous retourner. J’ai pensé
que vous étiez sans doute pressé de vous faire un pansement, mais je vois que
vous n’avez rien à la main ? »
Kyle
posa les yeux sur elle et la fixa longuement, comme s’il la voyait pour la
première fois, comme s’il se demandait s’il pouvait lui faire confiance.
« -Rien
de grave, une écorchure! Passez donc au magasin ce soir, vous prendrez une
douche, ça vous fera du bien. »
Il
repoussa la chaise et se leva sans attendre de réponse.
Une
jeune femme blonde au teint rosé vint prendre la commande à la table de Luke et
Susan. Elle félicita Samy d’avoir choisi une pizza riche en légumes en disant
que la plupart des enfants mangeaient trop de fromage et de viande grasse.
« -J’ai
quand même quelques défauts » rétorqua Samy humblement, « je
prendrai des brownies en dessert ! ».
Toute
la tablée éclata de rire et Sam ne comprit pas ce que sa réponse avait de si drôle.
Elle
les dévisagea, interloquée. C’était sans doute « l’effet pizzeria »… La
dernière fois qu’ils étaient sortis au restaurant, ils avaient tous fini avec
des crampes d’estomac mémorables à cause d’une vague histoire de banana-split.
Parfois Sam pensait que sa famille était un peu folle. Ils avaient failli se
faire chasser par le patron et depuis les parents de Sam préféraient venir chez
Paulo.
Sam
n’avait vu Paulo qu’une ou deux fois. Elle avait trouvé qu’il avait un drôle
d’accent pour un italien.
Kyle
revint s’asseoir parmi eux juste à temps pour passer commande et la serveuse
qui s’était présentée sous le nom de Maugham partit servir Connie.
Samy
était vraiment contente de voir Connie manger dans la pizzeria. C’était presque
comme si elle partageait leur repas.
« -Tu
connais Connie ? » ne put-elle s’empêcher de demander à Kyle.
-Oui,
un peu. » répondit celui-ci évasif.
-Ca
fait longtemps ? »insista la petite fille.
-Quelques
années, je ne sais plus. » Kyle était décidément peu loquace ce soir, mais
Sam avait une idée en tête et était bien décidée à aller au bout.
« Tu
me la présenteras ?
-Je
ne pense pas que ce soit une bonne idée, intervint sa maman.
-Non,
moi non plus, je ne crois pas » déclara Kyle. « Tu sais, Connie
n’est pas une fréquentation pour une petite fille, ce n’est pas madame
Freeman !
-Je
voudrais l’aider ! s’écria Samy, au bord des larmes.
-Ne
t’inquiète pas, répondit doucement Kyle, je m’en occupe !
C’est
à moi de faire ça, je n’ai pas de famille, et nous avons sympathisé un peu. Je
te promets de faire tout ce que je pourrai. »
Sam
remercia son grand ami d’un large sourire. Elle savait qu’elle pouvait faire
confiance à Kyle et que lorsqu’il s’engageait dans un combat il allait jusqu’au
bout. Elle ne savait pas exactement de quel combat il s’agissait, mais elle se
doutait bien qu’il y en avait un. Un ou plusieurs ennemis redoutables menaçaient
Connie, la solitude, la déchéance, ces mots ne signifiaient pas encore
grand-chose pour Samy, mais elle sentait que c’était quelque chose de cet
ordre.
Si
quelqu’un pouvait sortir la vieille squaw de son pétrin, c’était bien Kyle.
Jason était trop jeune.
Elle
avait souvent imaginé l’homme aux dreadlocks tel un chevalier de l’armée de
Narnia, combattant acharné, à mains nues se battant contre le mal déguisé en
somptueuse sorcière blanche.
Connie
n’avait rien d’une somptueuse sorcière blanche. Elle ressemblait plutôt à une
petite marmotte qui aurait raté l’hibernation, faute de terrier. Aucun risque
qu’elle ne se métamorphose en sorcière au dernier moment !
Sam
regarda son chevalier avec admiration. Elle aurait tellement aimé lui
ressembler plus tard. Est-ce qu’elle pourrait chevaucher un jour aux côtés de
son grand ami pour le seconder dans ses combats ?

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