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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 8 : Au poste

Petit tas abandonné sur un banc dans une cellule, Connie ne payait pas de mine sans son manteau. Sa maigreur n’avait rien à voir avec une quelconque admiration des mannequins de podiums. Sa nette préférence pour la boisson à la nourriture l’avait emmenée bien en dessous d’un poids de bonne santé et les mégots qu’elle ramassait pour se rouler des clopes n’arrangeaient rien aux bronchites dont elle était coutumière depuis sa petite enfance. Son passage au poste lui avait valu le second café de sa journée qu’elle savourait en silence, ainsi qu’un sandwich. Les policiers n’étaient pas toujours aussi serviables avec elle, et elle profitait pleinement de cette trêve avec les forces du Bien.
Tout à l’heure, elle avait vu passer le dénommé Jack qui allait certainement cracher le morceau. Il ne ferait pas le malin face à l’inspecteur Phil Machin Chose, un drôle de type, Connie lui aurait raconté sa vie entière s’il le lui avait demandé. Jeune, on lui avait appris à se méfier des curés, pas des flics.
 Elle n’avait pas encore compris comment il s’y était pris pour la confesser. Sa voix persuasive et calme était plus incisive que n’importe quel gueulard agressif. De toute façon, elle n’avait pas grand-chose à cacher, qui pourrait lui reprocher de ne pas avoir signalé la mort hier soir ? Non assistance à macchabée !!!Ca n’était pas un crime, hein ? Le danger était bien passé ! Pauvre type, il ne risquait plus grand-chose, dans l’état où il était... Elle ne l’avait pas oublié, et puis, elle ne possédait pas de portable elle, il avait bien fallu attendre le matin que Paulo ouvre son bui-bui.
Tout ça, elle l’avait bien expliqué au mec noir aux yeux d’encre, il avait bien compris d’ailleurs, il hochait la tête au rythme de ses aveux pendant que l’autre poulet tapait à toute vitesse à deux doigts sur son clavier. Et puis elle avait dû signer. Là, ça avait été le blanc. Ca faisait bien deux ans qu’elle n’avait pas signé un papier. Drôle de sensation de se retrouver avec ce chouette stylo dans la main à chercher comment écrire son propre nom.
Pendant que Connie remâchait les événements de la matinée tout en déchiquetant avec ce qui lui restait de dents un sandwich gentiment offert par l’administration ; Anton Mc Kenzie, ou plutôt les restes de son enveloppe corporelle transitait vers les services de la morgue. Là, un médecin légiste très sexy par ailleurs, se préparait à accueillir dignement sa dépouille.
Cela aurait certainement excité les appétits pervers de Mc Kenzie de savoir que ses attributs seraient manipulés par une si délicate créature, hélas pour lui, ce dernier plaisir lui resterait parfaitement insensible. Il était froid comme un maquereau congelé, l’étiquette que la jeune femme était en train de ficeler à son gros orteil droit achevait de lui ôter toute dignité, si tant est qu’il n’en ait jamais eue, et c’est sans aucune hésitation qu’elle entreprit une analyse toute professionnelle du corps qui venait de lui être apporté sur un plateau. Elle avait branché son dictaphone et d’une voix chantante d’hôtesse de l’air entreprit de décrire l’homme et ses blessures.
« - Homme de type caucasien, la cinquantaine, soixante quinze kilos environ, un mètre quatre vingt, peu sportif, apparemment en bonne santé néanmoins, soigné, épilé entièrement. Sur la face ventrale six blessures par objet contondant, d’une profondeur de … » Elle enfonça sa main gantée de latex dans la fente abdominale la plus proche « quinze centimètres » puis sauta de proche en proche « et douze centimètres  dans  l’estomac ». Elle continua le macabre inventaire s’essuyant la main entre deux plongées ainsi que le petit ruban mesureur qu’elle employait pour plus de précision dans sa description.
Quand elle eut fini de décrire les coups portés sur l’avant du corps, elle entreprit de le retourner sur le flanc et découvrit les deux autres blessures.
« -Deux blessures par objet tranchant entre la deuxième et la troisième côte dorsale ainsi qu’entre la quatrième et la cinquième…Les coups ont dû être très rapprochés, la blessure haute est moyennement profonde, seulement sept centimètres, la deuxième…est allée jusqu’à la moelle et a sectionné le rachis »
De deux doigts prestes, elle écarta les fesses et commenta : « aucun signe de viol » et les laissa se recoller.
La jeune femme replaça l’homme sur le dos.
« A première vue la mort remonte à douze ou à quinze heures, à confirmer après analyse du contenu stomacal ». C’est alors qu’elle saisit le petit scalpel qui était posé à côté d’elle comme un chien fidèle et qu’elle entreprit de tracer un long sillon régulier au milieu du torse d’Anton Mc Kenzie.
L’ultime visite de santé de la victime continua encore une bonne heure et après avoir prélevé différents tissus pour la procédure, plus aucun doute ne subsistait sur l’origine du décès.
Le docteur Achton retira ses gants avec un clac, clac caractérisant la fin d’un travail vite fait, bien fait et partit se désinfecter les mains.
C’est ainsi que la dernière femme de la vie d’Anton Mc Kenzie quitta le tas de chair inanimée sans un mot de compassion ni un regard en arrière.
Elle vengeait ainsi sans le savoir toutes celles qui avaient rêvé d’en faire autant.
Un quart d’heure plus tard, le rapport d’autopsie tomba sur le bureau de Phil Lockwood qui en était déjà à son troisième café.
 Le matin, il avait toujours du mal, surtout quand il ne pouvait pas s’adonner à son jogging quotidien à Central Park. En plus, ce petit bol d’air lui permettait de mettre de l’ordre dans ses idées. Il tâcherait d’y aller ce soir, quand les enfants seraient couchées. Le soir il avait un peu plus de mal à ressortir de chez lui, c’était tellement agréable de se faire bichonner par Leslie sa petite femme adorée, et de jouer avec les jumelles. Peut-être qu’il valait mieux faire un tour à l’heure du déjeuner, il serait moins tenté d’abréger le seul moment où son corps prenait le premier rôle. Tout à ses pensées sportives, il feuilletait négligemment le rapport du Docteur Achton. Bonne recrue cette petite dinde de Los Angeles, efficace, discrète, rapide. Lockwood appréciait au plus haut point ses propres qualités lorsqu’il les retrouvait chez les autres. Juste un peu frivole, peut-être, ces talons aiguille à la morgue, était-ce bien raisonnable ? Sans doute lui fallait-il un espace de liberté…
Bah ! Qui n’avait pas ses petits défauts ? Il était sûr qu’elle faisait du jogging, des mollets comme ça… Phil s’égarait.
Ca lui arrivait souvent, c’était  dans ces moments là, lorsque la pensée lâchait prise qu’il arrivait à faire coïncider des pièces de puzzle apparemment sans queue ni tête au cours d’une enquête. Celle-ci l’intéressait, il ne savait pas pourquoi, mais ce type, cet homme habillé en homme d’affaires, qu’on avait laissé croupir dans son sang toute la nuit l’intriguait.
 Qu’est-ce qu’il faisait là ? Hasard ou rendez vous galant avec la mort ?

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