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dimanche 8 avril 2018

Chapitre 29 : Kyle

Kyle avait laissé dormir Connie et avait quitté le magasin aux aurores. Le soleil pointait à peine le bout de son nez lorsqu’il entra dans Central Park. Un homme entre deux âges promenait deux dalmatiens en laisse, quelques sportifs lève-tôt faisaient leur jogging matinal.
Il s’assit sur le dossier d’un banc, en dessous d’un grand chêne et attendit.
Il profitait de ce moment calme pour respirer à fond et savourer l’instant.
Il vit arriver Bruce de loin, son vieil ami agita la main dés qu’il l’aperçut à son tour. Toujours aussi élégant, Bruce laissait un long pardessus se balancer au rythme de ses pas, un col roulé le protégeant de la fraîcheur du parc.
La rosée s’élevait par petites nappes propulsant l’haleine de la terre humide en léger tapis de brume rampante.
Le pianiste avança vers Kyle sa longue main fine et douce et lui serra la sienne. Kyle la pressa un peu plus longtemps que nécessaire :
« C’est bon de te revoir. » lui dit-il en plantant ses yeux bleus droit dans ceux de Bruce.
« Oui, ça faisait trop longtemps » répondit celui-ci en souriant. Lui aussi s’assit sur le dossier du banc et les deux hommes restèrent un moment silencieux, savourant l’instant des retrouvailles.
« Alors, ça y est, c’est fini ? » interrogea Bruce Fraser sans se retourner vers son ami.
« Je le crois » fut la drôle de réponse de Kyle.
« Tu sais que Jack a été soupçonné ? » demanda l’autre.
« Je l’ai su… par Paulo… Mais j’ai su aussi qu’Emma lui avait trouvé une très bonne avocate.
- C’est quand même une sacrée fichue coïncidence ! » s’exclama le père de Jack, s’efforçant de ne pas élever la voix. 
« On ne pouvait pas savoir » rétorqua l’homme aux dreadlocks. « Ils n’ont rien contre lui, ne t’inquiète pas ! »
« - Plus vite il sera lavé de tout soupçon, mieux je me porterai …
« - Je ne laisserai pas ton fils être accusé de ce qu’il n’a pas fait »
« Tu veux dire que tu…
« Oui, je n’hésiterai pas une seconde à témoigner si je sens que ça tourne mal pour ton Jack. »
« Je sais que tu as tout pesé, Kyle. Mais ce Lockwood est redoutable, méfie-toi ! » reprit Bruce.
« Je suis transparent à ses yeux… Il ne me trouvera pas, on se ressemble trop lui et moi. »
« Je te le souhaite… Tu pars bientôt ? » ajouta Bruce.
« Dès que tout est réglé, oui. »
« Parfait Kyle, prends soin de toi. Je te recontacte très vite »
« Merci Bruce, je sais, tu es un vrai ami. » Kyle serra la main que Bruce lui tendait à nouveau et derechef, il la garda un peu plus longtemps que ce qui était habituel entre gentlemen.
Puis Bruce repartit d’où il était venu, la tête levée vers les frondaisons des hautes futaies du plus beau parc de New York.
Kyle restait là, tournant le dos à l’allée par laquelle Bruce était arrivé. Le poids des derniers mois accablait ses épaules et ce n’était pas l’envie qui lui manquait de tout plaquer là et de partir avec sa guitare pour tout bagage.
Mais il était trop tôt.
Les autorités devaient comprendre ce qui s’était passé, et surtout en tirer les conséquences pour l’avenir.
Issu d’une longue lignée de justiciers, Kyle ne pouvait imaginer que des crimes demeurent non punis, qu’une affaire aussi grave retombe dans l’oubli. Son sens inné de la justice l’exigeait.
Lockwood était comme un chien sur la piste et lui, Kyle  Hutchinson avait semé les indices. Il fallait attendre que l’homme de loi, l’autre loi, celle d’un pays en perpétuelle construction, trouve sa nourriture. La loi des hommes de Droit, elle, avait été appliquée. La sentence était accomplie, il ne restait plus qu’à faire disparaître les exécuteurs pour leur permettre de finir leurs jours en paix.
Pour cela, l’un des réseaux les plus incroyables qui soit avait été mis en place et ce, depuis de longues années. Dans plusieurs états du pays, des familles d’accueil, des maisons prêtes à être habitées attendaient patiemment l’honneur d’abriter les derniers justiciers libres d’Amérique.
Tels des samouraïs, ils avaient tout sacrifié à la cause. Pas de vie de famille, pas de perspective de carrière, une vie de discrétion et de renoncement pour nombre d’entre eux. La mort ne leur faisait pas peur. Certains même l’attendaient comme une délivrance d’une vie où ils avaient touché de trop près la déliquescence humaine.
Kyle n’était pas le seul exécuteur de cette longue traque. Deux autres anciens compagnons de route l’accompagnaient,  peut-être anciens GI, mais nul ne savait trop d’où ils venaient ni dans quelles circonstances particulières ils avaient acquis leurs étranges compétences. Commando en électron libre, ils  l’avaient secondé dans sa quête.
Déjà implanté sur les lieux, Bruce était celui qui avait été choisi pour porter les premiers coups, traquant les vermines de Mc Kenzie, reprenant l’enquête officiellement terminée. Il  avait disparu ensuite, abandonnant une toute jeune femme et le fils d’un premier mariage, Jack. Son physique atypique de dandy évanescent le protégeait quasiment de tout soupçon. Son courage n’avait pourtant d’égal que sa ruse.
Paulo de son côté, orchestrait l’opération dans l’ombre, depuis les tréfonds de sa pizzeria. Infiltré depuis plus de quinze ans dans les milieux de la nuit, il avait été le mieux placé pour tisser la grande toile où ils avaient finalement réussi à piéger Mc Kenzie et ses acolytes. Tout le monde le croyait russe, mais il était bosniaque et avait fui la guerre qui le laissait sans famille. Autrefois, il avait été médecin. Personne ne se serait douté du rôle éminent qu’il avait joué dans l’histoire de son pays.
Kyle espérait que le message des billes laissées dans les poches des différentes victimes serait compris. Quant au mode opératoire, ni lui, ni Bruce, ni Paulo n’en avaient décidé. Leurs commanditaires avaient été très clairs là-dessus. Un coup fatal dans le dos, pour les lâches, et six en pleine face, un pour venger chacun des enfants martyrisés par ces salauds.
Lockwood n’allait certainement pas tarder à trouver le lien qui reliait chacune des victimes entre elles.
Il y avait d’abord eu le pasteur bidon Samuel Patterson, nom prédestiné s’il en est. Pourtant le Père n’avait été qu’une brebis galeuse profitant de la chair tendre des agneaux innocents que son office lui envoyait.
Puis la clique de McKenzie, ses deux rabatteurs dont Kyle avait oublié le nom, le soi-disant photographe Robert O’Brien, et pour finir Espanes le bras droit, l’âme damnée.
Tous les six avaient été exécutés de la même façon, pour la même raison, par la même arme, selon un scénario écrit par trois orfèvres de la vengeance, triés sur le volet.

Chapitre 28 : Plus de preuve

Lowenstein tirait doucement sur son cigarillo tout en écoutant distraitement le babil de sa fille. Elles s’étaient donné rendez-vous dans ce french café qu’elles affectionnaient tout particulièrement et où Sarah échappait momentanément aux affaires judiciaires en tout genre qui agitaient le barreau new-yorkais. Jenny lui parlait depuis un bon quart d’heure du mariage de son ex-meilleure amie lorsque tout à coup elle s’arrêta net :
« -Tu ne m’écoutes pas ! » se plaignit-elle en souriant et en tendant la main par-dessus la table pour secouer le poignet libre de sa mère.
-Mais si, ma chérie, je t’écoute, tu me parlais de Diane et de Jonathan, tu t’es sentie soulagée de ne plus rien éprouver pour lui, je te comprends…Il ne sert de rien de s’accrocher au passé. Tu as bien raison, va de l’avant. Un jeune homme romantique…et fortuné t’attend quelque part ! »
Les deux femmes partirent d’un éclat de rire complice.
« -Bon, j’y vais, Karen ne va pas tarder… On doit réviser ensemble.
-Excellente idée ! C’est toujours mieux de travailler en équipe ! Appelle-moi quand tu as un moment, on ira au cinéma ?
-D’accord, à plus tard…Porte toi bien ! Fais attention !
-Ne t’inquiète pas, à plus ! »
Sarah Lowenstein agita la main encore une fois pour saluer Jenny et lui envoyer un baiser. Une fois sa fille partie, elle se replongea mentalement dans le dossier Fraser.
En admettant que son client était innocent, cette surprenante histoire de bille laissait Sarah rêveuse. Mc Kenzie avait vraisemblablement passé l’âge de jouer à quatre pattes dans la rue et les journaux avaient bien insisté sur le fait qu’il n’avait apparemment aucun héritier. Pas d’enfants donc, et encore moins de petits enfants… Un hasard ?! La longue expérience de l’avocate en matière criminelle la portait à ne pas y croire un instant. Non, dans ce genre d’affaires, il n’y avait pas de hasard. Chaque pièce du puzzle était importante, même la plus petite.
Un détail infime pouvait faire basculer une personne du côté de l’innocence ou de la culpabilité et dans l’Etat de New York, tout comme dans la plupart de ceux des Etats-Unis, on ne chipotait pas sur la culpabilité.
Le téléphone de Lowenstein se mit à sonner, la musique de « mission impossible » emplit un instant le petit café et des visages courroucés se tournèrent vers la quinquagénaire rousse. Elle eut un petit geste d’excuse de la main et pressa l’écouteur à son oreille.
« Maître Lowenstein ? C’est moi ! Jack Fraser ! Lockwood me convoque à son bureau dans une demi-heure ! Je ne sais pas ce qu’il a encore inventé, il m’a dit qu’il avait du nouveau, il veut nous voir, vous et moi !
-OK ! Jack ! Pas de panique, ressaisissez-vous ! Ce n’est peut-être pas plus mal, vous savez, on va avoir enfin l’occasion de lui prouver que vous n’êtes pour rien dans cette affaire !!
-Vous en avez de bonnes, vous ! Ca n’en finira donc jamais ?
-Ne vous affolez pas, Jack, je ne vous laisse pas tomber, je serai là-bas ! Attendez-moi sur le parking des avocats ! »
Elle raccrocha.
Son cigarillo s’était éteint tout seul dans le cendrier ; Sarah poussa un profond soupir. Elle espérait que Jack avait bien suivi son conseil et qu’il n’était pas resté seul ces dernières vingt quatre heures. Il allait peut-être avoir besoin d’un solide alibi. Elle ramassa ses affaires, paya grassement et sortit. Son cabriolet l’attendait et elle fut en deux temps trois mouvements sur le parking du commissariat.
Jack ne tarda pas à arriver, à pied, comme toujours. Son air rebelle était encore plus marqué qu’à l’habitude et il tirait nerveusement sur une cigarette.
« Je croyais que vous arrêtiez de fumer ? » fut la première question de Sarah.
« Oh, ça va, hein, c’est l’hôpital qui se fout de la charité, là ! ».
L’humeur de Jack ne s’était visiblement pas arrangée, Sarah ne s’attendait du reste pas à le trouver très détendu.
« Est-ce que vous avez pensé à m’apporter la bille ? » demanda-t-elle aussitôt, histoire de le remettre dans le bain.
« Je l’ai toujours sur moi… Sauf pour l’interrogatoire, là, je l’avais pas !
-Et tant mieux, il valait mieux que Lockwood ne la trouve pas !
-Pourquoi dites vous ça ?
-Je ne sais pas, une intuition ! Donnez-la-moi ! Tout de suite ! Si vous étiez à nouveau incarcéré et qu’il s’agisse d’une pièce à conviction, je préfère que ce soit moi qui l’aie. Ne vous en faites pas, je prendrai soin d’elle ! » Ajouta-t-elle avec un sourire en coin, comme elle voyait Jack un peu réticent à la lui confier.
Jack vit sa bille avalée par la poche de Lowenstein et se sentit aussi démuni que le Golum du Seigneur de Anneaux au moment où son « Précieux » lui échappait. Un sentiment mitigé de perte et de soulagement l’envahit, et il ne savait plus exactement si c’était la perspective d’un nouvel interrogatoire ou la perte de son drôle de porte-poisse qui le mettait dans cet état.
Il décida de se laisser porter par les événements, cette fois. Il ne parlerait qu’en présence de son avocat, et même, il tournerait sept fois la langue dans sa bouche avant de proférer le moindre son !
En voyant arriver l’étrange paire devant son bureau, la grande haridelle rousse et son Lucky Luke, Lockwood ne put s’empêcher de se demander à quoi pouvait bien ressembler l’ex mari de l’avocate. Il savait quelle réputation de femme indépendante et imprenable elle s’était bâtie, et ressentit une pointe d’admiration, matinée d’amusement.
Lowenstein n’aimait pas les affaires faciles, si tant est qu’il y en eut. En tout cas, Phil ne se souvenait pas avoir jamais entendu parler de beaucoup de défaites de sa part. Au pire, elle s’en tirait avec une partie nulle et n’abandonnait pas facilement.
L’inspecteur appréciait les adversaires à sa mesure. Malheureusement, il ne gagnerait sans doute aucun point Elo dans cette partie là. Elle se terminait trop vite. Quel dommage !

Chapitre 27 : Les perdus

Dan Fischer, comme beaucoup de ses concitoyens, était évangéliste, et au début, ce boulot lui donnait la nausée. Il n’était pas bien sûr alors d’être dans le droit chemin, mais heureusement son pasteur avait su le rassurer en lui disant que ce n’était sûrement pas un hasard si le Seigneur lui avait confié cette mission.
Cette fois, Fisher pouvait être content : il venait de se taper le visionnage de plus de soixante dvd tous plus pornographiques les uns que les autres. La plupart étaient à caractère pédophile et grâce au fichier morphologique, il avait retrouvé la trace d’une dizaine de mineurs disparus ces dernières années.
Depuis, Dan était complètement rasséréné et accomplissait son devoir avec zèle, zoomant sur des détails anatomiques susceptibles de révéler l’identité d’un des enfants perdus.
Deux équipes se relayaient pour visionner les DVD saisis et une attention de chaque instant était requise. Pas question de s’endormir ou de se détourner ne serait-ce qu’une minute.
Chaque enfant qui apparaissait était pris en photo et la photo immédiatement transmise au département de surveillance des mineurs.
La plupart des DVD saisis figuraient en plusieurs exemplaires et nul doute que ce Mc Kenzie entretenait un trafic juteux. Cadeaux pour ses amis ? Commerce sous le manteau ? L’enquête était en cours, les gars de Lockwood avaient même flairé l’existence d’un studio de montage.
Quelques films avaient été tournés dans l’appartement de Mc Kenzie, mais l’élément le plus troublant était un jeu de vieilles K7 vidéo où visiblement des enfants avaient été filmés à leur insu, notamment dans des vestiaires de salles de sport.
Anny, sa collègue était encore plus écœurée que lui. Elle avait deux fils de douze et quatorze ans, tous deux grands sportifs,  et son cœur de mère s’était soulevé plus d’une fois au visionnage.
C’est elle qui était en train de rédiger le rapport pour Lockwood, et Fischer était bien certain qu’aucune goutte d’indulgence ne filtrerait pour ce salaud de Mc Kenzie. Il avait bien mérité son triste sort. Fischer se demandait même si poursuivre son meurtrier avait encore un sens. Mais on ne pouvait être sûr de rien. Le meurtrier ignorait peut-être tout des pratiques voyeuristes et sans aucun doute pédophiles de Mc Kenzie.
Après tout, ce mec n’était-il pas l’employeur de plusieurs centaines de personnes ? Son entreprise d’immobilier avait pignon sur rue et le service des fraudes fiscales, qui menait son enquête en parallèle, n’avait encore rien trouvé de déterminant  qui aurait pu justifier un quelconque règlement de compte.
On pourrait dire que Mc Kenzie avait bien trompé son monde et qu’il menait en somme une espèce de double vie. Son concierge s’était montré étonnamment coopératif et les enquêteurs de Lockwood  en avaient appris des vertes et des pas mûres sur les allées et venues du promoteur.
Ils avaient surtout pu dresser des portraits robots de plusieurs personnes qui fréquentaient assidûment la salle de projection très privée de l’ancien promoteur.
Le bruit de fond familier des touches du clavier venait de s’arrêter et Fisher entendit le ronronnement de l’imprimante qui se mettait à cracher à espaces réguliers les pages du rapport d’Anny.
Il referma la fenêtre du couloir devant laquelle il s’était accordé une petite pause, son café était froid et il le vida au lavabo. L’air de la nuit tombante envahissait le rez-de-chaussée où se trouvait la salle de visionnage, et il s’apprêtait à monter le rapport à Lockwood lorsque celui-ci débarqua dans le couloir.
« Bon boulot Dan ! s’écria-t-il en lui serrant chaleureusement l’épaule, les gars de la Brigade des Mineurs m’ont dit que vous en aviez retrouvé neuf dans les DVD ! Bonne pêche ! Leurs familles vont être bientôt mises au courant… Savoir que leurs enfants sont sans doute encore en vie sera un grand soulagement… Où est Anny ?
-Je suis là, répondit celle-ci en sortant du recoin où  l’imprimante était installée.
-Un excellent travail, Anny, je sais que ce n’est pas facile tous les jours pour vous et pour votre seconde équipe ! Je vais lire votre rapport      avec grand intérêt, cette affaire a l’air plus complexe qu’à première vue… D’autres meurtres du même acabit ont été perpétrés ces derniers temps… Il semblerait qu’on ait droit à une espèce de nettoyage à grande échelle !
-Ah bon ? D’autres meurtres ? et d’autres saisies aussi ? » demanda Dan un peu inquiet, qui ne souhaitait pas de sitôt se refaire une séance cinéma aussi hard.
« -Bonne question, ça, Dan, bonne question… Je vais lancer un mandat de perquisition chez la nouvelle victime ! » Dan regretta presque son excès de professionnalisme.
-Un autre homme ? » s’enquit Anny.
« -Oui, un autre homme, un portoricain, hier matin en pleine rue, juste en bas du domicile de la victime… Coups de couteaux devant et derrière, même scénario, pas de témoins. A croire qu’un fantôme règle ses comptes!
-En tout cas, les familles des enfants n’ont qu’à se féliciter qu’une ordure comme Mc Kenzie disparaisse de la circulation. » ne put s’empêcher de lancer Anny.
Lockwood attrapa la pile de documents qu’Anny venait d’imprimer et salua ses collègues. Un petit repos bien mérité leur ferait le plus grand bien.
La remarque de la jeune femme n’arrêtait pas de tourner dans la tête de Phil. Anny en avait déjà vu de toutes les couleurs et pour qu’elle soit remontée à ce point contre le propriétaire des DVD, il fallait que ce qu’elle avait vu soit particulièrement violent, ce qui n’était pas peu dire dans ce contexte.
Lockwood aurait pu envoyer Jefferson chercher le rapport d’Anny et de son équipe, mais il préférait s’en charger lui-même. Un contact fréquent avec chacun des membres de son commissariat était l’un des secrets de sa réussite.
Avoir le point de vue de ces hommes et ces femmes en contact avec les réalités brutes des enquêtes était primordial. Bien souvent, ces discussions donnaient un coup de projecteur sur un détail que Lockwood aurait pu trop vite mettre au panier.
Il n’était pas bon pour lui de se contenter des rapports édulcorés et des comptes rendus aseptisés de ses collaborateurs. Une saine réaction à chaud et Phil se sentait remis au cœur de l’action.
Deux heures plus tard, lorsqu’il eut fini de compulser les notes d’Anny ainsi qu’une partie de celles de Jefferson concernant les autres victimes, Lockwood rejoignait complètement le point de vue d’Anny.
Manhattan était nettoyée d’un réseau de malfrats qui s’enrichissait et précipitait sans aucun scrupule une jeunesse innocente dans la misère et l’indignité.
Ce qui gênait Lockwood, c’est que normalement, ça, nettoyer, c’était SON boulot.

Chapitre 26 : Au chaud

Kyle avait quitté la pizzeria avant tout le monde et était rentré au magasin. En tapant sur les touches de l’alarme, à la lumière de la veilleuse qui surplombait l’entrée du magasin, il avait constaté la trace vague mais bien reconnaissable de ses empreintes sur les chiffres du code d’entrée.
A peine à l’intérieur, il se dirigea vers le lavabo où il s’était si longuement lavé les mains la veille et emporta une petite éponge afin de nettoyer les dernières traces de son secret.
Il eut juste le temps de ranger l’éponge à sa place avant que Connie arrive. Il lui ouvrit la porte.
« Si vous êtes toujours d’accord, » dit-elle en se grattant l’aisselle,  « je profiterais bien de votre offre.
-Pas de problème Connie, si on peut s’entraider, suivez-moi c’est par là. »
Kyle poussa une porte juste avant celle de son réduit que Connie connaissait déjà et appuya sur un interrupteur. La sexagénaire découvrit un couloir assez long qui devait courir tout le long du magasin. Des portes fermées s’y découpaient à intervalle non régulier. Elle en compta trois. Kyle ouvrit la deuxième et alluma la lumière dans une petite salle de bains.
Il posa la porte d’une cabine de douche et farfouilla dans un placard duquel il sortit une grande serviette éponge.
« Il vous faut peut-être une brosse à cheveux ? » dit-il en la dévisageant.
Connie tortilla machinalement ses nattes où seuls quelques rares cheveux Auburn rappelaient son ancienne splendeur au milieu d’une dominante grise.
« Ce sera pas de refus ».
« Laissez vos vêtements sur ce tabouret » dit-il en le sortant de dessous le lavabo.   « Je passerai tout à l’heure vous en déposer d’autres, il faut absolument laver ceux-là » dit-il en désignant l’accoutrement de la clocharde. « Sinon, les puces ne vous laisseront aucun répit ».
Connie hocha la tête. Il avait raison, mais qu’allait-elle mettre ensuite ? Elle évacua cette question sans réponse et commença à défaire l’une de ses nattes.
Comme répondant à ce signal, Kyle tourna les talons et referma la porte de la salle de bains derrière lui.
A peine était-il sorti que Connie se laissa choir sur le tabouret. Depuis combien de temps n’avait-elle pas pris une douche dans une vraie salle de bains ? Quatre ? Cinq ans peut-être ?
Elle regarda autour d’elle. Le carrelage à petits carreaux verts d’eau était ancien mais propre et tout était entretenu, l’émail du lavabo et de la douche brillait d’une blancheur qu’aucune pub de produit d’entretien n’aurait reniée.
Elle fit passer par-dessus sa tête son vieux sweatshirt et les deux teeshirts qu’elle portait en dessous. Pas de soutif, depuis longtemps. Le jean tomba au sol à son tour. Elle sentit les courbatures lorsqu’elle défit les nœuds de ses baskets qui l’empêchaient de retirer complètement le pantalon. Elle eut quelques scrupules à abandonner son slip aux élastiques tout détendus. Enfin dans un ultime renoncement à toute vergogne déplacée, elle le posa sur la pile de vêtements, par terre, à côté de la porte.
Au moment d’enjamber la petite marche qui la menait vers le bac à douche, elle se rendit compte qu’elle avait oublié de défaire son autre natte. Elle exécuta ce geste qu’elle faisait depuis qu’elle avait huit ans, l’élastique claqua et sauta dans un coin de la pièce. Sans lunettes, Connie savait qu’elle ne le retrouverait pas. Foutu pour foutu, elle allait devoir s’en passer.
Quand elle actionna le robinet et que l’eau d’abord froide, puis délicieusement chaude, commença à couler, elle la laissa devenir presque brûlante puis stabilisa la température.
Elle oublia qui elle était, et où elle était.
Les douches étaient devenues un luxe rare et celle-ci était l’équivalent d’un séjour dans un palace aux Baléares pour une femme abandonnée par la vie.
Une douce vapeur bienfaisante envahit peu à peu la minuscule salle d’eau et Connie ne vit ni n’entendit Kyle ouvrir la porte, retirer le petit tas abandonné de vêtements et de chaussures, et déposer à sa place d’autres vêtements pliés.
Quand elle se décida enfin à arrêter l’eau, elle eut un peu honte de ne pas avoir fait attention au temps écoulé. Elle avait trouvé dans la cabine de douche une bouteille de shampoing et l’avait utilisée. Ses cheveux lui arrivaient à mi- bras et ondulaient légèrement, elle  les tordit un peu avant de sortir de la douche.
En poussant la porte de la cabine, elle découvrit avec stupeur une brosse à cheveux posée au sommet d’une petite pile de vêtements noirs.
Elle s’enroula dans la grande serviette moelleuse et se sécha lentement, comme hésitant à se lover dans ces habits étrangers, puis, n’y tenant plus, elle se brossa rapidement les cheveux, les roula en chignon qu’elle fixa avec l’élastique survivant et entreprit de déplier les vêtements déposés par son bienfaiteur.
Il s’agissait d’une espèce de pyjama, du genre de ceux que l’on met pour faire du judo. Elle se sentit immédiatement à l’aise dedans, le tissu : de la soie ?...était parfaitement confortable et chaud. Il y avait aussi un grand châle de laine qu’elle enroula autour de ses épaules.
Kyle frappa doucement à la porte juste à ce moment là. Elle fit tourner la poignée en porcelaine dans sa main et lui ouvrit grand la porte.
Il la regarda des pieds à la tête, soupesant sa métamorphose.
Le pantalon était un peu trop long et recouvrait ses pieds.
Connie lui sourit puis éternua.
« Il vous faut absolument des chaussures » enchaîna-t-il, « je n’en ai malheureusement pas à votre taille » reprit-il sans sourire, « je vais vous prêter des chaussettes en attendant que vos baskets soient sèches, ne restez pas sur le carrelage, venez. »
Connie ne savait pas quoi dire, elle le suivit dans le couloir jusqu’à la troisième porte. Elle était ouverte. Il s’agissait d’une chambre qui aurait pu être celle d’un adolescent : un bureau, une armoire, un lit, une commode, des posters d’arts martiaux au mur.
Kyle se pencha sur la commode et en sortit une paire de chaussettes noires qu’il tendit à Connie.
« Mettez ça, ne prenez pas froid » lui dit-il. Puis :
« Vous dormirez ici, vous serez bien. »
Il la regarda encore une fois comme tout à l’heure et ajouta :
« On se voit demain » avant de sortir de la chambre et de fermer la porte.
Restée seule, Connie regarda la poignée de porte, espérant la voir inverser sa rotation, mais entendit les pas de Kyle s’éloigner dans le couloir. Alors, un mot qu’elle ne prononçait pas très souvent sortit de ses lèvres gercées : « merci ».

Chapitre 25 : La famille

Luke et Susan savouraient cette sortie familiale et étaient heureux de retrouver autour d’une table Jason et leur ami Kyle.
La date de la prochaine opération pour Sam approchait, et l’impatience, l’anxiété et toute sorte de sentiments contradictoires emplissaient leurs cœurs de parents attentionnés. Le pire étant l’espoir.
Samantha, comme à son habitude, profitait de l’instant présent. Ses fréquents séjours à l’hôpital ces dernières années l’avaient rendue très mûre pour son âge. Elle se promettait de ne plus du tout être sage si un jour elle pouvait à nouveau marcher. Kyle était en train de lui  raconter l’histoire d’un chanteur anglais qui avait un drôle de nom, une drôle de voix et la jambe folle. Ca ne l’avait pas empêché de tenir la vedette sur les meilleures scènes de rock. Elle aurait tant aimé voir ça.
Les concerts de rock n’étaient pas d’accès très facile et ses parents n’auraient jamais accepté de l’y emmener. Encore un rêve qu’elle remettait à plus tard.
Kyle était triste ce soir, comme éteint. Samy avait dû lui arracher les mots de la bouche quand elle lui avait demandé pourquoi, il n’était pas venu à la piscine la veille au soir. Lorsqu’il se leva pour aller dire bonjour à Connie, elle se tourna vers Jason et lui prit la main. Le jeune homme la lui serra un peu trop fort et lui sourit.

Connie était inquiète, les puces s’étaient attaquées à elle la nuit précédente et les démangeaisons devenaient de plus en plus insupportables. Elle dévisageait tous ces gens assis à leurs tables qui s’offraient des repas gargantuesques et n’imaginaient pas comme il est bon de dormir simplement dans un bon lit et prendre une douche le matin au réveil.
Trente trois boutons ; encore un peu, elle se transformait en accordéon. Elle comptait et  recomptait au fur et à mesure qu’elle se grattait. Ses mains couraient sous ses vêtements et se relayaient pour tenter d’atténuer la torture des pustules en formation. Rien n’y ferait, elle le savait bien, il fallait attendre que ça passe et espérer que d’autres boutons n’apparaîtraient pas. Les démangeaisons la rendaient folle. Elle ne tiendrait pas jusqu’à mardi. Il lui fallait une douche.
Elle vit Kyle s’approcher de sa table avec un mélange de surprise et d’exaspération. Elle n’était pas d’humeur à parler.
« -Comment ça va Connie ? » demanda-t-il en glissant maladroitement son grand corps sur le siège devant elle.
-Comme un sac à puces ! »  Elle se mordit la langue. La souffrance était trop intolérable, et les mots étaient sortis comme des crachats de sa bouche.
« -Ah ! J’ai connu ça ! » fut la seule réponse de l’homme.
Mâchant son étonnement, Connie ne put s’empêcher de demander :
« -Et vous ? Vous vous êtes blessé hier? J’ai vu des traces de sang sur votre digicode. Je suis passée vous voir  quand je suis descendue du bus…Je vous ai vu rentrer sans vous retourner. J’ai pensé que vous étiez sans doute pressé de vous faire un pansement, mais je vois que vous n’avez rien à la main ? »
Kyle posa les yeux sur elle et la fixa longuement, comme s’il la voyait pour la première fois, comme s’il se demandait s’il pouvait lui faire confiance.
« -Rien de grave, une écorchure! Passez donc au magasin ce soir, vous prendrez une douche, ça vous fera du bien. »
Il repoussa la chaise et se leva sans attendre de réponse.

Une jeune femme blonde au teint rosé vint prendre la commande à la table de Luke et Susan. Elle félicita Samy d’avoir choisi une pizza riche en légumes en disant que la plupart des enfants mangeaient trop de fromage et de viande grasse.
« -J’ai quand même quelques défauts » rétorqua Samy humblement,  « je prendrai des brownies en dessert ! ».
Toute la tablée éclata de rire et Sam ne comprit pas ce que sa réponse avait de si drôle.
Elle les dévisagea, interloquée. C’était sans doute « l’effet pizzeria »… La dernière fois qu’ils étaient sortis au restaurant, ils avaient tous fini avec des crampes d’estomac mémorables à cause d’une vague histoire de banana-split. Parfois Sam pensait que sa famille était un peu folle. Ils avaient failli se faire chasser par le patron et depuis les parents de Sam préféraient venir chez Paulo.
Sam n’avait vu Paulo qu’une ou deux fois. Elle avait trouvé qu’il avait un drôle d’accent pour un italien.
Kyle revint s’asseoir parmi eux juste à temps pour passer commande et la serveuse qui s’était présentée sous le nom de Maugham partit servir Connie.
Samy était vraiment contente de voir Connie manger dans la pizzeria. C’était presque comme si elle partageait leur repas.
« -Tu connais Connie ? » ne put-elle s’empêcher de demander à Kyle.
-Oui, un peu. » répondit celui-ci évasif.
-Ca fait longtemps ? »insista la petite fille.
-Quelques années, je ne sais plus. » Kyle était décidément peu loquace ce soir, mais Sam avait une idée en tête et était bien décidée à aller au bout.
« Tu me la présenteras ?
-Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, intervint sa maman.
-Non, moi non plus, je ne crois pas » déclara Kyle. « Tu sais, Connie n’est pas une fréquentation pour une petite fille, ce n’est pas madame Freeman !
-Je voudrais l’aider ! s’écria Samy, au bord des larmes.
-Ne t’inquiète pas, répondit doucement Kyle, je m’en occupe !
C’est à moi de faire ça, je n’ai pas de famille, et nous avons sympathisé un peu. Je te promets de faire tout ce que je pourrai. »
Sam remercia son grand ami d’un large sourire. Elle savait qu’elle pouvait faire confiance à Kyle et que lorsqu’il s’engageait dans un combat il allait jusqu’au bout. Elle ne savait pas exactement de quel combat il s’agissait, mais elle se doutait bien qu’il y en avait un. Un ou plusieurs ennemis redoutables menaçaient Connie, la solitude, la déchéance, ces mots ne signifiaient pas encore grand-chose pour Samy, mais elle sentait que c’était quelque chose de cet ordre.
Si quelqu’un pouvait sortir la vieille squaw de son pétrin, c’était bien Kyle. Jason était trop jeune.
Elle avait souvent imaginé l’homme aux dreadlocks tel un chevalier de l’armée de Narnia, combattant acharné, à mains nues se battant contre le mal déguisé en somptueuse sorcière blanche.
Connie n’avait rien d’une somptueuse sorcière blanche. Elle ressemblait plutôt à une petite marmotte qui aurait raté l’hibernation, faute de terrier. Aucun risque qu’elle ne se métamorphose en sorcière au dernier moment !
Sam regarda son chevalier avec admiration. Elle aurait tellement aimé lui ressembler plus tard. Est-ce qu’elle pourrait chevaucher un jour aux côtés de son grand ami pour le seconder dans ses combats ?

Chapitre 24 : Dur à avaler

J’avais rendez-vous à vingt trois heures à la sortie de chez Paulo avec ma petite blonde et je n’aurais raté ça pour rien au monde. Je décidai d’aller manger une pizza en l’attendant, ça me permettrait de la regarder bouger ses jolies fesses et je crois bien que je ne me lasserai jamais de ce spectacle là.
Mon enthousiasme se refroidit quand en entrant, je croisai le regard métallique et froid du grand noir qui m’avait séquestré dans son bureau trois jours plus tôt, ce Norwood. Il y avait aussi son acolyte, la sténodactylo à deux doigts, une espèce de grand échalas dégarni à lunettes.
Ils m’ont regardé entrer comme le loup dans la bergerie. J’ai senti mon estomac qui tombait d’un coup dans mon froc. Vite, les fesses de Maugham, où étaient-elles ? Dans ces cas là, il valait mieux se raccrocher d’urgence à du doux et chaud. Manque de bol, il n’y avait que le vieux Paulo au bar, ma petite serveuse préférée devait être partie dans les profondeurs de la salle de billard.
Norwood m’a fait signe, j’ai sorti une cigarette pour me donner une contenance, ma main tremblait tellement que je n’arrivai pas à l’allumer cette putain de clope !
« -Vous voulez du feu ? » demanda l’inspecteur dont les yeux s’enfonçaient dans ma conscience comme deux braseros. Il avait remarqué mon manque de contrôle et les souvenirs de l’interrogatoire me revenaient brutalement.
« Non, sans façon » répondis-je en remballant ma clope. « Il va falloir que je m’arrête de fumer »
« -Oui, ça n’est pas bon pour le système nerveux ces petites cochonneries ! Parkinson vous guette ! » enchaîna-t-il en désignant le paquet d’un coup de menton. « Alors, vous connaissez l’adage ? »
« -Je ne vois pas de quoi vous parlez Norwood » balbutiai-je.
« -Lockwood, Fraser, mon nom est Lockwood.
-Vous savez, moi, les noms, je suis doué pour les chiffres, pas pour les lettres. »
 Le flic ne se découragea pas : « Mais si… vous savez bien ! A propos des assassins et des lieux de leur crime ! »
« -Jack ! » Je sentis la bouche rassurante et chaude de Maugham s’enfoncer dans mon cou.
« -Voici mon unique victime ! » répliquai-je, en enlaçant Juliet « et comme vous pouvez le constater, elle est on ne peut plus vivante !... Maintenant, si vous voulez bien nous excuser, on a du temps à rattraper. Bon appétit Norwood ! »
J’ai entraîné Maugham loin de ces deux briseurs de burnes.
Ma main s’apaisa sur sa taille et je respirai tout de suite mieux. Finalement, j’allais peut-être tenter un sevrage tabagique, Maugham valait tous les inhalateurs du monde.
« -A quoi tu penses ? » demanda-t-elle en se tortillant pour se dégager.
« Je crois que je vais essayer d’arrêter de fumer.
-Essayer, c’est m’adopter ! » dit-elle en riant.
Je ne comprenais décidément rien à l’humour de Juliet, mais bon, ce n’était pas le plus important.
« Comme ça je n’aurai plus l’impression d’embrasser un des cendriers de Paulo ! » ajouta-t-elle dans un sourire en me repoussant. « J’aime pas mélanger l’amour et le boulot. Une pizza aux anchois et au chorizo ?
-Tu te souviens de ça ? » demandais-je interloqué.
-Il n’y a que toi pour avaler des mélanges aussi pathétiques » répliqua-t-elle sans se démonter.
Je l’ai regardée bêtement s’éloigner, j’aurais bien sauté la case repas, enfin, la serveuse plutôt. Toutes ces émotions avaient aiguisé mon appétit, dans ces cas là, il me fallait une femme ou un PC.
J’attendis vaillamment ma pizza. La pizzeria était bien remplie ce soir, et Maugham n’allait pas pouvoir rentrer de si tôt. Un couple avec une petite fille en fauteuil roulant occupait la plus grande table en compagnie d’un jeune homme et d’un grand type avec des dreadlocks.
A New York, c’est ce que j’aimais le plus, cette diversité humaine, ces personnages étranges et atypiques. Je me distrayais en les regardant. J’aperçus aussi Connie au fond de la pièce, assise toute seule à une petite table et je soupçonnais Maugham, son grand cœur et son tout petit portefeuille de ne pas y être tout à fait étrangers.
J’évitais soigneusement son regard et reportai mon attention sur le duo de Lockwood et son acolyte. Je les imaginais en couple à la ville et faillis m’en étrangler de rire en avalant ma bière. L’inspecteur leva un instant les yeux vers moi et coupa toute velléité humoristique de ma part.
Je n’aimais pas être une proie, mais je devinais que lui prenait son pied à être chasseur. Je me promis de ne jamais investir dans les fonds de retraite de la police. Chacun sa vengeance, la mienne serait à long terme, et se dégusterait à froid, comme il se doit.
Je voulais me donner l’illusion que j’avais des moyens de me sortir de ce pétrin. Je me sentais ferré comme un thon. Je dansais au bout de la ligne. J’avais l’habitude des manipulations mentales, les éternelles parties de poker financier auxquelles je me livrais dans mon métier avaient fait de moi un adversaire sans vergogne lorsqu’il le fallait. Le bluff ne m’était pas étranger. Cet inspecteur méphitique m’avait pourtant battu à mon propre jeu pendant notre confrontation.
Je mourrais d’envie de prendre ma revanche. J’entendais la voix grave de Lowenstein me susurrer que ce n’était pas du tout une bonne idée. Ma fée clochette personnelle acquiesçait de la tête en balançant sa petite pantoufle de vair au bout de son petit pied. Je m’aperçus que mentalement je me la représentai à présent en rouquine fumant un cigarillo!
Agacé, j’essayai à nouveau de me concentrer sur autre chose. Le grand type aux dreadlocks s’était levé et était allé tailler la bavette à Connie.
Je me demandai quel genre de type ça pouvait être pour avoir envie de faire salon avec une épave comme Connie. Personnellement, elle ne m’inspirait aucune compassion.
Peut-être parce que toute idée de décrépitude me faisait personnellement horreur.
J’aurais vendu mon âme au diable, plutôt que d’accepter une dégringolade financière. Le départ en catimini de mon irresponsable de père m’avait obligé à donner un grand coup de manivelle, et je n’étais pas peu fier de m’en être sorti aussi vite et aussi bien.
Maugham m’apporta ma pizza et son joli décolleté en prime. La vie reprenait son cours. J’avais l’impression que cette seconde chance avec Juliet était de très bon augure.
Lorsque je croisai à nouveau le regard perforateur de Lockwood, je levai mon verre et trinquai à ma santé !

Chapitre 23 : Témoin gênant

Lorsque le bus arriva dans la rue de la pizzeria, Connie Lang  vit le grand Kyle Hutchinson qui arrivait de loin. Elle le regarda tourner à l’angle de la rue. Il marchait à pas lents comme assommé après un trop bon repas. « Il y en a qui ne s’en font pas »  pensa Connie en le voyant trébucher sur une aspérité du trottoir. Pourtant à la réflexion, elle ne se souvenait pas avoir jamais vu Kyle aviné. Il lui semblait même qu’il était plutôt du genre abstinent. 
L’arrêt de bus était juste en face du magasin hifi high-tech. Lorsque Connie descendit du bus, elle vit Hutchinson taper le code qui déverrouillait l’entrée du magasin, puis s’engouffrer à l’intérieur. La clocharde regretta qu’il ne traîne pas un peu plus, elle aurait bien causé un peu de tout et de rien avant de regagner son  home sweet home.
C’était un brave type, Connie le savait bien. Une fois ou deux, il avait même partagé son repas avec sa voisine mal logée.
Elle avait visité à cette occasion la petite pièce privée où Kyle vivait. Il y avait juste une table, deux chaises, et un lit assez spartiate, pour une seule personne. Une chambre de moine, ou presque.
Au mur quelques photos de jeunesse avec des camarades en uniformes, et aussi celles d’un garçonnet et d’un adolescent. Une guitare et un ampli reposaient dans un coin, à côté d’une armoire en toile kaki. Connie lui avait demandé si c’était lui qui en jouait et il avait eu un geste vague en répondant « dans une autre vie ».
Connie l’imaginait bien en guitariste échevelé dans les années soixante dix, menant la danse dans un groupe de rock endiablé.
Assise là, elle ne se rappelait que trop bien leurs noms à tous ces groupes de légende.
Kyle avait eu la chance de côtoyer John Cale et Sterling Morrison. A cette époque, Lou Reed n’était pas encore connu, Kyle était projectionniste et le Velvet underground était encore un bébé prometteur.
Kyle parlait avec nostalgie de cette époque où il frottait timidement sa gratte comme il disait. Il avait appris à l’oreille, mais apparemment n’était pas friand de démonstrations en public, même un public très très restreint comme cette fois là.
Le repas s’était terminé dans la bonne humeur sans que Connie n’ait besoin de trop en raconter la concernant. Hutchinson s’était montré aussi peu curieux de connaître son histoire à elle, que de raconter davantage la sienne. Il semblait deviner que remuer la boue des souvenirs douloureux ne servait à rien et l’avait traitée en simple voisine de palier.
Lorsqu’il lui avait proposé le manteau accroché prés de la porte, il s’était juste excusé que ce ne soit pas un manteau très féminin, en lui disant que son fils n’en avait plus besoin depuis longtemps.  
La clocharde avait flairé le secret de famille et n’avait rien demandé : chacun sa merde, et elle en avait bien assez pour remplir les égouts à elle toute seule. Sa vocation n’avait jamais été d’écouter les autres, elle n’avait pas l’âme d’une assistante sociale !
Elle préférait les plaisirs immédiats et si possible sans conséquences… Ca, les conséquences, elle avait bien connu aussi. Quant aux plaisirs faciles… Malgré tout, parfois, elle se remémorait les dix-huit années de vie commune avec Lee. Maintenant avec le recul, son mariage ne lui semblait pas totalement catastrophique, et c’était pas si mal.
De toute façon, dans certains cas, les questions ne menaient à rien, et Kyle n’était pas du genre à raconter sa vie. D’ailleurs, il ne lui avait jamais reparlé de son fils. Peut-être croyait-il que Connie n’avait jamais eu d’enfant. C’est vrai que ça devait être difficile à imaginer, à présent.
Elle traversa la rue et se planta devant la vitrine du magasin. Tout était encore éteint, et elle n’apercevait que son reflet dans la vitre. Avec un reste de coquetterie, elle replaça une mèche rebelle derrière son oreille. Sans y prêter attention, son regard s’attarda un peu plus haut et tomba sur les marques de doigts rougeâtres sur le digicode placé prés de l’entrée du magasin.
Kyle s’était-il blessé ? La question effleura son esprit toujours avide de distraction. Elle savait que l’homme était un sportif un peu casse-cou. Elle l’aurait bien vu en ancien des commandos ou quelque chose comme ça. Son allure de doux rebelle l’avait tout de suite attirée, si elle avait été encore une vraie femme, elle se serait volontiers laissé protéger à l’abri de ses grands bras musclés. Mais quel homme pourrait encore la désirer, elle ?
A part les autres marginaux du centre et la bande que Connie évitait toujours à l’entrée sud du parc, eux-mêmes peu ragoutants, poivrots et psychopathes livrés à eux-mêmes et au lent travail de sape d’une conscience pas très claire.
Connie s’en tenait éloignée autant que possible et son circuit habituel tenait compte de leurs ballades de groupe. Seule, ce n’était pas toujours génial, mais au moins on lui foutait la paix. C’est tout ce qu’elle demandait.
Aussi après un dernier coup d’œil dans le magasin pour voir si, par hasard, Kyle ne l’avait pas aperçue et ne viendrait pas lui ouvrir la porte, elle s’éloigna, un peu déçue de ne pas avoir aperçu le géant aux dreadlocks qu’elle affectionnait, et elle se dirigea à petits pas vers la pizzeria de Paulo, espérant rencontrer la jolie Maugham pour lui extorquer un petit quelque chose, ne serait-ce qu’un sourire.
Son manteau n’était pas terrible, c’est vrai, mais ce n’est pas tous les jours qu’un homme vous fait un cadeau quand on s’appelle Connie Lang et qu’on n’a personne pour vous fêter votre anniversaire.
Elle glisserait mine de rien à Maugham que le cadeau de Kyle datait d’un an et que vu le traitement qu’ils avaient subi tous les deux, décapage aux mites et tout le toutim…
Peut-être que le message passerait. Qui ne tentait rien n’a rien ! Aux audacieux les mains pleines ! Les proverbes s’enchaînaient tout seuls dans sa tête comme les comptines qu’elle se racontait petite quand elle s’ennuyait. Il suffisait d’enclencher la charade et le fil se déroulait, elle était bien déterminée à s’y raccrocher. Question de survie.